LOGINSon père éclata de rire, un rire franc qui lui prenait tout le ventre, et il attrapa Lyra par les épaules pour lui planter un baiser sonore sur le sommet du crâne. Elle protesta pour la forme, mais elle souriait.
Elara posa le plat au centre de la table. Poulet rôti, légumes de saison, des pommes de terre au romarin qui sentaient tellement bon que le chat des voisins se mit à miauler derrière la vitre. C’était un dîner normal. Un jeudi soir ordinaire. La semaine de cours qui se terminait, le week-end qui arrivait avec la promesse molle de quelques heures de liberté, de dessin au bord de l’étang, de rien de spécial.
— On part en vacances demain, surprise !
La phrase tomba comme ça, au milieu du repas, entre deux bouchées de poulet. Son père l’avait dite avec une désinvolture presque comique, la bouche à moitié pleine, les yeux qui brillaient de cette lueur enfantine qu’il avait quand il préparait un coup en douce. Il regardait alternativement sa femme et sa fille, savourant visiblement leur stupéfaction.
Lyra reposa sa fourchette. Sa mère, elle, ne semblait pas surprise – elle avait ce petit sourire en coin qui trahissait la complicité. Ils avaient préparé ça ensemble. Évidemment.
— Attends, quoi ? Demain ? Mais j’ai… et le lycée ?
— Le lycée est fini depuis mardi, ma chérie. Tu n’as pas regardé un calendrier ?
Si, elle avait regardé. Les vacances d’été commençaient officiellement samedi, mais elle avait complètement perdu la notion des jours. La semaine avait filé sans qu’elle s’en rende compte, entre les examens de fin d’année, les heures passées à dessiner dans son coin, cette espèce de torpeur cotonneuse qui s’installait toujours au début de l’été.
— On va où ?
Son père échangea un regard avec sa mère. Un de ces regards qui voulaient dire "on a bien fait, elle est contente". Puis il se pencha en avant, les coudes sur la table – Elara lui jeta un coup d’œil réprobateur, il les retira aussitôt, ce qui fit sourire Lyra – et il prit une voix de conspirateur.
— C’est une surprise. Je peux juste te dire que c’est un endroit qu’on a toujours voulu te montrer, ta mère et moi. Un endroit… spécial.
— Spécial comment ?
— Spécial spécial. Tu verras.
Lyra leva les yeux au ciel, mais son cœur battait un peu plus vite. Elle adorait les surprises, et ses parents le savaient. Ils étaient doués pour ça, pour ces petites attentions qui transformaient un jour ordinaire en quelque chose qui ressemblait à du bonheur pur, simple, sans complication. La dernière fois, pour ses seize ans, ils l’avaient emmenée dans un petit chalet perdu dans la montagne, sans électricité, sans réseau, juste des bougies et des jeux de société et des nuits à regarder les étoiles. C’était le plus beau souvenir qu’elle gardait, peut-être le plus précieux.
— Faut que je prépare mes affaires, alors.
— Ta mère s’en est déjà occupée. Ta valise est prête.
— Vous êtes vraiment trop chelous tous les deux.
— On est tes parents, c’est notre boulot.
La soirée s’étira doucement. Ils finirent de manger, débarrassèrent la table dans un ballet bien rodé – Lyra lavait, son père essuyait, sa mère rangeait. La vaisselle terminée, Marcus ressortit le vieux Monopoly du placard, celui avec les billets cornés et les pions à moitié mâchouillés. Lyra gagna, comme d’habitude. Elle avait toujours eu le sens des affaires, disait son père en faisant semblant d’être vexé. Elara, elle, s’était endormie sur le canapé avant la fin de la partie, la tête posée sur l’accoudoir, un sourire paisible sur les lèvres.
Kael leva les yeux vers elle, un sourcil haussé, un demi-sourire aux lèvres.— Avec mes crocs. Je te l’ai dit, Lyra. Je suis un loup. Je chasse comme un loup. Je mange comme un loup. Et quand je me bats, je me bats comme un loup. Cette cicatrice – il désigna son avant-bras d’un mouvement du menton – c’est un loup sauvage qui me l’a faite. Un loup qui n’acceptait pas notre présence sur son territoire. On s’est battus. Il est mort. Moi, j’ai survécu. C’est comme ça que ça marche, chez nous.Lyra s’approcha du plan de travail. Elle regarda le lapin écorché, les mains ensanglantées de Kael, la lame brillante qui découpait la chair avec précision.— Tu as peur de moi ? demanda Kael sans cesser de travailler.— Je ne sais pas, répondit honnêtement Lyra. Peut-être. Un peu. Mais pas comme avant. Avant, j’avais peur de l’inconnu. Maintenant, je commence à comprendre. Et ce que je comprends me fait moins peur.Kael leva les yeux vers elle. Ses doigts s’immobilisèrent sur la chair du lapin. Il l
Il se leva, prit le sac de toile taché de sang qu’il avait posé sur la crédence, et se dirigea vers la porte de la cuisine. Avant de sortir, il s’arrêta et se tourna vers sa mère.— Tu devrais lui dire pour son père, lança-t-il d’une voix neutre. Avant que quelqu’un d’autre ne le fasse à ta place.Et il disparut dans la cuisine, laissant derrière lui un silence de plomb.Lyra se tourna vers Serena. Le visage de la femme était devenu livide. Ses mains tremblaient légèrement sur son livre, ses yeux gris brillaient d’une lueur qu’elle ne parvenait pas à cacher – de la peur, de la colère, du chagrin, un mélange indémêlable qui la rendait soudainement plus humaine, plus vulnérable, plus vraie.— Qu’est-ce qu’il veut dire ? demanda Lyra. À propos de mon père ?Serena ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la porte par laquelle son fils avait disparu, le visage crispé, comme si elle luttait contre l’envie de le suivre et de le frapper. Puis elle se tourna vers Lyra, et son expression
Là, en pleine lumière du matin, avec le feu qui crépitait et le thé qui fumait et Serena qui tournait les pages de son livre, il n’y avait plus de place pour le doute. Il était en train de lui dire, calmement, explicitement, qu’il était un loup-garou. Et il attendait sa réaction comme on attend le verdict d’un juge.— Ta mère ne voulait pas que tu me le dises, murmura Lyra.— Ma mère veut te protéger. Moi, je veux que tu saches. Ce n’est pas la même chose.— Kael.La voix de Serena claqua comme un coup de fouet, sèche et tranchante malgré sa douceur apparente. Elle avait refermé son livre et fixait son fils avec une intensité glaciale. Ses yeux gris n’étaient plus calmes. Ils étaient durs, brillants, dangereux. Lyra y vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu chez cette femme élégante et posée : de la colère. Une colère froide, maîtrisée, mais bien réelle.— Tu sais ce que nous avions convenu.— Je sais ce que tu avais décidé, corrigea Kael sans se démonter. Moi, je n’ai jamais été
Le silence s’installa, troublé seulement par le crépitement du feu et le bruit des pages que Serena tournait d’un geste délicat. Lyra mangeait lentement, les yeux fixés sur la nappe, l’esprit ailleurs. Elle pensait à la porte verrouillée, en haut. Au grognement sourd. À la voix rauque. Elle se demandait si Serena savait qu’elle était sortie cette nuit, qu’elle avait exploré le couloir, qu’elle avait entendu. Probablement. Serena semblait toujours savoir. Mais si elle savait, elle n’en montrait rien.La porte s’ouvrit.Kael entra dans la grande salle avec cette démarche silencieuse et fluide qui lui était propre, ce mouvement de prédateur au repos qui ne faisait jamais de bruit inutile. Il portait un pantalon de toile taché de boue, des bottes usées, et une chemise à moitié déboutonnée qui laissait voir sa clavicule et le haut de son torse. Ses cheveux étaient en bataille, humides de rosée ou de sueur, et ses joues étaient rougies par le froid du dehors. Il tenait à la main un sac de t
Le lendemain matin, Lyra descendit pour le petit-déjeuner avec une résolution nouvelle, ou quelque chose qui y ressemblait. Elle n’avait pas dormi – encore une nuit sans sommeil, les yeux grands ouverts dans le noir à écouter les hurlements des loups qui déchiraient le silence de la forêt – mais elle avait réfléchi. Longtemps. Douloureusement. À ce que Kael avait dit. À ce que cela impliquait. À ce qu’elle allait faire.La conclusion était simple : elle n’allait rien faire. Pas tout de suite. Elle allait observer, écouter, apprendre. Elle allait jouer le jeu, faire semblant d’accepter cette réalité impossible, et attendre le bon moment pour agir. Fuir, peut-être, quand elle connaîtrait mieux les lieux. Ou bien rester et comprendre – comprendre qui elle était vraiment, pourquoi sa mère avait fui cet endroit, pourquoi Serena l’avait ramenée ici malgré le danger. Car il y avait un danger, elle en était certaine maintenant. La voix derrière la porte le lui avait confirmé. Elle ne devrait
Il leva une main, lentement, comme on tend la main vers un animal sauvage qu’on ne veut pas effrayer. Ses doigts effleurèrent la joue de Lyra, à peine, un contact léger comme une plume. Et dans ce contact, elle sentit quelque chose passer entre eux. Une chaleur. Une énergie. Une reconnaissance. Comme un écho lointain au rêve qu’elle avait fait, quand le loup noir avait posé son museau contre sa paume.Elle recula brusquement, le cœur en déroute, les joues brûlantes.— Laisse-moi, dit-elle d’une voix étranglée. Laisse-moi tranquille.Kael baissa la main. Il ne souriait pas. Il ne la jugeait pas. Il la regardait avec une tristesse infinie, une tristesse ancienne qui semblait venir de très loin, de bien avant leur rencontre.— Comme tu veux, dit-il. Mais tu ne pourras pas fuir éternellement. La vérité te rattrapera. Elle te rattrape déjà. Alors cours si tu veux. Cache-toi si tu veux. Mais quand tu seras prête, je serai là.Il tourna les talons et disparut dans l’obscurité du couloir, aus







