LOGINSes cheveux bruns, légèrement ondulés, étaient coiffés avec une précision qui semblait négligée – comme s’il avait passé la main dedans trois fois et que le résultat était parfait par hasard. Son costume gris anthracite tombait parfaitement sur ses épaules larges, sur son torse qu’on devinait dessiné sous le tissu, sur ses jambes interminables.
Il était indécent. Pas dans le sens vulgaire. Dans le sens où il était trop beau pour être vrai. Trop beau pour être un simple gigolo. Trop beau pour être humain, presque. Une anomalie de la nature, un accident génétique, une punition du destin pour toutes les femmes qui croisaient son chemin.
– Vous êtes « Jules » ? soufflai-je.
Ma voix n’était qu’un murmure rauque. Je déglutis. Mes mains tremblaient sur la table, je les cachai sous mon sac.
– Je préfère Julien, dit-il en s’asseyant face à moi sans y avoir été invité. Mais pour le contrat, vous m’appellerez comme vous voudrez.
Il s’installa avec une grâce nonchalante, croisa une jambe sur l’autre, posa ses avant-bras sur les accoudoirs de la chaise. Tout chez lui respirait la confiance, la puissance, cette assurance tranquille des hommes qui n’ont jamais eu à prouver quoi que ce soit à personne.
J’ouvris la bouche. Rien ne sortit.
Il me regarda, un demi-sourire aux lèvres. Pas un sourire de séduction appuyée. Un sourire amusé, presque tendre, comme s’il me trouvait charmante dans ma panique.
– Vous allez bien, Léa ?
Il avait dit mon prénom. Pas « Madame Bennett ». Mon prénom. Avec une familiarité douce, une intimité qu’il n’avait pas encore gagnée. Et pourtant, elle ne me déplut pas.
– Je… oui. Je vais bien.
Mensonge. Je n’allais pas bien depuis un an. Mais il n’avait pas besoin de savoir ça.
Il hocha la tête, comme s’il lisait à travers moi, comme s’il savait que je mentais et qu’il me laissait faire par politesse.
– Agathe m’a dit que vous vouliez le meilleur, reprit-il. Alors me voilà.
Sa voix était grave, chaude, avec ce léger accent que je n’arrivais toujours pas à situer. Suisse ? Belge ? Canadien ? Ou simplement une manière de parler unique, un rythme lent et posé qui forçait l’attention.
Il se pencha légèrement vers moi. L’espace entre nous se réduisit. Son parfum – un mélange de bois, de cuir, de tabac froid et d’agrumes – m’enveloppa comme une vague.
– Mais avant d’aller plus loin, j’ai une question.
Il marqua une pause. Ses yeux dorés plongèrent dans les miens.
– Êtes-vous sûre de vouloir payer un inconnu pour faire croire à votre ex que vous allez bien ?
La question me frappa en plein cœur. Il ne disait pas « pour vous sentir mieux » ou « pour passer une bonne soirée ». Il disait la vérité crue : je voulais faire croire. Jouer la comédie. Même pas pour moi – pour lui. Pour Thomas.
Je me raidis. Ma mâchoire se serra.
– Très sûre, dis-je, la voix plus dure que je ne l’aurais voulu.
Julien soutint mon regard un long moment. Puis il hocha la tête, comme si ma réponse le satisfaisait.
– Bien, dit-il en sortant un contrat de sa veste. Alors parlons chiffres.
Il posa le document sur la table, entre nos deux tasses. Quatre pages blanches, agrafées, avec une police sobre et professionnelle.
– Et préparez-vous, mademoiselle Bennett. Ça va vous coûter cher.
Son sourire s’élargit. Pas un sourire de gigolo. Un sourire d’homme qui savait qu’il détenait toutes les cartes, et qui attendait juste que je m’en rende compte.
Je soutins son regard, refusant de baisser les yeux la première.
– Je suis prête, mentis-je.
Nous verrions bien.
Il sortit de la chambre. J’entendis ses pas dans le couloir, puis la porte d’entrée qui claquait.Je restai là, seule dans son lit, les draps encore chauds de nos corps mêlés.« Ce n’était que du sexe. »Je me répétai la phrase. Elle ne prenait pas. Elle restait là, comme un caillou dans ma chaussure, comme une épine dans mon cœur.Je me levai. Je ramassai mes vêtements éparpillés sur le sol. Je les enfilai en vitesse, sans me regarder dans le miroir.Je ne voulais pas voir celle que j’étais devenue.Celle qui avait cru, une nuit, que tout était possible.***Je retournai dans ma chambre.Je fermai la porte à clé. Je m’assis sur le lit, les mains sur les genoux. Les pivoines étaient mortes depuis longtemps – je ne les avais pas jetées. Elles gisaient dans leur vase, brunes, flétries, comme notre histoire naissante.Les larmes montèrent. Je les ravalai.Je ne voulais pas pleurer. Pas pour lui. Pas pour ce menteur qui avait dit « je t’aime » et « ce n’était que du sexe » dans la même ma
Je me redressai. Je le regardai. Il était sérieux, ses yeux noisette brillants de détermination.– Qu’est-ce que tu proposes ? demandai-je.– Je ne sais pas. Mais je ne veux plus qu’il y ait de contrat entre nous.– Pas de contrat ? Alors je ne suis plus ta prestataire ?– Tu n’as jamais été ma prestataire. Pas vraiment. Pas pour moi.– Alors qu’est-ce que je suis ?– Je ne sais pas. Mais j’aimerais que tu restes. Pas parce que tu es obligée. Parce que tu as envie.– Et ton héritage ?– On trouvera une autre solution.– Julien…– Je sais. C’est compliqué. Mais on a dit qu’on le ferait ensemble.Je le regardai un long moment. Son visage était ouvert, sincère, vulnérable. Il n’avait plus ses armures.– Je reste, dis-je.– Vraiment ?– Vraiment. Pas à cause du contrat. Parce que j’ai envie de rester.Il sourit. Un sourire immense, lumineux, qui lui éclaira tout le visage.– Je t’aime, Léa, dit-il.– Ne dis pas ça.– Pourquoi ?– Parce que c’est trop tôt. Parce qu’on va le regretter.– Je
J’ouvris les yeux. Il était au-dessus de moi, ses yeux noisette brillants, son visage détendu.– Tu es belle, répéta-t-il. Ne ferme jamais les yeux quand je te regarde.– Je ne fermerai plus.Il m’embrassa encore. Puis il glissa plus bas, et plus bas encore. Il m’apprit des choses que je ne savais pas sur mon corps. Il m’apprit à aimer être touchée, regardée, désirée.Quand il entra en moi, ce fut doux et brûlant à la fois. Une douleur fugace, vite oubliée. Une plénitude immense.– Tu es là ? murmura-t-il.– Je suis là.– Je t’ai, dit-il.– Je sais.Il bougea en moi, lentement, comme une danse. Je le suivis, nos corps s’accordant, nos souffles se mêlant. Le monde extérieur n’existait plus. Il n’y avait que cette chambre, ces draps blancs, cet homme qui me regardait comme si j’étais un miracle.Quand je jouis, ce fut une explosion silencieuse, un cri retenu dans ma gorge. Il me suivit presque aussitôt, enfouissant son visage dans mon cou.Il resta en moi un long moment, haletant, tremb
Il écarta ses lèvres des miennes, juste assez pour parler.– Tu veux qu’on arrête ?– Non, soufflai-je.– Tu es sûre ?– Je n’ai jamais été aussi sûre de rien.Il sourit. Un vrai sourire, pas celui de façade. Ses yeux brillaient.– Moi non plus, dit-il.Il m’embrassa à nouveau. Cette fois, plus profondément. Sa langue effleura ma lèvre inférieure, demanda la permission. Je l’acceptai. Nos souffles se mêlèrent, nos corps se rapprochèrent. Il glissa une main dans mes cheveux, l’autre dans mon dos.Je sentis ses doigts courir le long de ma colonne vertébrale, un frisson me parcourut.– Tu as des frissons, dit-il.– C’est toi qui les causes.– Tant mieux.Il m’embrassa encore. Et encore. Et encore.Chaque baiser était différent. Certains étaient doux, presque timides. D’autres plus profonds, plus brûlants, comme s’il voulait graver son nom quelque part en moi.Je perdis la notion du temps. Les heures passèrent, la lumière de l’aube se fit plus blanche, plus froide. Mais nous étions blotti
– Je ne sais pas. Loin d’ici. Loin de moi. J’ai imaginé te voir faire tes valises, appeler un taxi, disparaître. Et ça m’a rendu fou.– Je n’allais pas partir.– Je ne le savais pas. J’ai eu peur. Une peur panique, comme quand j’ai appris que mon grand-père avait fait un AVC. La même peur. La même impuissance.– Julien…– Laisse-moi finir. J’ai compris, à ce moment-là, que tu n’étais plus une prestataire pour moi. Que tu n’avais jamais vraiment été une prestataire. Dès le premier jour, au café, quand tu as levé les yeux vers moi… j’ai su que tu étais différente.– Tu ne m’as même pas regardée, ce jour-là. Tu portais des lunettes de soleil.– Je t’ai regardée. Longtemps. Avant d’enlever mes lunettes. Je t’ai observée, assise à cette table, les mains crispées sur ton sac, les yeux cernés, le menton relevé. Tu avais l’air fragile et forte à la fois. J’ai su que je voulais te connaître. Pas seulement pour le contrat. Pour toi.– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?– Parce que j’avais peur. P
Nous restâmes enlacés dans le couloir, à même le sol, jusqu’à ce que le sommeil nous gagne.Il ne me quitta pas.Cette nuit-là, il resta.Et pour la première fois depuis longtemps, je m’endormis sans avoir peur.Nous restâmes assis par terre dans le couloir jusqu’à ce que nos jambes soient engourdies. Puis Julien m’aida à me relever et m’emmena vers le salon. Il alluma une petite lampe, celle qui donne une lumière douce, presque ambrée. Nous nous assîmes sur le canapé, face à face, nos genoux se touchant presque.– Tu veux un verre ? demanda-t-il.– Non. Je veux que tu parles.– Je ne sais pas par où commencer.– Par le début. Pourquoi tu as peur de t’attacher ?Il passa une main sur son visage, fatigué. Ses yeux étaient encore rouges, ses joues marquées par les larmes séchées. Il n’avait jamais été aussi vulnérable, aussi réel.– Parce que chaque fois que je m’attache, je perds, dit-il. Ma mère est morte. Mon père est parti. Mes amis m’ont trahi. Mon grand-père va mourir.– Ce n’est







