LOGINLes mots sortaient sans qu’elle les contrôle, ridicules, enfantins, pathétiques. Elle les hurlait comme une petite fille perdue dans un supermarché, comme si hurler pouvait changer quoi que ce soit, comme si ses parents pouvaient l’entendre et venir la chercher et la prendre dans leurs bras et lui dire que tout allait bien, que c’était fini, que ce n’était qu’un mauvais rêve.
Mais ils ne viendraient pas. Ils ne viendraient plus jamais.
L’infirmière préparait une seringue. Lyra vit l’aiguille, le liquide transparent, le geste précis et mécanique. Elle redoubla de fureur, donna un coup de pied qui atteignit quelqu’un à la hanche, entendit un juron étouffé. Mais les mains étaient trop nombreuses, trop fortes. Elle n’était qu’une adolescente de dix-sept ans, affaiblie, brisée, un bras dans le plâtre, des côtes fêlées qui lui sciaient la poitrine à chaque inspiration.
Et puis une voix s’éleva dans l’encadrement de la porte. Une voix de femme, calme, posée, parfaitement maîtrisée. Une voix qui ne criait pas, qui ne s’énervait pas, mais qui portait une autorité naturelle, indiscutable.
— Arrêtez.
L’infirmière à la seringue se figea. Les autres relâchèrent leur étreinte, une à une, comme si cette simple parole avait plus de pouvoir que toutes leurs forces réunies. Lyra, épuisée, haletante, tourna la tête vers la porte.
La femme qui se tenait sur le seuil n’était pas grande, mais elle dégageait une présence qui remplissait toute la pièce. Elle devait avoir la quarantaine, peut-être un peu plus, mais elle paraissait plus jeune – une de ces femmes dont l’âge reste indéfinissable, comme si le temps n’osait pas les toucher. Ses cheveux étaient noirs, très noirs, relevés en un chignon sophistiqué qui laissait voir un cou long et gracile. Son tailleur était sombre, bleu nuit ou noir, d’une coupe impeccable qui épousait ses formes sans les souligner. Des perles aux oreilles. Un rouge à lèvres discret, presque invisible. Et des yeux. Des yeux d’un gris étrange, changeant, qui tiraient sur l’argenté quand la lumière les frappait sous un certain angle.
Elle n’était pas belle au sens classique du terme. Elle était plus que ça. Elle était magnétique. Elle était de ces femmes qu’on remarque dans une foule sans savoir pourquoi, qu’on suit des yeux sans le vouloir, qu’on n’oublie pas une fois qu’on les a vues.
Mais ce n’était pas son élégance qui frappa Lyra. Ce n’était pas sa beauté, ni son maintien, ni son autorité tranquille.
C’était ses yeux. Ses yeux gris qui la regardaient avec une intensité déchirante, une émotion brute, contenue, qui semblait sur le point de déborder à tout instant. Des yeux qui la regardaient comme si elle était la chose la plus précieuse au monde. Comme si elle était un miracle. Comme si elle était un fantôme.
— Laissez-nous, s’il vous plaît, dit la femme sans quitter Lyra du regard.
Les infirmières échangèrent des regards hésitants. Celle à la seringue ouvrit la bouche pour protester, mais la femme tourna la tête vers elle, lentement, et quelque chose dans son expression la fit taire immédiatement. Les trois femmes quittèrent la chambre en silence, emportant avec elles la seringue et les sangles et l’agitation. La porte se referma avec un cliquetis discret.
Lyra et l’inconnue restèrent seules.
Le silence revint, troublé seulement par les bip réguliers des machines et la respiration saccadée de la jeune fille. La femme ne bougeait pas. Elle se tenait droite, les bras le long du corps, les mains légèrement crispées sur son sac à main, comme si elle luttait contre l’envie de traverser la pièce et de la prendre dans ses bras.
— Lyra, dit-elle enfin.
Mais elle ne lâchait pas. Elle pensait à Kael. À ses yeux dorés, à sa main tendue pour la rattraper, à sa voix qui lui avait dit « Ne meurs pas ». Elle pensait à Serena, à la photo cachée dans le coffre, au secret qu’elle portait depuis dix-sept ans. Elle pensait à sa mère, Elara, qui avait fui ce domaine enceinte et terrifiée, qui avait traversé la forêt seule, de nuit, poursuivie par la colère d’un Alpha. Si sa mère avait pu faire cela, alors elle pouvait remonter ce ravin. Elle le pouvait. Elle le devait. Elle grimpa. Dix mètres. Quinze. Vingt. Ses bras hurlaient, ses doigts étaient en sang, ses poumons brûlaient comme si elle avait avalé du feu. Mais elle grimpait. Chaque prise était une victoire. Chaque mètre gagné était une bataille remportée contre la gravité, contre la peur, contre cette voix dans sa tête qui lui murmurait d’abandonner. Et puis, enfin, sa main rencontra le bord. Elle se hissa sur la terre ferme, roula sur le dos, et resta allongée dans les feuilles mortes,
Le ruban de romarin était là, à quelques mètres du bord du ravin, accroché à une branche basse comme un défi silencieux.Lyra le sentit avant de le toucher. Cette odeur camphrée, légèrement médicinale, qui se détachait sur le fond sauvage de la forêt comme une note de musique sur un silence. Elle s’arrêta, inspira profondément, et tendit la main. Ses doigts rencontrèrent le tissu rêche, le ruban qu’elle avait suivi avant de tomber, avant que le sol ne se dérobe sous ses pieds. Elle était sur la bonne voie. Elle n’était pas perdue.Mais le ruban suivant – le thym sauvage – se trouvait de l’autre côté du ravin.Elle le savait parce que Mordecai le lui avait dit avant de commencer l’exercice. « Le parcours traverse la crevasse. Si tu suis les rubans dans l’ordre, tu arriveras forcément au bord. À toi de trouver comment passer. » Sur le moment, elle avait pensé à un tronc d’arbre jeté en travers, à un pont de corde, à quelque chose que le vieux guerrier aurait préparé pour elle. Mais il n
Kael serra les poings, les yeux brillants d’une colère qu’il contenait à grand-peine.— C’est de la folie. Elle est humaine, Mordecai. Elle n’a pas notre résistance, notre vitesse, notre capacité à guérir. Si elle tombe encore une fois, si elle se blesse plus gravement...— Si elle tombe encore une fois, elle se relèvera encore une fois. Comme elle vient de le faire. Comme elle l’a toujours fait. C’est toi qui m’as demandé de l’entraîner, Kael. Tu m’as dit qu’elle avait du cran, qu’elle voulait apprendre, qu’elle était prête à souffrir. Alors laisse-la souffrir. Laisse-la apprendre. Laisse-la se relever toute seule.— Mordecai...— Dégage. C’est un ordre.Le silence se fit, lourd, tendu, électrique. Kael regardait Mordecai avec une intensité féroce, les mâchoires serrées, les poings tremblants. Lyra vit ses ongles noircir légèrement – les griffes qui menaçaient de sortir, le loup qui menaçait de surgir. Mais il se retint. Il inspira profondément, une fois, deux fois, et ses doigts red
C’est alors qu’elle trébucha.Son pied heurta une racine qu’elle n’avait pas sentie, et elle partit en avant, les mains tendues pour amortir la chute. Mais le sol se déroba sous elle. Ce n’était pas une racine – c’était le bord d’un ravin, une crevasse étroite et profonde qui s’ouvrait dans la terre comme une blessure. Elle bascula dans le vide, poussa un cri étranglé, et déchira le bandeau d’un geste désespéré.La lumière lui brûla les yeux, et elle vit le monde basculer autour d’elle – le ciel pâle, les branches noires, la paroi de terre et de roche qui défilait à toute vitesse. Elle tenta de s’accrocher, mais ses doigts ne rencontrèrent que des racines qui cédaient, des pierres qui s’effritaient, du vide. Elle allait mourir. Mourir au fond d’un ravin, seule, stupide, après tout ce qu’elle avait traversé. Cette pensée était presque plus douloureuse que la chute elle-même.Et puis une main se referma sur son poignet.Une main puissante, aux doigts longs et calleux, qui la saisit avec
Lyra avait acquiescé, le cœur battant d’excitation et de peur mêlées. La forêt. La forêt noire, immense, mystérieuse, qui cernait le domaine comme un océan végétal. Elle n’y était retournée qu’une seule fois depuis l’épisode du piège d’Astrid, et c’était pour la clairière, guidée par Kael, protégée par la meute. Cette fois, elle serait seule. Sans guide. Sans protection. Sans autre arme que ses sens.L’aube était à peine levée quand ils franchirent la lisière. Le soleil n’était encore qu’une promesse pâle à l’horizon, et la forêt baignait dans une lumière bleutée, irréelle, où chaque tronc semblait un fantôme et chaque ombre un piège. Le sol était couvert de feuilles mortes et de mousse gelée qui craquait sous les pas. L’air sentait la résine, le champignon, la terre mouillée – et autre chose, une odeur plus sauvage, plus ancienne, que Lyra ne parvenait pas à identifier.— Aujourd’hui, on va travailler la mobilité, déclara Mordecai en s’arrêtant au milieu d’une petite clairière. Tu va
Et puis elle sentit autre chose. Quelque chose de plus subtil, de plus lointain, mais de terriblement familier. Une odeur de forêt, de mousse et de pluie, de bête sauvage et de tendresse mêlées.— Kael, murmura-t-elle. Il est là.— Où ça ?Elle hésita, puis elle leva la main et pointa un doigt vers sa droite, légèrement derrière elle.— Là-bas. À dix mètres. Près du mur des écuries.Il y eut un silence. Puis la voix de Mordecai s’éleva, teintée d’une surprise qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.— Tu peux enlever le bandeau.Lyra défit le tissu d’un geste maladroit, cligna des yeux dans la lumière soudaine, et tourna la tête dans la direction qu’elle avait indiquée.Kael se tenait exactement là où elle l’avait senti. Adossé au mur des écuries, les bras croisés, les yeux dorés fixés sur elle avec une intensité qui lui coupa le souffle. Il ne souriait pas. Il ne disait rien. Il la regardait, simplement, et dans ce regard, il y avait quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavan
Le bip des machines emplit le silence qui suivit. Régulier. Monotone. Presque apaisant. Lyra regardait cette femme, cette inconnue élégante qui lui parlait de serments et de promesses et de sa mère, et elle ne savait pas quoi ressentir. De la colère. De la méfiance. De la tristesse. Et autre chose,
Sa voix était douce. Bizarrement douce. Une voix qui jurait avec son apparence sophistiquée, une voix de berceuse et de confidences, une voix qu’on avait envie d’écouter encore et encore. Elle prononçait le prénom de Lyra comme on prononce une prière, comme on caresse une relique, avec une dévotion
Le hurlement ne vint pas tout de suite.Il resta bloqué quelque part entre sa poitrine et sa gorge, coincé comme un animal pris au piège qui refuse de sortir. Lyra demeura immobile, les yeux grands ouverts sur ce plafond blanc qui n’en finissait pas, ce plafond qui ressemblait à un ciel vide, un ci
Sa mère. Elara. La femme au tablier à fraises, au sourire fatigué, aux mains douces qui lui préparaient du chocolat chaud le matin. Celle qui fredonnait des chansons des années quatre-vingt en faisant la cuisine, qui riait aux blagues nulles de son père, qui s’endormait sur le canapé devant le Mono







