LOGINLes heures défilèrent, et mon esprit tournait en boucle. Et si c’était un pervers ? Et si c’était un faux profil ? Et si Thomas apprenait que j’avais loué un gigolo, et qu’il s’en servait pour me ridiculiser encore plus ?
Mais une autre voix, plus forte, couvrait mes doutes.
Tu n’as plus rien à perdre, Léa. Tu as déjà touché le fond. Maintenant, tu remontes. Avec ou sans échelle.
***
Le café « L’Évidence » était un lieu chic, aux tables de marbre et aux serveurs en tablier noir.
J’étais arrivée en avance – 13 h 45. J’avais toujours eu cette manie, celle d’arriver trop tôt pour ne pas laisser le temps à l’anxiété de s’installer. Mais elle s’installait quand même.
Je m’assis en terrasse, commandai un thé vert que je ne bus pas, et j’attendis.
14 heures. Personne.
14 h 05. Rien.
14 h 10. Je commençais à me dire que je m’étais fait avoir, que j’allais rentrer chez moi la queue entre les jambes, quand une ombre s’allongea sur ma table.
– Léa Bennett ?
La voix. Je la reconnus tout de suite. Grave, chaude, ce léger accent.
Je levai les yeux.
Et le monde s’arrêta.
L’homme qui se tenait devant moi était… indécent. Pas dans le sens vulgaire. Dans le sens où il était trop beau pour être vrai. Trop beau pour être un simple gigolo. Trop beau pour être humain, presque.
Grand, très grand, avec des épaules larges qu’un costume gris anthracite soulignait sans ostentation. Des cheveux bruns, légèrement ondulés, coiffés avec une précision qui semblait négligée. Des yeux – je ne pouvais pas voir la couleur, cachés derrière des lunettes de soleil – mais leur forme, leur intensité, suffisaient à me couper le souffle.
– Vous êtes « Jules » ? soufflai-je.
Il enleva ses lunettes.
Des yeux noisette, presque dorés sous la lumière du soleil. Un regard qui me transperça, qui sembla lire derrière mes cernes maquillés, derrière mon sourire de façade, derrière mes blessures.
– Je préfère Julien, dit-il en s’asseyant face à moi sans y avoir été invité. Mais pour le contrat, vous m’appellerez comme vous voudrez.
J’ouvris la bouche. Rien ne sortit.
Julien me regarda, un demi-sourire aux lèvres, et ajouta :
– Agathe m’a dit que vous vouliez le meilleur. Alors me voilà. Mais avant d’aller plus loin, j’ai une question.
Il se pencha légèrement vers moi. Son parfum – un mélange de bois, de cuir, de quelque chose de plus amer – m’enveloppa.
– Êtes-vous sûre de vouloir payer un inconnu pour faire croire à votre ex que vous allez bien ?
Je me raidis.
– Très sûre.
– Bien, dit Julien en sortant un contrat de sa veste. Alors parlons chiffres.
Il posa le document sur la table, entre nos deux tasses.
– Et préparez-vous, mademoiselle Bennett. Ça va vous coûter cher.
Son sourire s’élargit. Pas un sourire de gigolo. Un sourire d’homme qui savait qu’il détenait toutes les cartes, et qui attendait juste que je m’en rende compte.
Je ne savais pas encore que cette rencontre allait changer ma vie. Je ne savais pas encore que ce Julien, ce mystérieux « Jules », n’était pas du tout ce qu’il prétendait être.
Je ne savais rien.
Mais j’allais apprendre.
Il enleva ses lunettes.
Je n’étais pas préparée. Rien ne pouvait me préparer à ça. Les photos que j’avais vues sur les sites – ces hommes musclés aux sourires faux – n’avaient rien à voir avec l’être qui se tenait devant moi.
Ses yeux étaient noisette, presque dorés sous la lumière du soleil. Pas un noir profond, pas un bleu glacé. Non. Une couleur chaude, mordorée, qui semblait capter la lumière et la renvoyer en mille éclats. Et ce regard. Ce regard qui me transperçait, qui semblait lire derrière mes cernes maquillés, derrière mon sourire de façade, derrière mes blessures les plus intimes.
Il avait le visage taillé à la serpe – des pommettes hautes, une mâchoire carrée, une bouche fine aux lèvres légèrement ourlées. Pas un visage de mannequin lisse et aseptisé. Un visage d’homme, avec des rides naissantes au coin des yeux, une cicatrice à peine visible sur l’arcade sourcilière. Un visage qui avait vécu.
Un soir, l’éditeur organisa une soirée de lancement. Il y avait des journalistes, des lecteurs, des libraires. Julien était à côté de moi, Élodie dans ses bras, Louis dans le sien. Nous étions une famille, debout, fière.– Mesdames, messieurs, dit l’éditeur. Je vous présente Léa Bennett, l’auteur de « Cœur sous contrat ».Les applaudissements éclatèrent. Je m’approchai du micro. Mes mains tremblaient.– Merci, dis-je. Merci d’être venus. Merci d’avoir lu mon livre. Merci d’avoir cru en notre histoire.– C’est une histoire vraie ? demanda quelqu’un dans la salle.– C’est une histoire inspirée de faits réels. Mais l’essentiel, c’est ce qu’elle raconte. L’amour. La peur. La résilience.– Et vous, vous êtes heureuse ?– Je suis plus heureuse que je ne l’ai jamais été. Parce que j’ai appris à aimer. Parce que j’ai appris à pardonner. Parce que j’ai appris à vivre.– Et votre mari ?Je regardai Julien. Il souriait.– Mon mari est l’homme le plus patient du monde. Il m’a attendue. Il m’a sou
– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.Il me regarda. Il soupira.– Fais-le, dit-il.– Tu es sûr ?– Je ne suis pas sûr. Mais je te fais confiance.– Merci, Julien.– De rien.– Ce n’est pas rien.– Je sais.Il m’embrassa.– Mais à une condition, ajouta-t-il.– Laquelle ?– On change les noms. On modifie les détails. On protège notre vie privée.– C’est ce que je voulais faire.– Alors fais-le.– Je le ferai.Je pris mon ordinateur. J’ouvris un nouveau document. Je tapai : « Il était une fois… »Puis j’effaçai.Ce n’était pas un conte de fées.C’était notre histoire.***J’écrivis le roman en six mois.Les nuits, quand les enfants dormaient. Les matins, avant qu’ils ne se réveillent. Les après-midi, pendant leurs siestes. J’écrivais partout – dans la cuisine, dans le salon, dans le jardin. Julien me regardait, parfois, souriait, ne disait rien.– Tu n’es pas curieux ? lui demandai-je.– Si. Mais je veux lire le résultat final.– Tu n’as pas peur de ce que tu vas découvrir ?– J’
La lettre arriva un mardi matin, dans une enveloppe blanche, épaisse, avec le logo d’une grande maison d’édition. Je la tins un long moment dans mes mains, sans l’ouvrir. Julien était au travail. Les enfants dormaient. La maison était calme.Je déchirai l’enveloppe.« Chère Léa Bennett,Nous avons suivi votre histoire avec émotion. Le scandale, la vérité, l’amour qui a grandi malgré tout. Nous pensons que votre témoignage pourrait aider des milliers de femmes qui, comme vous, ont souffert de l’abandon, du mensonge, de la trahison.Nous aimerions vous proposer d’écrire un livre. Un livre vrai, sincère, sans fard. Racontez-nous tout. L’autel vide, le contrat, le gigolo, la rencontre avec Julien, la naissance de vos enfants. Tout.Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions d’agréer, etc. »Je relus la lettre plusieurs fois. Les mots tournaient dans ma tête, refusaient de s’ordonner. Un livre. Raconter notre histoire. La livrer au monde, encore une fois.Quand Julien rentra, je la
Louis pleurait, tétait, dormait. Élodie courait, criait, riait. La maison était pleine de bruits, de mouvements, de vie. Julien et moi étions épuisés, heureux, perdus.– On n’arrivera jamais à gérer deux enfants, disait Julien.– On gère.– On fait semblant.– Ça va durer ?– J’espère.– Jusqu’à quand ?– Jusqu’à ce qu’ils soient grands.– C’est long.– C’est court.Il souriait. Je souriais.Un soir, après avoir couché les enfants, nous nous assîmes sur le canapé, un verre de vin à la main.– Tu es heureuse ? demanda Julien.– Oui.– Vraiment ?– Vraiment. Et toi ?– Je n’ai jamais été aussi heureux.– Même avec les nuits blanches ?– Surtout avec les nuits blanches.– Même avec les couches sales ?– Surtout avec les couches sales.– Tu es bizarre.– Je suis père. C’est pire.– Pire ?– Mieux.Il rit. Je ris.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime, Julien.– On a deux enfants.– On a tout.– On a tout.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.La maison était calme. Les enfants dormaient. La vi
Le travail fut plus court que pour Élodie. En deux heures, j’étais à dilatation complète. Le médecin arriva, les infirmières aussi.– Vous êtes prête ? demanda le médecin.– Oui.– Alors poussez.Je poussai. La douleur était immense, mais je la connaissais. Je savais qu’elle passerait. Je savais qu’au bout, il y avait la vie.– Je vois la tête, dit le médecin.– Encore un effort.Je poussai encore. Louis sortit dans un cri – son cri, pas le mien. Il hurla, les poings serrés, le visage rouge. L’infirmière le posa sur ma poitrine.– Bonjour, Louis, murmurai-je.Il ouvrit les yeux. Des yeux noisette. Les yeux de Julien.– Bonjour, Papa, dit Julien.Il pleurait. Je pleurais.Louis hurla encore. Puis il se calma. Il était là. Il était vivant. Il était en bonne santé.– Merci, dis-je au médecin.– Merci à vous, dit-il. Vous avez été formidable.– Je suis fatiguée.– Reposez-vous.L’infirmière emmena Louis pour les premiers soins. Julien resta à côté de moi, ma main dans la sienne.– On a un
Les mois passèrent. Mon ventre s’arrondit. Louis bougeait de plus en plus, la nuit surtout, quand je voulais dormir. Je ne me plaignais pas. Chaque coup était une promesse. Chaque mouvement, une vie.La thérapie avançait. Je comprenais des choses que j’avais enfouies, des blessures que j’avais cachées sous des couches de mensonges et de silence. Mon père, son départ, son absence. Ma mère, ses non-dits, ses peurs. Thomas, ses trahisons, ses humiliations.– Vous n’êtes pas responsable de l’abandon des autres, répétait Florence.– Je sais. Mais je l’ai cru.– Parce qu’on vous a fait croire que l’amour se méritait.– Et ce n’est pas le cas ?– L’amour ne se mérite pas. Il se donne. Il se reçoit. Il se choisit.– Je choisis Julien.– Et lui, il vous choisit ?– Oui.– Alors pourquoi avez-vous peur ?– Parce que je ne suis pas sûre de mériter d’être choisie.– Vous méritez d’être aimée. Pas parce que vous êtes parfaite. Parce que vous êtes vous.– C’est difficile à croire.– Ça viendra.Un
Il sortit de la chambre. J’entendis ses pas dans le couloir, puis la porte d’entrée qui claquait.Je restai là, seule dans son lit, les draps encore chauds de nos corps mêlés.« Ce n’était que du sexe. »Je me répétai la phrase. Elle ne prenait pas. Elle restait là, comme un caillou dans ma chaussu
Je me redressai. Je le regardai. Il était sérieux, ses yeux noisette brillants de détermination.– Qu’est-ce que tu proposes ? demandai-je.– Je ne sais pas. Mais je ne veux plus qu’il y ait de contrat entre nous.– Pas de contrat ? Alors je ne suis plus ta prestataire ?– Tu n’as jamais été ma pre
J’ouvris les yeux. Il était au-dessus de moi, ses yeux noisette brillants, son visage détendu.– Tu es belle, répéta-t-il. Ne ferme jamais les yeux quand je te regarde.– Je ne fermerai plus.Il m’embrassa encore. Puis il glissa plus bas, et plus bas encore. Il m’apprit des choses que je ne savais
Il écarta ses lèvres des miennes, juste assez pour parler.– Tu veux qu’on arrête ?– Non, soufflai-je.– Tu es sûre ?– Je n’ai jamais été aussi sûre de rien.Il sourit. Un vrai sourire, pas celui de façade. Ses yeux brillaient.– Moi non plus, dit-il.Il m’embrassa à nouveau. Cette fois, plus pro







