LOGINNina
Le silence après leur départ est assourdissant.
Je suis restée par terre dans la cuisine pendant je ne sais pas combien de temps. Les larmes ont coulé, se sont taries, ont coulé encore. Mon téléphone est posé à côté de moi, comme un reproche. J'ai eu envie d'appeler Marco, de lui dire de revenir, de lui crier que c'est mon anniversaire, que je suis sa femme, que j'existe.
Mais je ne l'ai pas fait.
Parce que au fond, je sais que ça ne servirait à rien. Il partirait quand même. Il emmènerait Giulia quand même. Il continuerait à m'ignorer quand même.
La maison est vide. Pas seulement vide de leurs corps, mais vide de vie. Les murs semblent se rapprocher, les pièces s'assombrissent, l'air devient lourd. Je me traîne jusqu'au canapé du salon, je m'allonge en position fœtale, et je fixe le plafond blanc en comptant les fissures.
Une...deux. ...trois.
À quoi ça sert d'être parfaite si personne ne le voit ?
Quatre....cinq....six.
Pourquoi je suis encore là ? Pourquoi je reste ?
Sept....huit...neuf.
Parce que Giulia. Parce que je l'aime. Parce que je ne peux pas l'abandonner à cet homme qui ne la mérite pas, à cette femme floue qui n'a jamais changé une couche de sa vie.
Dix.
La sonnette de la porte d'entrée retentit, me faisant sursauter. Je regarde l'heure sur mon téléphone. 15h42. Qui peut bien venir à cette heure ? Les livreurs ne passent jamais le samedi après-midi. Les voisins ne sonnent jamais.
Je me lève, j'essuie rapidement mes joues du revers de la main, je lisse ma robe jaune froissée. Peut-être que Marco a oublié quelque chose. Peut-être qu'il revient. Peut-être...
J'ouvre la porte.
— SURPRISE !
La fille qui me fait face a des cheveux courts décolorés presque blancs, un piercing à l'arcade sourcilière, et un sourire si large qu'il pourrait illuminer toute la rue. Elle tient un gâteau au chocolat fait maison dans une main et une bouteille de prosecco dans l'autre.
— Léa ?
Ma meilleure amie. Celle qui a déménagé à Marseille il y a deux ans pour suivre un type qui l'a larguée six mois plus tard mais qui est restée parce qu'elle avait fini par aimer la ville. Celle que je n'ai pas vue depuis Noël dernier. Celle qui est censée être à huit cents kilomètres d'ici.
— Joyeux anniversaire, ma Nina ! s'écrie-t-elle en se jetant sur moi.
Son étreinte est si forte que je titube. Elle sent le shampooing à la noix de coco et le café, comme toujours. Ses bras autour de moi sont chauds, réconfortants, et soudain, sans prévenir, je fonds en larmes dans son cou.
— Hé, hé, hé, doucement, fait-elle en me serrant plus fort. Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu pleures ? C'est des larmes de joie, j'espère, parce que j'ai fait trois heures de train pour venir te voir, moi !
Je secoue la tête, incapable de parler. Les sanglots secouent mes épaules, et Léa, sans poser plus de questions, me fait entrer dans la maison, referme la porte du pied, pose le gâteau et le prosecco sur la console de l'entrée, et me guide jusqu'au canapé du salon où elle m'assied doucement.
— Respire, me dit-elle. Inspire par le nez, expire par la bouche. Allez, avec moi. Inspire... expire... c'est bien, encore.
Je suis ses instructions comme une automate. Peu à peu, les sanglots s'apaisent. Je renifle, j'essuie mes yeux avec mes doigts, et je la regarde enfin.
Elle est assise en face de moi, les coudes sur les genoux, le visage grave. Ses yeux clairs fouillent les miens avec cette intensité qu'elle a toujours eue, cette façon de regarder les gens comme s'ils étaient les seules personnes importantes au monde.
— Raconte-moi tout, dit-elle doucement. Et ne me dis pas que ça va, parce que ça ne va pas. Je te connais, Nina. Je sais quand tu mens.
Alors je raconte.
Je raconte la balançoire et la voix douce de Marco. Je raconte Elena et le souhait de Giulia. Je raconte le voyage improvisé, l'absence de cadeau, l'indifférence. Je raconte les cinq années de mariage à espérer, à attendre, à me vider de moi-même pour remplir un puits sans fond.
Léa m'écoute sans m'interrompre. Son visage change au fur et à mesure que mon récit avance. La compassion laisse place à l'incompréhension, puis à la colère. Ses poings se serrent sur ses genoux, ses mâchoires se contractent.
Quand je termine, il y a un long silence. Puis elle se lève, marche jusqu'à la fenêtre, regarde le jardin un moment. Quand elle se retourne, ses yeux lancent des éclairs.
— Ce fils de pute, dit-elle calmement.
— Léa...
— Non, ne me dis pas "Léa". Ce type est un fils de pute, Nina. Un énorme, gigantesque, cosmique fils de pute. Cinq ans. CINQ ANS que tu te découpes en petits morceaux pour lui. Cinq ans que tu l'attends, que tu espères, que tu te justifies. Et lui, pendant ce temps, il pense à une autre. Il emmène TA fille voir une autre femme. Il met des photos avec cette autre femme en photo de profil.
— Comment tu sais pour la photo ?
Elle sort son téléphone de sa poche et me le tend.
— Parce que je l'ai vue, figure-toi. Je suis dans le train ce matin, je regarde les statuts W******p pour passer le temps, et je tombe là-dessus. J'ai failli casser mon téléphone tellement j'étais en colère. C'est pour ça que j'ai décidé de venir. Je me suis dit que tu avais besoin de moi.
Je regarde la photo sur son écran. La même que celle que j'ai vue. Marco, Giulia, et la silhouette floue d'Elena. La vue de cette image me transperce à nouveau, mais cette fois, avec Léa à côté de moi, la douleur est moins solitaire.
— Qu'est-ce que je fais, Léa ? murmuré-je. Je suis perdue.
Elle vient s'asseoir à côté de moi sur le canapé, prend ma main dans la sienne.
— D'abord, tu arrêtes de pleurer pour ce type. Il ne le mérite pas. Ensuite, tu souffles, tu te poses, et tu réfléchis à CE QUE TOI tu veux. Pas ce qu'il veut, lui. Pas ce que ta mère voudrait. Pas ce que la société attend. TOI. Qu'est-ce que NINA veut ?
— Je ne sais plus, avoué-je dans un souffle. Ça fait si longtemps que je ne me suis pas posé la question.
— Alors on va le découvrir, déclare-t-elle en se levant d'un bond. Mais d'abord, on va fêter ton anniversaire. Parce que oui, aujourd'hui c'est ton anniversaire, et oui, on va le fêter, même si ton mari est un abruti fini. Allez, lève-toi !
— Léa, je ne suis pas d'humeur...
— Justement ! C'est quand on n'est pas d'humeur qu'il faut faire la fête le plus. C'est scientifique. Allez, debout !
NinaJe le regarde une seconde de trop.— Approche, jeune fille, on a soif !La voix d'un des amis me fait sursauter. Je baisse les yeux immédiatement et m'avance, le plateau tendu devant moi.Je sens leurs regards sur moi. Ces regards qui évaluent, qui jugent, qui classent. La fille de service. Invisible.— Enfin, on commençait à mourir de soif, ici ! lance la fille au chapeau de paille avec un sourire qui se veut aimable mais qui sonne faux.Je pose le plateau sur la table basse. Je commence à disposer les verres, à servir la limonade. Mes gestes sont précis, mécaniques. Je suis un fantôme. Je ne suis rien.Et soudain, je croise son regard.Marco a retiré ses lunettes. Il me regarde. Vraiment. Et pendant une fraction de seconde, je vois quelque chose passer dans ses yeux. Une étincelle. Un souvenir.Mon cœur s'emballe.Je lui adresse un tout petit sourire, involontaire, maladroit. Un sourire qui dit je me souviens, j'attends ce soir, je suis à toi, je suis là, je suis venue, je t'at
NinaLe réveil est brutal.La lumière du jour qui perce à travers les rideaux trop minces. Le chant des oiseaux, moqueur, indifférent. Et ce corps qui n'est plus tout à fait le mien.J'ouvre les yeux lentement, encore engourdie par le sommeil. La chambre baigne dans une clarté dorée. Il doit être tard, bien plus tard que d'habitude.Je tends la main vers l'autre côté du lit.Vide.Glacé.Il est parti.Mon cœur se serre, une crampe douloureuse qui me coupe le souffle. Je me redresse d'un coup, les draps remontés contre ma poitrine, et je regarde autour de moi comme si j'allais le trouver caché dans un coin.Rien.Juste l'oreiller à côté du mien, légèrement creusé, qui porte encore l'odeur de son cou. Un mélange de tabac blond, d'eau de Cologne et de cette chaleur masculine qui m'a enveloppée toute la nuit.Je porte mes doigts à mes lèvres. Je sens encore les siennes. Je ferme les yeux et je revois tout. Ses mains sur ma peau. Sa bouche qui murmurait mon nom. Ses promesses.Mais ce mati
NinaSa main glisse sur mon ventre, plus bas, toujours plus bas. Je retiens mon souffle, le corps tendu comme une corde de violon. Lorsque ses doigts effleurent enfin le cœur brûlant de moi, un cri étranglé s’échappe de mes lèvres.— Chut, tout va bien, souffle-t-il contre mon oreille. Détends-toi. Laisse-toi aller.Il ne se contente pas de toucher. Il explore. Lentement, précautionneusement. Il apprend la forme de moi, la moiteur de ma peau, le rythme de ma respiration qui s’emballe sous ses doigts experts.— C’est pour toi, Nina, pas pour moi. Ressens.Et je ressens. Je ressens chaque caresse légère comme une onde de choc. Il trouve un endroit, un tout petit endroit, et y appuie doucement du bout du doigt. Un éclair de plaisir me traverse, si puissant que mes hanches se soulèvent d’elles-mêmes.— Oui, comme ça, murmure-t-il, satisfait. C’est là.Il continue, son doigt traçant des cercles lents et réguliers, tandis que sa bouche reprend possession de la mienne. Il m’embrasse profondé
NinaLa porte de sa chambre se referme derrière moi avec un bruit sourd qui résonne dans tout mon corps.Je suis dans la chambre de Marco Fontana.La réalité de cette situation me frappe avec une violence sourde, mais avant que la panique puisse s’installer, il se retourne et je suis perdue.Il est là, debout face à moi, éclairé par la lune. Sa silhouette est immense, plus imposante que jamais. Sa veste a disparu à un moment que je n’ai pas saisi, et sa chemise blanche, entrouverte, laisse entrevoir la naissance de son torse. Il me regarde, et cette fois, il n’y a pas que de la douleur ou du désespoir dans ses yeux. Il y a une lueur, une intensité nouvelle, quelque chose qui ressemble à une faim dévorante.— Nina…Il répète mon prénom, et dans sa bouche, il sonne comme une mélodie que personne n’avait jamais jouée avant lui. Il fait un pas vers moi, puis un autre. Je recule instinctivement, jusqu’à ce que mes omoplates touchent le bois frais de la porte.Il est tout près, maintenant.
NinaLes Fontana avaient organisé une grande réception ce soir-là pour célébrer sa réussite, une réception somptueuse dont on parlerait pendant des semaines, la villa brillait de mille lumières comme un palais de conte de fées, des voitures luxueuses remontaient sans cesse l'allée dans un défilé ininterrompu, des hommes en costume sombre descendait de ces voitures avec des femmes enveloppées dans des robes scintillantes qui semblaient valoir plus que ce que mes parents gagnaient en une année, le parfum du champagne flottait dans l'air et se mélangeait aux senteurs des roses du jardin, la musique remplissait les salons et débordait jusque sur la terrasse, et moi, comme toujours, comme depuis toujours, je restais dans l'ombre, je restais invisible, j'aidais ma mère à débarrasser les verres à moitié vides, à porter les plateaux chargés de nourriture, à nettoyer discrètement derrière les invités qui ne me voyaient même pas, qui traversaient mon regard sans s'y arrêter, invisible, toujours
NinaLa nuit est courte, trop courte pour un esprit qui refuse de se taire, et je me réveille bien avant l’aube, les yeux ouverts dans l’obscurité encore bleutée de la chambre, le regard fixé au plafond comme si celui-ci pouvait me donner des réponses que je cherche depuis des années.La maison est silencieuse.Un silence lourd.Un silence qui semble presque attendre quelque chose.Hier encore, j’étais une femme qui espérait.Aujourd’hui… je suis une femme qui commence à comprendre qu’elle devra se battre.Je me redresse lentement dans le lit, tirant la couverture contre moi alors que l’air frais de la nuit effleure ma peau, et pendant un instant je reste immobile, simplement à écouter.Dans la chambre d’à côté, j’entends Léa bouger.Le bruit discret d’un drap.Un soupir.Sa présence me rassure plus que je ne veux l’admettre.Mais mon esprit… lui… est déjà loin.Très loin.Il traverse les kilomètres.Il traverse les années.Il revient en Italie.Dans cette immense propriété bordée de







