LOGINNina
La nuit est courte, trop courte pour un esprit qui refuse de se taire, et je me réveille bien avant l’aube, les yeux ouverts dans l’obscurité encore bleutée de la chambre, le regard fixé au plafond comme si celui-ci pouvait me donner des réponses que je cherche depuis des années.
La maison est silencieuse.
Un silence lourd.
Un silence qui semble presque attendre quelque chose.
Hier encore, j’étais une femme qui espérait.
Aujourd’hui… je suis une femme qui commence à comprendre qu’elle devra se battre.
Je me redresse lentement dans le lit, tirant la couverture contre moi alors que l’air frais de la nuit effleure ma peau, et pendant un instant je reste immobile, simplement à écouter.
Dans la chambre d’à côté, j’entends Léa bouger.
Le bruit discret d’un drap.
Un soupir.
Sa présence me rassure plus que je ne veux l’admettre.
Mais mon esprit… lui… est déjà loin.
Très loin.
Il traverse les kilomètres.
Il traverse les années.
Il revient en Italie.
Dans cette immense propriété bordée de cyprès, baignée par la chaleur dorée des étés italiens et par les murmures constants des domestiques qui vivaient dans l’ombre de la richesse des Fontana.
C’est là que tout a commencé.
Et malgré moi… les souvenirs remontent.
Je n’étais plus une enfant.
Mais je n’étais pas encore la femme que je suis aujourd’hui.
Mes parents travaillaient pour la famille Fontana depuis toujours.
Mon père entretenait les jardins immenses de la propriété, des hectares de pelouses parfaites, de rosiers soigneusement taillés et de fontaines anciennes où l’eau chantait doucement toute la journée.
Ma mère, elle, travaillait dans la maison principale.
Cuisine.
Linge.
Service.
Tout ce qu’il fallait pour que la grande villa continue de tourner comme une machine parfaite.
Nous vivions dans une petite maison à l’intérieur du domaine, à quelques minutes à pied de la villa principale.
Une maison simple.
Mais entourée de beauté.
Et surtout… entourée de leur monde.
La famille Fontana était riche.
Très riche.
Puissante.
Respectée dans toute la région.
Et Marco…
Marco était leur fils unique.
Je l’avais vu grandir.
Toujours de loin.
Parce que les enfants des employés ne jouent pas avec les héritiers.
C’était une règle silencieuse que tout le monde comprenait.
Mais parfois, quand je traversais l’allée bordée de cyprès pour apporter quelque chose à ma mère ou aider mon père dans les jardins… je le voyais.
Il passait près de moi.
Et chaque fois…
Mon cœur battait un peu plus vite.
Il était magnifique.
Il l’a toujours été.
Grand.
La silhouette droite.
Les épaules larges.
Les cheveux noirs légèrement en bataille comme si même le vent refusait de les discipliner.
Et ce regard…
Ce regard sombre.
Intense.
Un regard qui semblait voir tout… et pourtant ne jamais s’arrêter vraiment sur personne.
Même adolescent, il dégageait quelque chose de magnétique.
Toutes les filles de la ville parlaient de lui.
À l’école, dans les cafés, sur la place du village.
Marco Fontana.
Le fils des Fontana.
Celui qui partirait un jour conquérir le monde.
Et moi…
Moi, je me contentais de l’observer en silence.
Un amour secret.
Impossible.
Ridicule peut-être.
Mais sincère.
Les années ont passé.
Marco est parti étudier à Milan.
Puis à Londres.
Et pendant longtemps, la villa semblait différente sans lui.
Plus calme.
Moins vivante.
Puis un jour, il est revenu.
Et quand je l’ai revu…
Il n’était plus un étudiant.
Non.
Il était devenu un homme.
Un homme d’affaires redoutable.
À vingt-deux ans, il venait de signer son dixième contrat important avec l’entreprise familiale.
Toute la ville parlait de lui.
Les journaux locaux aussi.
Les Fontana avaient organisé une grande réception ce soir-là pour célébrer sa réussite.
La villa brillait de mille lumières.
Des voitures luxueuses arrivaient sans cesse dans l’allée.
Des hommes en costume sombre.
Des femmes enveloppées dans des robes scintillantes.
Le parfum du champagne flottait dans l’air.
La musique remplissait les salons.
Et moi…
Comme toujours…
Je restais dans l’ombre.
J’aidais ma mère à débarrasser les verres.
À porter les plateaux.
À nettoyer discrètement derrière les invités.
Invisible.
Toujours invisible.
La fête s’est terminée tard.
Très tard.
Vers deux heures du matin, la villa s’était enfin vidée.
Les derniers invités étaient partis.
Les domestiques terminaient de ranger les salons.
Moi, je traversais le long couloir du premier étage avec une pile de serviettes propres dans les bras.
La lumière était tamisée.
La maison était silencieuse.
Presque endormie.
Et soudain…
Je l’ai vu.
Marco.
Debout dans le couloir.
Seul.
Sa veste de costume était ouverte.
Sa chemise légèrement froissée.
Ses cheveux plus désordonnés que d’habitude.
Et surtout…
Son regard.
Un regard sombre.
Blessé.
Comme si quelque chose venait de se briser en lui.
Je comprends immédiatement qu’il ne va pas bien.
Il ne m’avait probablement jamais vraiment regardée auparavant.
Mais cette nuit-là…
Ses yeux se posent sur moi.
Et ils ne me quittent plus.
Mon cœur s’emballe.
Je baisse instinctivement les yeux.
— Bonsoir… monsieur Marco.
Ma voix est à peine audible.
Je veux passer.
Continuer mon chemin.
Disparaître comme je l’ai toujours fait.
Mais il avance d’un pas.
Puis d’un autre.
Et soudain il est tout près.
Beaucoup trop près.
Je sens son parfum.
La chaleur de son corps.
Mon souffle devient court.
Marco passe une main dans ses cheveux, agacé.
— Elle m’a quitté.
Sa voix est basse.
Rugueuse.
Comme si chaque mot lui coûtait.
Je ne sais pas quoi répondre.
Mais les mots sortent malgré moi.
— Je suis désolée.
Il laisse échapper un rire amer.
— Tout le monde est désolé ce soir.
Puis il me regarde.
Vraiment.
Pour la première fois.
Son regard descend lentement sur mon visage.
Puis sur mes lèvres.
Puis remonte.
Et mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende.
— Comment tu t’appelles déjà ?
Je relève légèrement la tête.
— Nina.
— Nina…
Il murmure mon prénom comme s’il le découvrait.
Puis soudain…
Sa main attrape mon bras.
Les serviettes tombent au sol.
Et en une seconde…
Il me plaque contre lui.
Mon dos heurte doucement le mur.
Je n’ai même pas le temps de comprendre.
Ses yeux sont brûlants.
Troublés.
Intenses.
— Nina…
Et avant que je puisse dire quoi que ce soit…
Ses lèvres trouvent les miennes.
Le monde disparaît.
Le couloir.
La villa.
La distance entre nous.
Tout s’efface.
Je devrais le repousser.
Je devrais me rappeler qui je suis.
La fille des employés.
Mais je ne bouge pas.
Parce que j’ai rêvé de lui pendant des années.
Ses mains glissent autour de ma taille.
Il m’attire contre lui.
Son baiser devient plus profond.
Plus urgent.
Comme s’il cherchait à oublier la douleur qui brûle encore dans son regard.
— Viens avec moi.
Sa voix est rauque.
Sa main serre la mienne.
Et je le suis.
Comme dans un rêve dont je sais déjà que je ne pourrai jamais me réveiller.
Il ouvre la porte de sa chambre.
La pièce est immense.
Élégante.
Les rideaux flottent devant
les fenêtres ouvertes sur la nuit italienne.
La lune éclaire doucement la pièce.
Mais je ne vois presque rien.
Parce que je ne vois que lui.
Marco s’approche.
Ses mains glissent sur mon visage.
Son regard plonge dans le mien.
Et cette nuit-là…
Pour la première fois…
Il me regarde vraiment.
Et je comprends que cette nuit de passion, brûlante et imprudente, va changer nos vies à jamais.
NinaJe le regarde une seconde de trop.— Approche, jeune fille, on a soif !La voix d'un des amis me fait sursauter. Je baisse les yeux immédiatement et m'avance, le plateau tendu devant moi.Je sens leurs regards sur moi. Ces regards qui évaluent, qui jugent, qui classent. La fille de service. Invisible.— Enfin, on commençait à mourir de soif, ici ! lance la fille au chapeau de paille avec un sourire qui se veut aimable mais qui sonne faux.Je pose le plateau sur la table basse. Je commence à disposer les verres, à servir la limonade. Mes gestes sont précis, mécaniques. Je suis un fantôme. Je ne suis rien.Et soudain, je croise son regard.Marco a retiré ses lunettes. Il me regarde. Vraiment. Et pendant une fraction de seconde, je vois quelque chose passer dans ses yeux. Une étincelle. Un souvenir.Mon cœur s'emballe.Je lui adresse un tout petit sourire, involontaire, maladroit. Un sourire qui dit je me souviens, j'attends ce soir, je suis à toi, je suis là, je suis venue, je t'at
NinaLe réveil est brutal.La lumière du jour qui perce à travers les rideaux trop minces. Le chant des oiseaux, moqueur, indifférent. Et ce corps qui n'est plus tout à fait le mien.J'ouvre les yeux lentement, encore engourdie par le sommeil. La chambre baigne dans une clarté dorée. Il doit être tard, bien plus tard que d'habitude.Je tends la main vers l'autre côté du lit.Vide.Glacé.Il est parti.Mon cœur se serre, une crampe douloureuse qui me coupe le souffle. Je me redresse d'un coup, les draps remontés contre ma poitrine, et je regarde autour de moi comme si j'allais le trouver caché dans un coin.Rien.Juste l'oreiller à côté du mien, légèrement creusé, qui porte encore l'odeur de son cou. Un mélange de tabac blond, d'eau de Cologne et de cette chaleur masculine qui m'a enveloppée toute la nuit.Je porte mes doigts à mes lèvres. Je sens encore les siennes. Je ferme les yeux et je revois tout. Ses mains sur ma peau. Sa bouche qui murmurait mon nom. Ses promesses.Mais ce mati
NinaSa main glisse sur mon ventre, plus bas, toujours plus bas. Je retiens mon souffle, le corps tendu comme une corde de violon. Lorsque ses doigts effleurent enfin le cœur brûlant de moi, un cri étranglé s’échappe de mes lèvres.— Chut, tout va bien, souffle-t-il contre mon oreille. Détends-toi. Laisse-toi aller.Il ne se contente pas de toucher. Il explore. Lentement, précautionneusement. Il apprend la forme de moi, la moiteur de ma peau, le rythme de ma respiration qui s’emballe sous ses doigts experts.— C’est pour toi, Nina, pas pour moi. Ressens.Et je ressens. Je ressens chaque caresse légère comme une onde de choc. Il trouve un endroit, un tout petit endroit, et y appuie doucement du bout du doigt. Un éclair de plaisir me traverse, si puissant que mes hanches se soulèvent d’elles-mêmes.— Oui, comme ça, murmure-t-il, satisfait. C’est là.Il continue, son doigt traçant des cercles lents et réguliers, tandis que sa bouche reprend possession de la mienne. Il m’embrasse profondé
NinaLa porte de sa chambre se referme derrière moi avec un bruit sourd qui résonne dans tout mon corps.Je suis dans la chambre de Marco Fontana.La réalité de cette situation me frappe avec une violence sourde, mais avant que la panique puisse s’installer, il se retourne et je suis perdue.Il est là, debout face à moi, éclairé par la lune. Sa silhouette est immense, plus imposante que jamais. Sa veste a disparu à un moment que je n’ai pas saisi, et sa chemise blanche, entrouverte, laisse entrevoir la naissance de son torse. Il me regarde, et cette fois, il n’y a pas que de la douleur ou du désespoir dans ses yeux. Il y a une lueur, une intensité nouvelle, quelque chose qui ressemble à une faim dévorante.— Nina…Il répète mon prénom, et dans sa bouche, il sonne comme une mélodie que personne n’avait jamais jouée avant lui. Il fait un pas vers moi, puis un autre. Je recule instinctivement, jusqu’à ce que mes omoplates touchent le bois frais de la porte.Il est tout près, maintenant.
NinaLes Fontana avaient organisé une grande réception ce soir-là pour célébrer sa réussite, une réception somptueuse dont on parlerait pendant des semaines, la villa brillait de mille lumières comme un palais de conte de fées, des voitures luxueuses remontaient sans cesse l'allée dans un défilé ininterrompu, des hommes en costume sombre descendait de ces voitures avec des femmes enveloppées dans des robes scintillantes qui semblaient valoir plus que ce que mes parents gagnaient en une année, le parfum du champagne flottait dans l'air et se mélangeait aux senteurs des roses du jardin, la musique remplissait les salons et débordait jusque sur la terrasse, et moi, comme toujours, comme depuis toujours, je restais dans l'ombre, je restais invisible, j'aidais ma mère à débarrasser les verres à moitié vides, à porter les plateaux chargés de nourriture, à nettoyer discrètement derrière les invités qui ne me voyaient même pas, qui traversaient mon regard sans s'y arrêter, invisible, toujours
NinaLa nuit est courte, trop courte pour un esprit qui refuse de se taire, et je me réveille bien avant l’aube, les yeux ouverts dans l’obscurité encore bleutée de la chambre, le regard fixé au plafond comme si celui-ci pouvait me donner des réponses que je cherche depuis des années.La maison est silencieuse.Un silence lourd.Un silence qui semble presque attendre quelque chose.Hier encore, j’étais une femme qui espérait.Aujourd’hui… je suis une femme qui commence à comprendre qu’elle devra se battre.Je me redresse lentement dans le lit, tirant la couverture contre moi alors que l’air frais de la nuit effleure ma peau, et pendant un instant je reste immobile, simplement à écouter.Dans la chambre d’à côté, j’entends Léa bouger.Le bruit discret d’un drap.Un soupir.Sa présence me rassure plus que je ne veux l’admettre.Mais mon esprit… lui… est déjà loin.Très loin.Il traverse les kilomètres.Il traverse les années.Il revient en Italie.Dans cette immense propriété bordée de







