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La lumière de cette fin d’après-midi de juin traversait les rideaux de la cuisine comme elle le faisait chaque jour à la même heure, mais ce soir-là, elle semblait différente. Plus chaude, plus lente, presque paresseuse. Lyra Vance, les deux coudes plantés sur la table en bois massif que son père refusait de changer depuis quinze ans – "elle a survécu à trois déménagements, elle nous enterrera tous" – regardait les grains de poussière danser dans les rayons obliques. Elle avait dix-sept ans, un jean troué au genou gauche qu’elle adorait, un tee-shirt des Pixies trop grand pour elle, et une mèche de cheveux châtains qui lui tombait constamment devant les yeux, quoi qu’elle fasse.
Sa mère, Elara, s’affairait devant la gazinière en fredonnant un morceau que Lyra ne reconnaissait pas – quelque chose de vieux, des années quatre-vingt probablement. Elle portait ce tablier ridicule avec des fraises imprimées que Lyra lui avait offert pour la fête des mères quand elle avait huit ans, et elle le portait encore, alors qu’il était délavé et troué par endroits. Il y avait des choses comme ça, dans cette maison, qui ne changeaient jamais. Des petites constantes rassurantes. L’odeur du thym qui grille dans la poêle. Le bruit du salon où son père écoutait un match de baseball en marmonnant contre l’arbitre. Le chat des voisins qui venait se coucher sur le rebord de la fenêtre de la cuisine en attendant que quelqu’un lui donne un morceau de fromage.
Lyra mordillait le bout de son crayon, les yeux fixés sur la page de son carnet de croquis. Elle dessinait un oiseau, un martin-pêcheur qu’elle avait vu le matin même près de l’étang derrière le lycée. Elle avait passé vingt minutes à l’observer, immobile dans l’herbe humide, à retenir son souffle. Le bleu de ses plumes était tellement vif qu’il en paraissait irréel, comme une petite flamme électrique posée sur une branche. Elle avait essayé de capturer ça, ce bleu impossible, avec ses simples crayons de couleur, et elle n’y arrivait pas. Elle n’y arrivait jamais vraiment. Mais elle continuait d’essayer. C’était ça, le truc.
— Lyra, ma puce, tu peux mettre la table ?
La voix de sa mère était douce, un peu fatiguée aussi. Elle travaillait trop, Elara. Infirmière de nuit à l’hôpital Saint-Michael, elle faisait des gardes de douze heures qui lui creusaient le visage et lui donnaient des cernes violets sous les yeux, mais elle ne se plaignait jamais. Quand Lyra était petite, elle pensait que sa mère était une sorte de super-héroïne qui sauvait des gens pendant qu’elle dormait. Elle le pensait encore un peu, en vérité.
— Ouais, j’y vais.
Lyra posa son crayon, s’étira comme un chat, et se leva pour attraper les assiettes dans le placard. Trois assiettes, trois verres, trois couverts. Le rituel immuable du dîner familial. Elle entendit son père éteindre la télévision dans le salon – le match devait être fini, ou alors il en avait eu assez, ce qui arrivait souvent avec les Cubs.
Marcus Vance entra dans la cuisine avec ce sourire un peu penaud qu’il avait toujours quand il venait de passer deux heures à crier sur des inconnus qui couraient après une balle. C’était un grand type costaud, charpentier de métier, avec des mains épaisses, calleuses, pleines d’entailles et de cicatrices. Des mains qui avaient construit la moitié des meubles de la maison. Des mains qui soulevaient Lyra comme une plume quand elle était gamine. Il lui ébouriffa les cheveux en passant, un geste qu’il faisait depuis qu’elle était toute petite et qu’elle faisait semblant de détester maintenant, mais qu’elle adorait en secret.
— Alors, la gamine, ce bac de français ?
— Papa, j’suis en première. Le bac c’est l’année prochaine.
— Ah ouais, c’est vrai. Vous passez votre temps à changer ces trucs-là, nous de mon temps...
— ...on passait le bac à seize ans et on traversait la forêt pieds nus dans la neige, ouais, je sais.
Mais elle ne lâchait pas. Elle pensait à Kael. À ses yeux dorés, à sa main tendue pour la rattraper, à sa voix qui lui avait dit « Ne meurs pas ». Elle pensait à Serena, à la photo cachée dans le coffre, au secret qu’elle portait depuis dix-sept ans. Elle pensait à sa mère, Elara, qui avait fui ce domaine enceinte et terrifiée, qui avait traversé la forêt seule, de nuit, poursuivie par la colère d’un Alpha. Si sa mère avait pu faire cela, alors elle pouvait remonter ce ravin. Elle le pouvait. Elle le devait. Elle grimpa. Dix mètres. Quinze. Vingt. Ses bras hurlaient, ses doigts étaient en sang, ses poumons brûlaient comme si elle avait avalé du feu. Mais elle grimpait. Chaque prise était une victoire. Chaque mètre gagné était une bataille remportée contre la gravité, contre la peur, contre cette voix dans sa tête qui lui murmurait d’abandonner. Et puis, enfin, sa main rencontra le bord. Elle se hissa sur la terre ferme, roula sur le dos, et resta allongée dans les feuilles mortes,
Le ruban de romarin était là, à quelques mètres du bord du ravin, accroché à une branche basse comme un défi silencieux.Lyra le sentit avant de le toucher. Cette odeur camphrée, légèrement médicinale, qui se détachait sur le fond sauvage de la forêt comme une note de musique sur un silence. Elle s’arrêta, inspira profondément, et tendit la main. Ses doigts rencontrèrent le tissu rêche, le ruban qu’elle avait suivi avant de tomber, avant que le sol ne se dérobe sous ses pieds. Elle était sur la bonne voie. Elle n’était pas perdue.Mais le ruban suivant – le thym sauvage – se trouvait de l’autre côté du ravin.Elle le savait parce que Mordecai le lui avait dit avant de commencer l’exercice. « Le parcours traverse la crevasse. Si tu suis les rubans dans l’ordre, tu arriveras forcément au bord. À toi de trouver comment passer. » Sur le moment, elle avait pensé à un tronc d’arbre jeté en travers, à un pont de corde, à quelque chose que le vieux guerrier aurait préparé pour elle. Mais il n
Kael serra les poings, les yeux brillants d’une colère qu’il contenait à grand-peine.— C’est de la folie. Elle est humaine, Mordecai. Elle n’a pas notre résistance, notre vitesse, notre capacité à guérir. Si elle tombe encore une fois, si elle se blesse plus gravement...— Si elle tombe encore une fois, elle se relèvera encore une fois. Comme elle vient de le faire. Comme elle l’a toujours fait. C’est toi qui m’as demandé de l’entraîner, Kael. Tu m’as dit qu’elle avait du cran, qu’elle voulait apprendre, qu’elle était prête à souffrir. Alors laisse-la souffrir. Laisse-la apprendre. Laisse-la se relever toute seule.— Mordecai...— Dégage. C’est un ordre.Le silence se fit, lourd, tendu, électrique. Kael regardait Mordecai avec une intensité féroce, les mâchoires serrées, les poings tremblants. Lyra vit ses ongles noircir légèrement – les griffes qui menaçaient de sortir, le loup qui menaçait de surgir. Mais il se retint. Il inspira profondément, une fois, deux fois, et ses doigts red
C’est alors qu’elle trébucha.Son pied heurta une racine qu’elle n’avait pas sentie, et elle partit en avant, les mains tendues pour amortir la chute. Mais le sol se déroba sous elle. Ce n’était pas une racine – c’était le bord d’un ravin, une crevasse étroite et profonde qui s’ouvrait dans la terre comme une blessure. Elle bascula dans le vide, poussa un cri étranglé, et déchira le bandeau d’un geste désespéré.La lumière lui brûla les yeux, et elle vit le monde basculer autour d’elle – le ciel pâle, les branches noires, la paroi de terre et de roche qui défilait à toute vitesse. Elle tenta de s’accrocher, mais ses doigts ne rencontrèrent que des racines qui cédaient, des pierres qui s’effritaient, du vide. Elle allait mourir. Mourir au fond d’un ravin, seule, stupide, après tout ce qu’elle avait traversé. Cette pensée était presque plus douloureuse que la chute elle-même.Et puis une main se referma sur son poignet.Une main puissante, aux doigts longs et calleux, qui la saisit avec
Lyra avait acquiescé, le cœur battant d’excitation et de peur mêlées. La forêt. La forêt noire, immense, mystérieuse, qui cernait le domaine comme un océan végétal. Elle n’y était retournée qu’une seule fois depuis l’épisode du piège d’Astrid, et c’était pour la clairière, guidée par Kael, protégée par la meute. Cette fois, elle serait seule. Sans guide. Sans protection. Sans autre arme que ses sens.L’aube était à peine levée quand ils franchirent la lisière. Le soleil n’était encore qu’une promesse pâle à l’horizon, et la forêt baignait dans une lumière bleutée, irréelle, où chaque tronc semblait un fantôme et chaque ombre un piège. Le sol était couvert de feuilles mortes et de mousse gelée qui craquait sous les pas. L’air sentait la résine, le champignon, la terre mouillée – et autre chose, une odeur plus sauvage, plus ancienne, que Lyra ne parvenait pas à identifier.— Aujourd’hui, on va travailler la mobilité, déclara Mordecai en s’arrêtant au milieu d’une petite clairière. Tu va
Et puis elle sentit autre chose. Quelque chose de plus subtil, de plus lointain, mais de terriblement familier. Une odeur de forêt, de mousse et de pluie, de bête sauvage et de tendresse mêlées.— Kael, murmura-t-elle. Il est là.— Où ça ?Elle hésita, puis elle leva la main et pointa un doigt vers sa droite, légèrement derrière elle.— Là-bas. À dix mètres. Près du mur des écuries.Il y eut un silence. Puis la voix de Mordecai s’éleva, teintée d’une surprise qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.— Tu peux enlever le bandeau.Lyra défit le tissu d’un geste maladroit, cligna des yeux dans la lumière soudaine, et tourna la tête dans la direction qu’elle avait indiquée.Kael se tenait exactement là où elle l’avait senti. Adossé au mur des écuries, les bras croisés, les yeux dorés fixés sur elle avec une intensité qui lui coupa le souffle. Il ne souriait pas. Il ne disait rien. Il la regardait, simplement, et dans ce regard, il y avait quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavan
Sa mère. Elara. La femme au tablier à fraises, au sourire fatigué, aux mains douces qui lui préparaient du chocolat chaud le matin. Celle qui fredonnait des chansons des années quatre-vingt en faisant la cuisine, qui riait aux blagues nulles de son père, qui s’endormait sur le canapé devant le Mono
Le mot était à peine audible, un souffle rauque plus qu’une parole. Mais le médecin hocha la tête, posa sa tablette sur la table de chevet, et lui versa un verre d’eau d’une carafe en plastique. Il le lui tendit sans un mot. Lyra but par petites gorgées, la main gauche tremblante, renversant un peu
Le blanc.C’est la première chose qu’elle vit. Un blanc immense, aveuglant, qui lui brûlait les yeux comme si elle ne s’en était jamais servie. Elle cligna plusieurs fois, lentement, péniblement. Le blanc resta. Il était partout. Le plafond, les murs, les draps qui recouvraient son corps. Même la l
Il ne répondit pas. Il ne répondrait plus jamais.La main de Lyra se tendit vers lui. Un geste absurde, impossible – elle était bien trop loin, le bras trop court, le corps trop brisé. Mais elle la tendit quand même, cette main tremblante, couverte d’éclats de verre et de sang, cette main qui avait







