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CHAPITRE 5 : Le message de Thomas

Author: L'encre
last update publish date: 2026-04-21 07:42:18

Je ne répondais pas. Je restait immobile sur le canapé, à écouter son silence, puis le bruit de ses pas qui s’éloignaient. Elle avait tenu trois mois. Puis ses visites s’étaient espacées, ses appels raccourcis. La pitié des autres s’use vite. Je le comprenais. Je m’étais usée moi-même.

Un an. Trois cent soixante-cinq jours depuis l’autel vide. Je n’avais pas avancé d’un millimètre. J’étais toujours là, à la même place, dans le même pyjama, à regarder le même plafond. La seule différence, c’est que la douleur n’était plus aiguë. Elle était devenue une compagne de route, une présence sourde et continue, comme un bruit de fond qu’on finit par ne plus entendre.

J’avais arrêté de compter les jours. Les jours comptaient pour rien, de toute façon. Le temps ne guérissait rien. Il endormait, à peine.

Mon téléphone vibra sur la table basse, faisant tressauter une pile de magazines.

Je ne regardai pas tout de suite. Depuis un an, j’avais appris à ignorer les vibrations. Ce n’était jamais rien d’important. Des promotions, des rappels de rendez-vous médicaux que je n’irais pas, des messages de Sophie que je ne lirais que trois jours plus tard.

Mais quelque chose, ce matin-là, me poussa à prendre l’appareil.

L’écran s’alluma. Une notification. Un nom que je n’avais pas vu depuis trois cent soixante-cinq jours.

Thomas.

Mon cœur se serra. Mes doigts tremblèrent. Je faillis jeter le téléphone contre le mur, comme j’avais jeté tant d’assiettes et de verres dans les premiers mois. Mais je ne le fis pas. Je lus le message.

« Salut Léa. Je sais que tu ne veux plus me parler. Mais j’ai besoin de récupérer mes livres de droit. Je peux passer les prendre cette semaine ? »

Ses livres de droit.

Il avait laissé des livres de droit chez moi, après un an. Des bouquins poussiéreux qu’il n’avait jamais ouverts, même quand il vivait ici. Une excuse. Une porte dérobée. Une façon de revenir rôder, de poser un pied dans mon territoire, de voir si la blessure était encore ouverte.

Je sentis la colère monter, tiède d’abord, puis brûlante. Une colère que je croyais éteinte, que j’avais nourrie de glaces et de séries N*****x, mais qui n’était jamais vraiment morte. Elle sommeillait, comme un volcan qu’on croit endormi.

Il n’avait pas changé. Il voulait venir, voir à quoi ressemblait ma vie, reprendre ce qu’il avait laissé comme si de rien n’était. Comme si son message « elle est enceinte, désolé » n’avait pas réduit en miettes tout ce que j’étais.

Mes doigts tapèrent la réponse avec une rapidité fébrile.

« Je te les mets dans un carton devant ma porte. Passe quand tu veux. Et ne me reparle plus. »

Envoyé.

Je relus mon message. Trop agressive. Trop faible aussi, parce que le simple fait de lui répondre lui donnait une existence. Thomas avait gagné, comme toujours. Il m’avait fait réagir. Il m’avait fait sortir de ma torpeur. Il m’avait prouvé qu’il avait encore un pouvoir sur moi.

Je posai le téléphone sur la table, face contre le bois, comme pour ne plus voir son nom.

Mais ses mots tournaient déjà dans ma tête. « Je peux passer les prendre cette semaine ? » Cette semaine. Il allait venir. Il allait peut-être sonner, espérer que j’ouvre. Il allait voir l’appartement dans cet état, les rideaux tirés, le pyjama sale, les huit kilos en trop.

Non. Je ne lui ferais pas ce cadeau. Je sortirais les cartons. Je les déposerais devant ma porte. Et je resterais enfermée jusqu’à ce qu’il soit parti.

Mais même ça, c’était déjà trop. Même ça, c’était une victoire pour lui.

Je me levai d’un bond, renversant la tasse de café froid posée depuis la veille. Le liquide brun se répandit sur la table, dégoulina sur les magazines, sur le tapis. Je ne le regardai même pas. Je courus dans la chambre, ouvris le placard, attrapai un carton vide.

Je voulais qu’il disparaisse. Je voulais que ses livres disparaissent. Je voulais que toute son existence disparaisse de ma vie.

Mais il restait là, tapi dans mon téléphone, dans mon crâne, dans ce message que je n’arrivais pas à effacer.

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