MasukChapitre 4 : Le pacte
Kiara
La moquette du couloir absorbe le bruit de mes pas tandis que je m’approche du bureau directorial. Vingt-trois heures. Tout l’étage est désert, et seul le bourdonnement sourd de la climatisation trouble le silence. J’ai reçu le message de Rayan il y a dix minutes. Une convocation. L’angoisse me tord l’estomac depuis. Sait-il pour les tasses volées dans la réserve ? Pour les pauses cigarette prolongées que je m’accorde en cachette sur le toit ?
Je frappe deux coups timides contre la lourde porte en chêne.
— Entrez.
Sa voix est calme. Trop calme, peut-être.
Je pousse la porte et le découvre assis derrière son immense bureau en verre fumé. La ville scintille derrière lui à travers la baie vitrée. Il ne lève même pas les yeux de l’écran de son ordinateur portable. Je reste plantée là, les mains crispées sur le bas de ma blouse d’agent d’entretien, attendant qu’il daigne me remarquer.
— Asseyez-vous, Kiara.
Il connaît mon prénom. Mon vrai prénom. Pas « mademoiselle » ou « vous, là ». Mon cœur s’emballe. Je m’installe sur la chaise en cuir blanc face à lui, les jambes flageolantes. Il ferme enfin son écran et ses yeux sombres plongent dans les miens. Je soutiens son regard, par fierté plus que par courage.
— Vous vous demandez pourquoi vous êtes ici, n’est-ce pas ?
— Un peu, oui. Surtout à cette heure-ci.
Un sourire imperceptible étire le coin de ses lèvres. Il n’est pas du genre à sourire, d’habitude. Cela ne me rassure pas du tout.
— Je vais être direct. Je sais tout, Kiara.
Mon sang se glace.
— Tout quoi ?
— Tout de votre vraie situation. Votre expulsion imminente. Vos trois jobs. Votre mère en maison de repos. Les dettes. Tout.
Je me lève d’un bond, la chaise roule en arrière et heurte le mur avec un bruit mat. Mes joues brûlent. Je me sens nue. Violentée dans mon intimité la plus secrète, la plus sale.
— Vous m’avez fait enquêter ?
— Oui. Asseyez-vous, s’il vous plaît.
Je ne bouge pas.
— De quel droit vous fouillez dans ma vie ? Vous croyez que parce que vous êtes mon patron, vous pouvez...
— Cent mille euros.
Les mots claquent dans l’air comme une détonation. Je m’arrête net.
— Pardon ?
— Asseyez-vous, répète-t-il posément, et je vous expliquerai.
Je me rassois lentement, les jambes en coton. Mes mains tremblent sur mes genoux. Il reprend, en pianotant distraitement sur son sous-main en cuir.
— Ma grand-mère est décédée il y a six mois. Elle m’a laissé un héritage conséquent. Cinq cents millions d’euros, pour être précis.
J’accuse le coup. Un demi-milliard. Je savais qu’il était riche. Pas à ce point.
— Félicitations, j’arrive à articuler. Mais je ne vois pas le rapport avec moi.
— Le testament est assorti d’une clause très précise. Je dois être engagé dans une « relation de couple stable et sincère » avant mon trente-quatrième anniversaire.
Il marque une pause.
— J’aurai trente-quatre ans dans trois mois.
Je le dévisage, le cerveau en ébullition.
— Et vous n’avez personne ?
Un nouveau sourire, cette fois presque cynique.
— Les relations stables et sincères ne font pas partie de mes priorités. Jusqu’à aujourd’hui.
Il se lève, contourne le bureau pour venir s’appuyer contre le rebord, juste en face de moi. Il me domine de toute sa hauteur. Je dois me tordre le cou pour continuer à le regarder dans les yeux.
— Voici ma proposition, Kiara. Un contrat de deux mois. Vous serez ma fausse fiancée.
Un rire nerveux m’échappe.
— Vous plaisantez, j’espère ?
— Je n’ai jamais été aussi sérieux.
Il croise les bras, et je ne peux m’empêcher de remarquer la puissance qui se dégage de ses épaules sous le tissu parfaitement coupé de sa veste.
— J’ai besoin de quelqu’un de crédible. Une fille ordinaire, sans histoires, qui ne fréquente pas mon monde. Vous n’avez rien à perdre. Et tout à gagner. Cent mille euros, Kiara. De quoi effacer vos dettes, payer les soins de votre mère, et vous offrir un nouveau départ.
— Une fille ordinaire, je répète, sonnée.
— Vous êtes parfaite pour ce rôle. Vous n’avez pas de famille influente, pas d’attaches gênantes, pas de passé embarrassant. Et vous avez désespérément besoin d’argent.
Les derniers mots me font l’effet d’une gifle. Mais ce n’est pas le mépris qui me pique les yeux. C’est la vérité.
— C’est du théâtre, donc. Je joue la fiancée énamourée devant votre entourage, et dans deux mois, rideau ?
— Exactement. Nous annonçons une rupture mutuelle après mon anniversaire. Vous disparaissez avec votre chèque. Je récupère l’héritage. Personne n’en saura rien.
Je me lève à nouveau, mes jambes me portent à peine. Je marche jusqu’à la fenêtre, le front appuyé contre la vitre froide. La ville à mes pieds est un tapis de lumières qui clignotent, insouciantes. Je pense à maman. Aux lettres d’huissier entassées sur la table basse. Au propriétaire qui ne répond plus à mes appels.
— Pourquoi moi ? je murmure sans me retourner.
— Parce que vous êtes crédible. Et parce que vous êtes intelligente. Vous ne vous laisserez pas impressionner. Vous ne tomberez pas amoureuse de moi.
Je pivote, piquée au vif par son arrogance.
— Qu’est-ce qui vous rend si sûr de ça ?
Il hausse les épaules.
— Vous n’êtes pas du genre à vous faire des illusions. Et moi non plus.
Nos regards s’affrontent dans le silence. J’y lis une froideur calculée, une détermination sans faille. Il a déjà gagné. Il le sait. Je le sais aussi.
— Et si je refuse ?
— Rien. Vous reprenez votre vie. Vos serpillières. Vos dettes. Votre expulsion. Je trouverai quelqu’un d’autre. Mais je ne pense pas que vous refuserez.
Je ravale la boule qui gonfle dans ma gorge. Il attend, parfaitement immobile, comme un prédateur sûr de sa proie. Les secondes s’égrènent sur l’horloge murale.
— Vous êtes un salaud, vous savez ça ?
Il ne cille même pas.
— Je suis un homme d’affaires. Pragmatique.
Je ferme les yeux un bref instant. Maman. Ses mains ridées sur le drap blanc. Les seringues. Les perfusions.
— Cent mille euros, net ?
— Net. Déposés sur votre compte le lendemain de la rupture officielle.
— Deux mois. Pas un jour de plus.
— Pas un jour de plus.
Je m’avance vers lui et tends la main, la paume moite, mais le geste ferme.
— Marché conclu.
Sa grande main chaude enveloppe la mienne. Son contact est plus doux que ce à quoi je m’attendais, et cela me trouble plus que tout le reste.
Il ne lâche pas tout de suite mes doigts.
— Le pacte entre en vigueur demain matin. Je vous attends à huit heures dans ce bureau. Nous établirons les détails. Tenue correcte exigée. Et Kiara...
Il se penche légèrement vers moi. Assez pour que je sente son eau de toilette, fraîche et boisée.
— À partir de maintenant, vous ne m’appelez plus « monsieur ».
Il me libère la main et retourne s’asseoir derrière son bureau, déjà absorbé par un nouveau document. Le rendez-vous est terminé. Je suis congédiée, comme une employée lambda.
En refermant la porte derrière moi, j’ai la certitude tenace de m’être jetée dans la gueule du loup.
Chapitre 40 : Le Dernier ChapitreKiaraVingt-cinq ans. Vingt-cinq ans que j'ai signé ce contrat absurde qui devait faire de moi une fausse fiancée. Vingt-cinq ans que j'ai rencontré l'homme qui allait devenir mon mari, le père de mes enfants, le compagnon de toute une vie. Si quelqu'un m'avait dit, ce jour-là, où j'en serais aujourd'hui, je ne l'aurais pas cru. J'aurais ri, sans doute. Ou j'aurais haussé les épaules, incrédule.Et pourtant, me voici. Assise sur le banc de pierre de la clairière, face à la mer, le Grand Livre ouvert sur les genoux. Mes cheveux sont devenus gris, des rides creusent mon visage, et mes mains tremblent légèrement quand je tourne les pages. Mais mon cœur, lui, est toujours le même. Il bat toujours aussi fort pour l'homme qui se tient à côté de moi.Rayan a vieilli, lui aussi. Ses tempes sont entièrement blanches, ses épaules se sont un peu voûtées, et il marche avec une canne depuis que sa hanche le fait souffrir. Mais ses yeux n'ont pas changé. Ils sont t
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