LOGINKael serra les poings, les yeux brillants d’une colère qu’il contenait à grand-peine.— C’est de la folie. Elle est humaine, Mordecai. Elle n’a pas notre résistance, notre vitesse, notre capacité à guérir. Si elle tombe encore une fois, si elle se blesse plus gravement...— Si elle tombe encore une fois, elle se relèvera encore une fois. Comme elle vient de le faire. Comme elle l’a toujours fait. C’est toi qui m’as demandé de l’entraîner, Kael. Tu m’as dit qu’elle avait du cran, qu’elle voulait apprendre, qu’elle était prête à souffrir. Alors laisse-la souffrir. Laisse-la apprendre. Laisse-la se relever toute seule.— Mordecai...— Dégage. C’est un ordre.Le silence se fit, lourd, tendu, électrique. Kael regardait Mordecai avec une intensité féroce, les mâchoires serrées, les poings tremblants. Lyra vit ses ongles noircir légèrement – les griffes qui menaçaient de sortir, le loup qui menaçait de surgir. Mais il se retint. Il inspira profondément, une fois, deux fois, et ses doigts red
C’est alors qu’elle trébucha.Son pied heurta une racine qu’elle n’avait pas sentie, et elle partit en avant, les mains tendues pour amortir la chute. Mais le sol se déroba sous elle. Ce n’était pas une racine – c’était le bord d’un ravin, une crevasse étroite et profonde qui s’ouvrait dans la terre comme une blessure. Elle bascula dans le vide, poussa un cri étranglé, et déchira le bandeau d’un geste désespéré.La lumière lui brûla les yeux, et elle vit le monde basculer autour d’elle – le ciel pâle, les branches noires, la paroi de terre et de roche qui défilait à toute vitesse. Elle tenta de s’accrocher, mais ses doigts ne rencontrèrent que des racines qui cédaient, des pierres qui s’effritaient, du vide. Elle allait mourir. Mourir au fond d’un ravin, seule, stupide, après tout ce qu’elle avait traversé. Cette pensée était presque plus douloureuse que la chute elle-même.Et puis une main se referma sur son poignet.Une main puissante, aux doigts longs et calleux, qui la saisit avec
Lyra avait acquiescé, le cœur battant d’excitation et de peur mêlées. La forêt. La forêt noire, immense, mystérieuse, qui cernait le domaine comme un océan végétal. Elle n’y était retournée qu’une seule fois depuis l’épisode du piège d’Astrid, et c’était pour la clairière, guidée par Kael, protégée par la meute. Cette fois, elle serait seule. Sans guide. Sans protection. Sans autre arme que ses sens.L’aube était à peine levée quand ils franchirent la lisière. Le soleil n’était encore qu’une promesse pâle à l’horizon, et la forêt baignait dans une lumière bleutée, irréelle, où chaque tronc semblait un fantôme et chaque ombre un piège. Le sol était couvert de feuilles mortes et de mousse gelée qui craquait sous les pas. L’air sentait la résine, le champignon, la terre mouillée – et autre chose, une odeur plus sauvage, plus ancienne, que Lyra ne parvenait pas à identifier.— Aujourd’hui, on va travailler la mobilité, déclara Mordecai en s’arrêtant au milieu d’une petite clairière. Tu va
Et puis elle sentit autre chose. Quelque chose de plus subtil, de plus lointain, mais de terriblement familier. Une odeur de forêt, de mousse et de pluie, de bête sauvage et de tendresse mêlées.— Kael, murmura-t-elle. Il est là.— Où ça ?Elle hésita, puis elle leva la main et pointa un doigt vers sa droite, légèrement derrière elle.— Là-bas. À dix mètres. Près du mur des écuries.Il y eut un silence. Puis la voix de Mordecai s’éleva, teintée d’une surprise qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.— Tu peux enlever le bandeau.Lyra défit le tissu d’un geste maladroit, cligna des yeux dans la lumière soudaine, et tourna la tête dans la direction qu’elle avait indiquée.Kael se tenait exactement là où elle l’avait senti. Adossé au mur des écuries, les bras croisés, les yeux dorés fixés sur elle avec une intensité qui lui coupa le souffle. Il ne souriait pas. Il ne disait rien. Il la regardait, simplement, et dans ce regard, il y avait quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavan
Mordecai approcha quelque chose de son visage – elle l’entendit bouger, sentit le déplacement d’air – et une odeur puissante, animale, envahit ses narines.— Ça ? demanda-t-il.— Du cuir, répondit-elle sans hésiter.— Bien. Et ça ?Une autre odeur, plus douce, plus sucrée.— Du miel.— Bien. Et ça ?Une odeur piquante, métallique, qui lui rappela le goût du sang dans sa bouche après une chute à l’entraînement.— Du sang.— Quel genre de sang ?Lyra hésita. Elle prit le temps de sentir, de vraiment sentir, laissant l’odeur se déployer dans ses narines, se décomposer en nuances qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir distinguer.— Du sang de loup, dit-elle enfin. Pas humain. Il est plus… sauvage. Plus fort. Comme de la viande crue mêlée à de la terre.Elle entendit Mordecai émettre un petit grognement approbateur.— Pas mal. Pas mal du tout. Tu as un don, petite. Un vrai don. Ta mère l’avait aussi. Elle pouvait reconnaître l’odeur d’un membre de la meute à cent mètres, même sous sa forme hu
Il se leva, lui tendit sa main calleuse.— Allez. Assez pleuré pour aujourd’hui. L’entraînement continue. La douleur est passée, la leçon reste. Demain, tu seras plus forte. Et après-demain, plus forte encore. Jusqu’à ce que tu sois capable de briser un loup à mains nues sans verser une larme.Lyra prit sa main, se releva, et essuya ses yeux d’un revers de manche.— Merci, Mordecai.— Ne me remercie pas. Prouve-moi que j’ai raison de croire en toi. C’est tout ce que je demande.Elle hocha la tête, ramassa Croc de Lune qui était tombé dans la poussière, et reprit sa position de combat. Les larmes avaient séché sur ses joues, mais quelque chose en elle avait changé. Elle n’était plus la même que ce matin. Elle n’était plus la même que la veille. Elle était plus dure. Plus solide. Plus prête.Et Mordecai, en la regardant se remettre en garde, esquissa un sourire que personne ne vit – un sourire de vieux guerrier qui reconnaît chez son élève l’étoffe des héros.***Le sixième jour, Mordec
Le bruit ne s’arrêtait pas. Il changeait, se transformait, devenait autre chose. Le crissement du métal qui se froisse, le sifflement de la vapeur qui s’échappe du radiateur crevé, le tic-tac entêtant du clignotant qui continuait de fonctionner, absurde, mécanique, obstiné. Et quelque part, très lo
Le jour déclinait rapidement, mangé par les nuages. La pluie tombait sans discontinuer, martelant le toit de la voiture comme un tambour impatient. Lyra sentait le sommeil la gagner, lentement, insidieusement. Le bercement de la route, la chaleur de l’habitacle, le bruit régulier des essuie-glaces,
Lyra sortit son carnet de croquis. Elle esquissa rapidement le paysage par la fenêtre – les lignes douces des collines, un arbre solitaire au milieu d’un champ, un nuage qui ressemblait à un chien. Puis elle croqua son père de profil, les mains sur le volant, les sourcils légèrement froncés par la
— J’ai fait des sandwiches pour la route, dit sa mère en lui tendant une tasse de chocolat chaud. Tu as bien dormi ?— Trop bien. J’ai rêvé qu’on partait en vacances.— Tu vois, même tes rêves sont en avance sur toi.Lyra but son chocolat à petites gorgées, adossée au plan de travail de la cuisine.







