LOGINSophie ne disait rien. Elle avait lâché mon poignet et posé sa main sur ma nuque, simplement, fermement. Sa paume était chaude, apaisante. Elle ne me disait pas de me calmer. Elle ne me disait pas que tout allait bien. Elle attendait. Elle savait qu’il fallait que ça sorte, que je devais vider ce trop-plein de rage et de chagrin.
Je hurlai jusqu’à n’avoir plus de voix. Jusqu’à ce que ma gorge ne soit qu’un feu rauque. Jusqu’à ce que mes yeux soient secs et brûlants, incapables de verser une larme de plus.
Puis je m’effondrai contre le siège, épuisée, vidée, anéantie. Mon souffle était court, saccadé, mes mains tremblaient sur mes genoux. La robe blanche était froissée, tachée de mascara et de sang. Le bouquet gisait sur le plancher, pétales écrasés.
– Il a mis quelqu’un d’autre enceinte, chuchotai-je. Il m’a envoyé un SMS. Pendant la cérémonie.
Ma voix n’était plus qu’un murmure rauque, à peine audible. Je n’avais pas la force de parler plus fort.
Sophie inspira profondément. Je sentis sa main se resserrer sur ma nuque, juste un peu, pour me dire qu’elle était là, qu’elle ne me laissait pas tomber.
– Je vais le tuer, dit-elle simplement.
Son ton était calme. C’était plus effrayant que si elle avait crié.
Je faillis rire. Un rire cassé, humide, qui ressemblait à un sanglot. Rien n’était drôle, mais mon corps cherchait une issue, n’importe laquelle, pour évacuer l’horreur.
– Laisse-moi d’abord le faire, répondis-je.
La voiture démarra. Le moteur ronronna doucement. La route défila, les arbres, les maisons, les feux rouges. Tout semblait irréel, comme un film qu’on regarde sans vraiment le voir.
Et derrière nous, l’église devint un point de plus en plus petit dans le rétroviseur. Je ne me retournai pas. Je ne voulais plus jamais la revoir. Je ne voulais plus jamais revoir Thomas. Je ne voulais plus jamais être cette femme en robe blanche, abandonnée devant l’autel.
Je voulais être quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’attend plus. Quelqu’un qui ne croit plus aux belles histoires.
Adieu, Léa Bennett, la gentille fiancée.
Bonjour, Léa Bennett, celle qui va tout brûler.
***
L’appartement sentait le café froid et le désespoir.
Pas le désespoir théâtral des premiers jours, celui où l’on pleure en regardant des films romantiques et en mangeant de la glace au lit. Non. Un désespoir plus sournois : l’habitude. La certitude morne que rien n’ira plus jamais mieux, que les jours vont défiler les uns après les autres, identiques et gris, jusqu’à ce que la mort vienne me chercher par pitié.
Je vivais en pyjama. Pas un pyjama doux et soyeux, celui des dimanches matin paresseux. Non. Un vieux pyjama en flanelle grise, troué au coude, qui avait appartenu à Thomas et qu’il avait laissé derrière lui. Je le portais jour et nuit, sans le laver assez souvent, parce que ça sentait encore lui – un mélange de lessive bon marché et de tabac froid. Son odeur s’estompait de semaine en semaine, mais je faisais comme si elle était encore là.
Je ne sortais plus. Les rideaux restaient tirés. Les stores restaient baissés. La lumière du jour était une ennemie, une accusatrice qui me rappelait que dehors, les gens vivaient, aimaient, avançaient. Moi, je restais là, recroquevillée sur mon canapé, à regarder des émissions de télé-réalité que je n’aimais même pas.
Le courrier s’entassait dans la boîte aux lettres. Les factures, les publicités, les lettres d’amis que je n’ouvrais plus. Mon téléphone sonnait de moins en moins. Les gens avaient fini par abandonner. Je ne leur en voulais pas. J’aurais fait la même chose à leur place.
Je m’étais pesée, un matin, par hasard, en passant devant la balance de la salle de bain. Huit kilos de plus. Ils étaient là, sur mes hanches, sur mon ventre, sur mes cuisses. Huit kilos de chagrin solidifié, de nuits à manger des pizzas surgelées devant la télé, de paquets de gâteaux entamés sans même m’en rendre compte. Mon corps était devenu celui d’une étrangère, une femme que je ne voulais pas voir.
Je ne me regardais plus dans le miroir. J’avais accroché une serviette sur le grand miroir de l’entrée. Celui de la salle de bain, je l’évitais en me brossant les dents les yeux mi-clos.
Parfois, Sophie venait. Elle sonnait, j’entendais sa voix dans l’interphone.
– Léa ? C’est moi. Ouvre.
Les premiers jours, tout allait bien.Je pleurais de joie, de fatigue, d’émotion. Julien pleurait aussi. Élodie pleurait toujours. Nous pleurions ensemble, c’était notre rituel.Puis, vers le dixième jour, quelque chose changea.Je me regardai dans le miroir. J’étais moche. Mes cheveux étaient gras, mes yeux cernés, ma peau terne. Mon ventre était encore rond, flasque, marqué de vergetures. Je pesais le poids de la grossesse, mais plus la joie.– Tu es belle, disait Julien.– Je suis moche.– Tu es fatiguée.– Je suis moche et fatiguée.– Tu es belle et fatiguée.– Tais-toi.– Je ne me tais pas.– Tais-toi, Julien.Il se taisait. Je pleurais.– Pourquoi je pleure ? demandai-je.– Parce que tu es fatiguée.– Je pleurais avant, sans raison.– Parce que les hormones.– Je déteste les hormones.– Moi aussi.– Elles me rendent triste.– Je sais.– Je ne devrais pas être triste. J’ai tout. Un mari, une fille, une maison.– Tu as le droit d’être triste. La tristesse n’a pas de raison.– Si.
Elle pleurait toujours.– Elle n’a pas l’air convaincue, dis-je.– Elle va s’habituer.– J’espère.Nous entrâmes. La maison sentait le renfermé – nous étions partis depuis trois jours. J’ouvris les fenêtres. Le jardin sentait le lilas.– C’est beau, dis-je.– C’est chez nous.– C’est chez toi.– C’est chez nous.Il posa Élodie dans son berceau – un petit berceau en bois, au pied de notre lit. Elle arrêta de pleurer. Elle regarda le plafond, les murs, la lumière.– Elle reconnaît, dis-je.– Elle reconnaît quoi ?– L’odeur. La maison. Son odeur.– Tu crois ?– Je le sais.Elle sourit. Un petit sourire, à peine, mais un sourire.– Elle aime, dit Julien.– Elle aime.– On va être bien.– On va essayer.Les premiers jours furent un chaos magnifique.Il y avait des biberons partout, des couches sales, des vêtements éparpillés. La maison était sens dessus dessous. Nous étions épuisés, heureux, perdus.– Tu as vu la cuisine ? demanda Julien un matin.– Non. J’ai peur.– Il y a trois biberons
Le premier cri d’Élodie fut un choc.Je l’avais entendue pleurer, bien sûr, juste après la naissance. Mais ce cri-là était différent. C’était un vrai cri, un cri de faim, un cri de vie. Elle avait les poings serrés, le visage rouge, la bouche grande ouverte. Elle hurlait.– Elle a vos poumons, dit l’infirmière.– Elle a son caractère, dis-je.– Elle a ma voix, dit Julien.– Ta voix n’est pas si aiguë.– Ma voix de bébé.– Tu ne te souviens pas de ta voix de bébé.– Je l’imagine.Elle criait. Je pleurais. Julien pleurait aussi. L’infirmière sortit son téléphone.– Je peux prendre une photo ? demanda-t-elle.– Oui, dis-je.– Oui, dit Julien.Elle prit la photo. Nous étions en larmes, Élodie en colère. C’était la plus belle photo du monde.– Je vous l’enverrai, dit l’infirmière.– Merci.– Merci à vous. D’avoir donné la vie.Elle sortit. Nous restâmes seuls, tous les trois.– On est parents, dis-je.– On est parents.– C’est effrayant.– C’est merveilleux.– C’est les deux.– C’est l’amo
Élodie arriva dans un cri.Pas le sien – le mien. Un dernier hurlement, un dernier effort, un dernier déchirement. Et soudain, elle était là. Posée sur ma poitrine, chaude, gluante, vivante. Ses yeux étaient fermés. Ses poings serrés. Sa bouche ouverte, cherchant l’air, cherchant ma peau, cherchant la vie.– C’est une fille, dit le médecin.Une fille.Je n’avais pas imaginé. Pendant tous ces mois, j’avais pensé à « le bébé », « l’enfant », « l’être ». Pas à une fille. Pas à Élodie.– Élodie, murmurai-je.Julien se pencha. Son visage était bouleversé. Ses yeux étaient rouges, ses joues humides. Il ne pleurait pas – il avait déjà pleuré toutes ses larmes. Il regardait sa fille, ses doigts minuscules, ses oreilles toutes petites, son nez en bouton.– Elle a mes yeux, dit-il.– Elle a mon sourire.– Elle a tout de toi.– Elle a tout de nous.L’infirmière coupa le cordon. Élodie cria. Un petit cri aigu, désespéré, magnifique. Elle était en colère d’être sortie, de quitter ce ventre chaud p
La salle d’accouchement était blanche, lumineuse, aseptisée.Les infirmières allaient et venaient. Le médecin était là, calme, souriant. Il me posa des questions, vérifia mon col, branqua les moniteurs.– Vous êtes à 5 centimètres, dit-il. Ça va venir.– Ça vient quand ?– Dans quelques heures.– Quelques heures ?– Oui.– Je ne peux pas attendre quelques heures.– Vous n’avez pas le choix.– Je déteste cette phrase.– Moi aussi.Il sourit. Je ne souris pas.Les contractions s’intensifièrent. Chaque minute, chaque seconde, la douleur montait, déferlait, s’écrasait contre moi. Je criais. Je hurlais. Je jurais.– Ça va ? demandait Julien.– Non.– Respire.– Je te dis de ne pas me dire de respirer.– Je ne te dis pas de respirer. Je te dis de te calmer.– Je ne veux pas me calmer. Je veux que ça s’arrête.– Ça va s’arrêter.– Quand ?– Bientôt.– Tu avais dit la même chose pour l’hôpital.– Je me suis trompé.– Tu te trompes toujours.– Pas toujours.– Si. Toujours.Il rit. Je lui lança
Les contractions commencèrent à 3 heures du matin.Je me réveillai en sursaut, le ventre serré. Une douleur, pas très forte, mais étrange. Un pincement, une pression, une crampe. Puis ça passa.– Ce n’est rien, me dis-je. C’est un faux travail.Je me rendormis.Une heure plus tard, nouvelle contraction. Plus forte. Plus longue. Je me réveillai à nouveau. Julien dormait, paisible. Je ne voulus pas l’appeler. Ce n’était peut-être rien.À 5 heures, les contractions étaient régulières. Toutes les vingt minutes, puis toutes les quinze, puis toutes les dix.– Julien, dis-je en le secouant.– Quoi ?– Je crois que c’est le moment.– Quel moment ?– Le bébé. Il arrive.Il se dressa d’un bond, les yeux écarquillés.– Quoi ? Maintenant ?– Bientôt.– On va à l’hôpital ?– Oui.– Je prépare la valise.Il courut dans le placard, sortit la valise que nous avions préparée des semaines plus tôt. Il la remplit de vêtements, de couches, de biberons. Ses mains tremblaient.– Tu as pris les papiers ? de







