MasukJe pris le contrat entre mes doigts tremblants.
Quatre pages. Quatre pages de jargon juridique, de clauses, de paragraphes numérotés, de lettres minuscules que j’aurais dû lire avec attention. Mais je ne voyais que le chiffre, en bas de la première page, écrit en gras.
15 000 euros.
Pour une nuit.
La salive sécha dans ma bouche. Quinze mille euros. C’était plus que ce que j’avais gagné en six mois de piges. C’était l’héritage de grand-mère qui fondait d’un coup, en une seule soirée. C’était la maison que je n’achèterais pas, le voyage que je ne ferais pas, la sécurité que je sacrifiais sur l’autel de la vengeance.
Je relevai les yeux vers lui. Il était calmement en train de commander un café noir au serveur, comme s’il venait de parler de la pluie et du beau temps.
– C’est une blague ? soufflai-je.
Julien ne sourit pas. Il attendit que le serveur s’éloigne, puis il se tourna vers moi.
– Ce n’est pas une nuit, dit-il. C’est une prestation sur mesure. Je ne serai pas seulement votre cavalier. Je serai votre partenaire de jeu, votre faire-valoir, votre arme secrète. Je m’adapterai à vos besoins. Je ferai sourire les photographes, danser vos ennemis, briller vos amis. Et je disparaîtrai à la fin, sans laisser de trace.
Il marqua une pause, but une gorgée de son café noir, me regarda par-dessus sa tasse.
– Quinze mille euros, c’est le prix de l’oubli.
– L’oubli ?
– Vous voulez oublier que vous avez besoin de moi, n’est-ce pas ? Alors je dois être inoubliable. Sinon, à quoi bon ?
Il avait raison. Je le détestai pour ça.
– Je ne peux pas payer ça, mentis-je. Je suis pigiste.
– Votre héritage dit le contraire.
Je sursautai. Mes doigts se crispèrent sur le contrat.
– Vous avez enquêté sur moi ?
– Agathe m’a transmis votre dossier. Je vérifie toujours qui sont mes clientes. Par sécurité. Mais aussi par curiosité.
Il posa sa tasse et se pencha légèrement vers moi. Son regard doré plongea dans le mien, et je sentis mon cœur s’emballer.
– Je sais que vous avez été abandonnée devant l’autel, il y a un an, par un certain Thomas Leroi. Je sais qu’il est maintenant marié à une certaine Claire Delmont, et qu’ils ont un fils de huit mois. Je sais que vous n’êtes pas sortie de chez vous pendant six mois. Et je sais que vous avez écrit un article magnifique sur la résilience, il y a trois semaines, que personne n’a lu parce que vous l’avez publié sous pseudonyme.
J’ouvris la bouche, la refermai. Aucun son ne sortit.
– Comment… comment savez-vous pour l’article ?
– Je vous l’ai dit : je suis curieux.
Il se recula, me laissant reprendre mon souffle. Le serveur passa, déposa une carafe d’eau. Je ne la vis même pas.
– Vous, Léa Bennett, vous êtes une femme bien plus intéressante que vous ne voulez le croire, reprit Julien. C’est pour ça que j’ai accepté ce rendez-vous. D’habitude, je refuse neuf demandes sur dix.
– Je suis censée me sentir honorée ?
– Non. Vous êtes censée vous sentir comprise. Et peut-être un peu moins seule.
Le silence s’installa. Les bruits du café – les tasses qui s’entrechoquent, les rires des autres clients, le grésillement de la machine à expresso – semblèrent s’éloigner, comme si nous étions soudain dans une bulle, tous les deux, seuls au monde.
– Pourquoi vous faites ce métier ? demandai-je, plus bas que je ne l’aurais voulu.
– Parce que je suis bon dans ce que je fais, répondit-il. Et parce que j’aime aider les gens à se réinventer. C’est plus honnête que la plupart des métiers que j’ai faits avant.
– Lesquels ?
– Ça, c’est une autre histoire. Et elle ne fait pas partie du contrat.
Il poussa le contrat vers moi.
– Lisez les clauses. Prenez votre temps. Si vous acceptez, on se revoit dans trois jours pour signer. Si vous refusez, vous oubliez mon visage et je ne vous recontacterai jamais.
Je pris le document. Mes doigts tremblaient.
– Une dernière chose, dit Julien en se levant.
Je levai les yeux vers lui.
– Oui ?
Il m’adressa un sourire – le premier vrai sourire, pas celui de façade – et ses yeux noisette s’illuminèrent d’une malice dangereuse.
– Ne tombez pas amoureuse de moi. C’est la clause numéro sept.
Il tourna les talons et disparut dans la rue, avalé par la foule.
Je restai là, assise, le contrat à la main, à regarder la place vide qu’il avait laissée.
Qui est cet homme ?
Cette nuit-là, nous nous endormîmes enlacés. Pour la millième fois. Pour la énième fois. Pour la dernière fois, peut-être. Mais nous étions ensemble. Et c’était tout ce qui comptait.***Le matin se leva, doux et doré.Les oiseaux chantaient, les fleurs s’ouvraient, la vie continuait. Julien dormait encore, son visage apaisé, ses cheveux blancs éparpillés sur l’oreiller. Je le regardai longtemps.Je pensai à tout ce que nous avions traversé. L’autel vide, les nuits de larmes, les jours de pyjama. Le contrat, le gigolo, les mensonges. Les scandales, les insultes, les menaces. Les disputes, les séparations, les retrouvailles. Les enfants, les maisons, les livres. Les voyages, les rires, les larmes.Tout cela m’avait menée ici. Dans cette chambre. Dans ce lit. À côté de cet homme.– Je t’aime, Julien.Il ne répondit pas. Il dormait.Je me levai doucement, pour ne pas le réveiller. Je m’habillai, descendis à la cuisine. Je préparai du café. Le bruit de l’eau qui coule, du grain qui moud,
– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Nous rentrâmes. La maison était chaude, accueillante, pleine de souvenirs. Nous nous préparâmes pour la nuit.– Tu veux qu’on fasse l’amour ? demanda-t-il.– On est fatigués.– On est amoureux. C’est plus fort.– C’est plus fatiguant.– C’est plus beau.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que la fatigue, c’est le corps. La beauté, c’est l’âme.– Et notre âme, elle est belle ?– Elle est aimante.– C’est bien.– C’est notre vie.Nous fîmes l’amour. Lentement. Doucement. Avec la tendresse des vieux amants qui se savent éternels.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime, Julien.– On a de la chance.– On s’est battus.– On a gagné.– On a survécu.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– On a trois enfants.– On a tout.– On a tout.– La plus belle famille.– La nôtre.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.
– Je suis ton mari. C’est mon rôle.– Ton rôle, c’est de m’aimer.– C’est ce que je fais.– Et de me retrouver.– C’est ce que j’essaie.– Tu réussiras.– Tant mieux.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.– Je t’aime, Julien.– Je t’aime, Léa.– À la prochaine vie.– À la prochaine vie.– On se retrouvera.– On se retrouvera.– C’est promis ?– C’est promis.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En te cherchant. En te trouvant. En t’aimant.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que chercher, c’est partir. Trouver, c’est arriver. Aimer, c’est rester.– Et toi, tu restes ?– Je reste.– Avec moi ?– Avec toi.– Pour toujours ?– Pour toujours.– Tu promets ?– Je promets.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Nous restâmes au lit jusqu’à midi. À nous promettre. À nous aimer. À nous dire au revoir, même s
Le lendemain matin, le soleil se leva sur le jardin. Les oiseaux chantaient, les fleurs s’ouvraient, la vie continuait. Julien dormait encore, son visage apaisé, ses cheveux blancs éparpillés sur l’oreiller. Je le regardai longtemps.Il avait les mêmes yeux, quand il les ouvrait. Les mêmes yeux noisette, brillants, pleins d’amour. Les mêmes mains, fines, noueuses, mais chaudes. Le même cœur, fatigué mais vaillant. Il était là. Il était vivant. Il était à moi.– Tu me regardes dormir ? demanda-t-il, les yeux encore fermés.– Oui.– C’est creepy.– Je sais.– Tu as bien dormi ?– Un peu.– Moi aussi.– On est vieux.– On est vivants.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que la vieillesse, c’est le temps. La vie, c’est l’énergie.– Et notre énergie, elle est là ?– Elle est là. Juste assez pour t’aimer.– C’est bien.– C’est notre vie.Il ouvrit les yeux. Il me regarda.– Tu veux qu’on reste au lit ? demanda-t-il.– Toute la journée ?– Toute la journée.–
Nos mouvements étaient lents, hésitants. Nos corps n’étaient plus ceux d’avant. Ils avaient vieilli, fatigué, souffert. Mais ils étaient là. Ils étaient ensemble. Ils s’aimaient.– Tu te souviens de notre première danse ? murmura-t-il.– Le Domaine Kensington.– Tu avais peur.– Toi aussi.– Tu cachais bien ton jeu.– Toi aussi.– On était de bons acteurs.– On est devenus de vrais amoureux.– C’est mieux.– C’est plus fort.– C’est plus doux.– C’est plus vrai.– C’est plus nous.Il me fit tourner, doucement. Je me laissai faire. Mes jambes tremblaient un peu, mais il me tenait. Il ne me lâchait pas.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime, Julien.– On a de la chance.– On s’est battus.– On a gagné.– On a survécu.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– On a trois enfants.– On a tout.– On a tout.– La plus belle famille.– La nôtre.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.– Tu es fatiguée ? demanda-t-il.– Oui.– Moi aussi.– On est vieux.– On est vivants.– C’est la même chose
– Parce que montrer, c’est guider. Prendre, c’est choisir. Accompagner, c’est rester.– Et toi, tu es resté ?– Je suis resté.– Avec nous ?– Avec vous.– Pour toujours ?– Pour toujours.– Tu promets ?– Je promets.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Louis prit sa guitare. Il joua une chanson. Une chanson qu’il avait écrite pour nous, pour nos cinquante ans de mariage. La musique était douce, émouvante, pleine d’amour.– Je t’aime, Maman.– Je t’aime, mon fils.– Je t’aime, Papa.– Je t’aime, mon fils.– Vous êtes mes héros.– Tu es le nôtre.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que les héros, ça se regarde. Les fils, ça se serre.– Alors serre-moi.– Je te serre.– Fort ?– Très fort.– Encore ?– Encore.– Je t’aime.– Je t’aime aussi.Il me prit dans ses bras. Je le serrai.Julien s’approcha. Il nous prit dans ses br
Mon visage était partout.« Qui est la femme en rouge au bras du mystérieux Julien Belmont ? »« L’ex fiancée de l’avocat Leroi refait surface – et elle est plus belle que jamais. »« Romance de gala : le nouveau couple qui fait jaser. »Les photos étaient magnifiques. Sur l’une d’elles, Julien me
Un rire poli parcourut l’assemblée. Puis quelqu’un commença à applaudir. Une personne, puis deux, puis dix, puis toute la salle. Les applaudissements roulèrent comme un tonnerre, mêlés à des vivats, à des sifflements d’admiration.Je n’avais jamais vu ça. Un PDG ovationné comme une rock star.– Il
Ses cheveux bruns, légèrement ondulés, étaient coiffés avec une précision qui semblait négligée – comme s’il avait passé la main dedans trois fois et que le résultat était parfait par hasard. Son costume gris anthracite tombait parfaitement sur ses épaules larges, sur son torse qu’on devinait dessi
Les heures défilèrent, et mon esprit tournait en boucle. Et si c’était un pervers ? Et si c’était un faux profil ? Et si Thomas apprenait que j’avais loué un gigolo, et qu’il s’en servait pour me ridiculiser encore plus ?Mais une autre voix, plus forte, couvrait mes doutes.Tu n’as plus rien à per







