LOGINJe ne répondais pas. Je restait immobile sur le canapé, à écouter son silence, puis le bruit de ses pas qui s’éloignaient. Elle avait tenu trois mois. Puis ses visites s’étaient espacées, ses appels raccourcis. La pitié des autres s’use vite. Je le comprenais. Je m’étais usée moi-même.
Un an. Trois cent soixante-cinq jours depuis l’autel vide. Je n’avais pas avancé d’un millimètre. J’étais toujours là, à la même place, dans le même pyjama, à regarder le même plafond. La seule différence, c’est que la douleur n’était plus aiguë. Elle était devenue une compagne de route, une présence sourde et continue, comme un bruit de fond qu’on finit par ne plus entendre.
J’avais arrêté de compter les jours. Les jours comptaient pour rien, de toute façon. Le temps ne guérissait rien. Il endormait, à peine.
Mon téléphone vibra sur la table basse, faisant tressauter une pile de magazines.
Je ne regardai pas tout de suite. Depuis un an, j’avais appris à ignorer les vibrations. Ce n’était jamais rien d’important. Des promotions, des rappels de rendez-vous médicaux que je n’irais pas, des messages de Sophie que je ne lirais que trois jours plus tard.
Mais quelque chose, ce matin-là, me poussa à prendre l’appareil.
L’écran s’alluma. Une notification. Un nom que je n’avais pas vu depuis trois cent soixante-cinq jours.
Thomas.
Mon cœur se serra. Mes doigts tremblèrent. Je faillis jeter le téléphone contre le mur, comme j’avais jeté tant d’assiettes et de verres dans les premiers mois. Mais je ne le fis pas. Je lus le message.
« Salut Léa. Je sais que tu ne veux plus me parler. Mais j’ai besoin de récupérer mes livres de droit. Je peux passer les prendre cette semaine ? »
Ses livres de droit.
Il avait laissé des livres de droit chez moi, après un an. Des bouquins poussiéreux qu’il n’avait jamais ouverts, même quand il vivait ici. Une excuse. Une porte dérobée. Une façon de revenir rôder, de poser un pied dans mon territoire, de voir si la blessure était encore ouverte.
Je sentis la colère monter, tiède d’abord, puis brûlante. Une colère que je croyais éteinte, que j’avais nourrie de glaces et de séries N*****x, mais qui n’était jamais vraiment morte. Elle sommeillait, comme un volcan qu’on croit endormi.
Il n’avait pas changé. Il voulait venir, voir à quoi ressemblait ma vie, reprendre ce qu’il avait laissé comme si de rien n’était. Comme si son message « elle est enceinte, désolé » n’avait pas réduit en miettes tout ce que j’étais.
Mes doigts tapèrent la réponse avec une rapidité fébrile.
« Je te les mets dans un carton devant ma porte. Passe quand tu veux. Et ne me reparle plus. »
Envoyé.
Je relus mon message. Trop agressive. Trop faible aussi, parce que le simple fait de lui répondre lui donnait une existence. Thomas avait gagné, comme toujours. Il m’avait fait réagir. Il m’avait fait sortir de ma torpeur. Il m’avait prouvé qu’il avait encore un pouvoir sur moi.
Je posai le téléphone sur la table, face contre le bois, comme pour ne plus voir son nom.
Mais ses mots tournaient déjà dans ma tête. « Je peux passer les prendre cette semaine ? » Cette semaine. Il allait venir. Il allait peut-être sonner, espérer que j’ouvre. Il allait voir l’appartement dans cet état, les rideaux tirés, le pyjama sale, les huit kilos en trop.
Non. Je ne lui ferais pas ce cadeau. Je sortirais les cartons. Je les déposerais devant ma porte. Et je resterais enfermée jusqu’à ce qu’il soit parti.
Mais même ça, c’était déjà trop. Même ça, c’était une victoire pour lui.
Je me levai d’un bond, renversant la tasse de café froid posée depuis la veille. Le liquide brun se répandit sur la table, dégoulina sur les magazines, sur le tapis. Je ne le regardai même pas. Je courus dans la chambre, ouvris le placard, attrapai un carton vide.
Je voulais qu’il disparaisse. Je voulais que ses livres disparaissent. Je voulais que toute son existence disparaisse de ma vie.
Mais il restait là, tapi dans mon téléphone, dans mon crâne, dans ce message que je n’arrivais pas à effacer.
Il sortit de la chambre. J’entendis ses pas dans le couloir, puis la porte d’entrée qui claquait.Je restai là, seule dans son lit, les draps encore chauds de nos corps mêlés.« Ce n’était que du sexe. »Je me répétai la phrase. Elle ne prenait pas. Elle restait là, comme un caillou dans ma chaussure, comme une épine dans mon cœur.Je me levai. Je ramassai mes vêtements éparpillés sur le sol. Je les enfilai en vitesse, sans me regarder dans le miroir.Je ne voulais pas voir celle que j’étais devenue.Celle qui avait cru, une nuit, que tout était possible.***Je retournai dans ma chambre.Je fermai la porte à clé. Je m’assis sur le lit, les mains sur les genoux. Les pivoines étaient mortes depuis longtemps – je ne les avais pas jetées. Elles gisaient dans leur vase, brunes, flétries, comme notre histoire naissante.Les larmes montèrent. Je les ravalai.Je ne voulais pas pleurer. Pas pour lui. Pas pour ce menteur qui avait dit « je t’aime » et « ce n’était que du sexe » dans la même ma
Je me redressai. Je le regardai. Il était sérieux, ses yeux noisette brillants de détermination.– Qu’est-ce que tu proposes ? demandai-je.– Je ne sais pas. Mais je ne veux plus qu’il y ait de contrat entre nous.– Pas de contrat ? Alors je ne suis plus ta prestataire ?– Tu n’as jamais été ma prestataire. Pas vraiment. Pas pour moi.– Alors qu’est-ce que je suis ?– Je ne sais pas. Mais j’aimerais que tu restes. Pas parce que tu es obligée. Parce que tu as envie.– Et ton héritage ?– On trouvera une autre solution.– Julien…– Je sais. C’est compliqué. Mais on a dit qu’on le ferait ensemble.Je le regardai un long moment. Son visage était ouvert, sincère, vulnérable. Il n’avait plus ses armures.– Je reste, dis-je.– Vraiment ?– Vraiment. Pas à cause du contrat. Parce que j’ai envie de rester.Il sourit. Un sourire immense, lumineux, qui lui éclaira tout le visage.– Je t’aime, Léa, dit-il.– Ne dis pas ça.– Pourquoi ?– Parce que c’est trop tôt. Parce qu’on va le regretter.– Je
J’ouvris les yeux. Il était au-dessus de moi, ses yeux noisette brillants, son visage détendu.– Tu es belle, répéta-t-il. Ne ferme jamais les yeux quand je te regarde.– Je ne fermerai plus.Il m’embrassa encore. Puis il glissa plus bas, et plus bas encore. Il m’apprit des choses que je ne savais pas sur mon corps. Il m’apprit à aimer être touchée, regardée, désirée.Quand il entra en moi, ce fut doux et brûlant à la fois. Une douleur fugace, vite oubliée. Une plénitude immense.– Tu es là ? murmura-t-il.– Je suis là.– Je t’ai, dit-il.– Je sais.Il bougea en moi, lentement, comme une danse. Je le suivis, nos corps s’accordant, nos souffles se mêlant. Le monde extérieur n’existait plus. Il n’y avait que cette chambre, ces draps blancs, cet homme qui me regardait comme si j’étais un miracle.Quand je jouis, ce fut une explosion silencieuse, un cri retenu dans ma gorge. Il me suivit presque aussitôt, enfouissant son visage dans mon cou.Il resta en moi un long moment, haletant, tremb
Il écarta ses lèvres des miennes, juste assez pour parler.– Tu veux qu’on arrête ?– Non, soufflai-je.– Tu es sûre ?– Je n’ai jamais été aussi sûre de rien.Il sourit. Un vrai sourire, pas celui de façade. Ses yeux brillaient.– Moi non plus, dit-il.Il m’embrassa à nouveau. Cette fois, plus profondément. Sa langue effleura ma lèvre inférieure, demanda la permission. Je l’acceptai. Nos souffles se mêlèrent, nos corps se rapprochèrent. Il glissa une main dans mes cheveux, l’autre dans mon dos.Je sentis ses doigts courir le long de ma colonne vertébrale, un frisson me parcourut.– Tu as des frissons, dit-il.– C’est toi qui les causes.– Tant mieux.Il m’embrassa encore. Et encore. Et encore.Chaque baiser était différent. Certains étaient doux, presque timides. D’autres plus profonds, plus brûlants, comme s’il voulait graver son nom quelque part en moi.Je perdis la notion du temps. Les heures passèrent, la lumière de l’aube se fit plus blanche, plus froide. Mais nous étions blotti
– Je ne sais pas. Loin d’ici. Loin de moi. J’ai imaginé te voir faire tes valises, appeler un taxi, disparaître. Et ça m’a rendu fou.– Je n’allais pas partir.– Je ne le savais pas. J’ai eu peur. Une peur panique, comme quand j’ai appris que mon grand-père avait fait un AVC. La même peur. La même impuissance.– Julien…– Laisse-moi finir. J’ai compris, à ce moment-là, que tu n’étais plus une prestataire pour moi. Que tu n’avais jamais vraiment été une prestataire. Dès le premier jour, au café, quand tu as levé les yeux vers moi… j’ai su que tu étais différente.– Tu ne m’as même pas regardée, ce jour-là. Tu portais des lunettes de soleil.– Je t’ai regardée. Longtemps. Avant d’enlever mes lunettes. Je t’ai observée, assise à cette table, les mains crispées sur ton sac, les yeux cernés, le menton relevé. Tu avais l’air fragile et forte à la fois. J’ai su que je voulais te connaître. Pas seulement pour le contrat. Pour toi.– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?– Parce que j’avais peur. P
Nous restâmes enlacés dans le couloir, à même le sol, jusqu’à ce que le sommeil nous gagne.Il ne me quitta pas.Cette nuit-là, il resta.Et pour la première fois depuis longtemps, je m’endormis sans avoir peur.Nous restâmes assis par terre dans le couloir jusqu’à ce que nos jambes soient engourdies. Puis Julien m’aida à me relever et m’emmena vers le salon. Il alluma une petite lampe, celle qui donne une lumière douce, presque ambrée. Nous nous assîmes sur le canapé, face à face, nos genoux se touchant presque.– Tu veux un verre ? demanda-t-il.– Non. Je veux que tu parles.– Je ne sais pas par où commencer.– Par le début. Pourquoi tu as peur de t’attacher ?Il passa une main sur son visage, fatigué. Ses yeux étaient encore rouges, ses joues marquées par les larmes séchées. Il n’avait jamais été aussi vulnérable, aussi réel.– Parce que chaque fois que je m’attache, je perds, dit-il. Ma mère est morte. Mon père est parti. Mes amis m’ont trahi. Mon grand-père va mourir.– Ce n’est







