Mag-log inSa voix était hésitante. Il ne savait pas quoi faire. Aucun manuel de photographie de mariage ne prévoyait ce cas de figure. Il y avait bien des chapitres sur la pluie, sur les retards, sur les invités ivres. Mais sur l’absence totale du marié ? Rien.
– Vous pouvez partir, leur dis-je. Je ne vous paierai pas.
Mon visage était sec. Pas une larme. Pas un sanglot. Juste cette voix plate, cette voix d’étrangère qui sortait de ma bouche. Je ne me reconnaissais pas. Cette femme qui parlait, ce n’était pas moi. C’était une autre, une survivante, une machine à encaisser les coups.
– Mais le contrat…, balbutia un autre.
Il sortit une liasse de papiers de sa poche, comme si la signature engageait quoi que ce soit après un tel désastre.
– Déchirez-le. Brûlez-le. Je m’en fiche.
Je ne les regardai même pas. Je traversai le parvis, mes talons claquant sur la pierre chaude. Derrière moi, j’entendis leurs murmures, leurs pas hésitants, puis le bruit d’un moteur qui démarrait. Ils partaient. Ils emportaient avec eux les photos de rien, les clichés d’un mariage qui n’avait jamais eu lieu. Tant mieux. Je ne voulais aucun souvenir de ce jour. Je voulais tout oublier, tout effacer, tout brûler.
Sophie me rattrapa au milieu du parvis. Son souffle était court, elle avait couru.
– Léa, ma voiture est là, dit-elle en posant une main sur mon épaule. Viens.
Sa main était chaude et ferme. Un point d’ancrage dans ce monde qui s’écroulait.
Je la suivis sans un mot. Je montai dans sa voiture, m’enfonçai dans le siège en cuir, posai le bouquet – je l’avais encore à la main, sans m’en rendre compte – sur mes genoux. Sophie claqua la portière. Je regardai par la vitre l’église qui se dressait encore, indifférente, ses vitraux brillants comme des yeux sans âme.
Je n’avais rien payé aux photographes. C’était ma seule victoire de la journée. Une victoire amère, dérisoire, qui ne réchauffait pas le vide dans ma poitrine.
Sophie s’installa au volant, mit le contact, et tourna la tête vers moi.
– Où est-ce que je t’emmène ?
Sa voix était douce, précautionneuse, comme si elle parlait à une blessée de guerre. C’était le cas, d’une certaine manière. Je venais de prendre une balle en pleine poitrine, et je saignais à l’intérieur sans que personne ne le voie.
Je ne répondis pas. Je regardais fixement le pare-brise, les arbres, le ciel bleu, tout ce monde qui continuait de tourner alors que le mien venait de s’arrêter. Les gens passaient sur le trottoir, indifférents. Une mère poussait une poussette. Un vieil homme promenait son chien. La vie continuait, cruelle et banale.
– Léa ? insista-t-elle doucement.
Sa voix était pleine de cette pitié que je redoutais. Mais elle ne savait pas encore. Personne ne savait, à part moi. Le message. L’autre. L’enfant.
L’enfant.
Quelque chose se déchira dans ma poitrine. Un barrage que j’avais maintenu coûte que coûte, pendant toute cette heure à l’église, pendant toute la traversée des invités, pendant toute la fuite devant les photographes. Je l’avais retenu, ce flot de douleur, avec une force que je ne me connaissais pas. Je ne voulais pas leur donner ce spectacle. Je ne voulais pas qu’ils me voient brisée.
Mais là, dans l’habitacle feutré de la voiture de Sophie, plus personne ne regardait. Il n’y avait plus de public. Plus de juges. Plus de chuchotements.
Le barrage céda.
Je ne sais pas quel son sortit de moi en premier. Un sanglot ? Un cri ? Un râle ? Tout à la fois, peut-être. Je me cognai le poing contre le tableau de bord, une fois, deux fois, trois fois, jusqu’à sentir la douleur irradier dans mes jointures. Le bruit sourd des coups résonna dans la voiture, mêlé à mes hoquets.
– LÉA ! Arrête ! cria Sophie en attrapant mon poignet.
Sa main était forte, ses doigts enserrant mon poignet ensanglanté. Mais je ne pouvais pas m’arrêter. La douleur physique était la seule chose qui pouvait couvrir l’autre, celle qui me dévorait de l’intérieur, celle qui me rongeait les os et me brûlait les entrailles.
Je hurlai.
Je hurlai comme une bête qu’on éventre, la bouche grande ouverte, les cordes vocales à vif. Le son était déchirant, inhumain, un cri de plainte venu du plus profond de mon être. Je hurlai toutes les insultes que j’avais tues, tous les « pourquoi » que je n’avais pas osé poser, toutes les nuits de doute et d’angoisse que j’avais enfouies sous mon sourire de fiancée parfaite.
– Je le déteste ! Je le déteste ! Il m’a volé deux ans ! DEUX ANS !
Mes poings frappaient le vide, l’air, le tableau de bord, tout ce qui se trouvait à ma portée. Mes larmes coulaient enfin, chaudes et grasses, dégoulinant sur mon maquillage, sur ma robe blanche, sur mes gants de dentelle que je n’avais pas enlevés. Le mascara noir traçait des rivières sur mes joues, coulait dans ma bouche, salé et amer.
Cette nuit-là, nous nous endormîmes enlacés. Pour la millième fois. Pour la énième fois. Pour la dernière fois, peut-être. Mais nous étions ensemble. Et c’était tout ce qui comptait.***Le matin se leva, doux et doré.Les oiseaux chantaient, les fleurs s’ouvraient, la vie continuait. Julien dormait encore, son visage apaisé, ses cheveux blancs éparpillés sur l’oreiller. Je le regardai longtemps.Je pensai à tout ce que nous avions traversé. L’autel vide, les nuits de larmes, les jours de pyjama. Le contrat, le gigolo, les mensonges. Les scandales, les insultes, les menaces. Les disputes, les séparations, les retrouvailles. Les enfants, les maisons, les livres. Les voyages, les rires, les larmes.Tout cela m’avait menée ici. Dans cette chambre. Dans ce lit. À côté de cet homme.– Je t’aime, Julien.Il ne répondit pas. Il dormait.Je me levai doucement, pour ne pas le réveiller. Je m’habillai, descendis à la cuisine. Je préparai du café. Le bruit de l’eau qui coule, du grain qui moud,
– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Nous rentrâmes. La maison était chaude, accueillante, pleine de souvenirs. Nous nous préparâmes pour la nuit.– Tu veux qu’on fasse l’amour ? demanda-t-il.– On est fatigués.– On est amoureux. C’est plus fort.– C’est plus fatiguant.– C’est plus beau.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que la fatigue, c’est le corps. La beauté, c’est l’âme.– Et notre âme, elle est belle ?– Elle est aimante.– C’est bien.– C’est notre vie.Nous fîmes l’amour. Lentement. Doucement. Avec la tendresse des vieux amants qui se savent éternels.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime, Julien.– On a de la chance.– On s’est battus.– On a gagné.– On a survécu.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– On a trois enfants.– On a tout.– On a tout.– La plus belle famille.– La nôtre.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.
– Je suis ton mari. C’est mon rôle.– Ton rôle, c’est de m’aimer.– C’est ce que je fais.– Et de me retrouver.– C’est ce que j’essaie.– Tu réussiras.– Tant mieux.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.– Je t’aime, Julien.– Je t’aime, Léa.– À la prochaine vie.– À la prochaine vie.– On se retrouvera.– On se retrouvera.– C’est promis ?– C’est promis.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En te cherchant. En te trouvant. En t’aimant.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que chercher, c’est partir. Trouver, c’est arriver. Aimer, c’est rester.– Et toi, tu restes ?– Je reste.– Avec moi ?– Avec toi.– Pour toujours ?– Pour toujours.– Tu promets ?– Je promets.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Nous restâmes au lit jusqu’à midi. À nous promettre. À nous aimer. À nous dire au revoir, même s
Le lendemain matin, le soleil se leva sur le jardin. Les oiseaux chantaient, les fleurs s’ouvraient, la vie continuait. Julien dormait encore, son visage apaisé, ses cheveux blancs éparpillés sur l’oreiller. Je le regardai longtemps.Il avait les mêmes yeux, quand il les ouvrait. Les mêmes yeux noisette, brillants, pleins d’amour. Les mêmes mains, fines, noueuses, mais chaudes. Le même cœur, fatigué mais vaillant. Il était là. Il était vivant. Il était à moi.– Tu me regardes dormir ? demanda-t-il, les yeux encore fermés.– Oui.– C’est creepy.– Je sais.– Tu as bien dormi ?– Un peu.– Moi aussi.– On est vieux.– On est vivants.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que la vieillesse, c’est le temps. La vie, c’est l’énergie.– Et notre énergie, elle est là ?– Elle est là. Juste assez pour t’aimer.– C’est bien.– C’est notre vie.Il ouvrit les yeux. Il me regarda.– Tu veux qu’on reste au lit ? demanda-t-il.– Toute la journée ?– Toute la journée.–
Nos mouvements étaient lents, hésitants. Nos corps n’étaient plus ceux d’avant. Ils avaient vieilli, fatigué, souffert. Mais ils étaient là. Ils étaient ensemble. Ils s’aimaient.– Tu te souviens de notre première danse ? murmura-t-il.– Le Domaine Kensington.– Tu avais peur.– Toi aussi.– Tu cachais bien ton jeu.– Toi aussi.– On était de bons acteurs.– On est devenus de vrais amoureux.– C’est mieux.– C’est plus fort.– C’est plus doux.– C’est plus vrai.– C’est plus nous.Il me fit tourner, doucement. Je me laissai faire. Mes jambes tremblaient un peu, mais il me tenait. Il ne me lâchait pas.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime, Julien.– On a de la chance.– On s’est battus.– On a gagné.– On a survécu.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– On a trois enfants.– On a tout.– On a tout.– La plus belle famille.– La nôtre.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.– Tu es fatiguée ? demanda-t-il.– Oui.– Moi aussi.– On est vieux.– On est vivants.– C’est la même chose
– Parce que montrer, c’est guider. Prendre, c’est choisir. Accompagner, c’est rester.– Et toi, tu es resté ?– Je suis resté.– Avec nous ?– Avec vous.– Pour toujours ?– Pour toujours.– Tu promets ?– Je promets.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Louis prit sa guitare. Il joua une chanson. Une chanson qu’il avait écrite pour nous, pour nos cinquante ans de mariage. La musique était douce, émouvante, pleine d’amour.– Je t’aime, Maman.– Je t’aime, mon fils.– Je t’aime, Papa.– Je t’aime, mon fils.– Vous êtes mes héros.– Tu es le nôtre.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que les héros, ça se regarde. Les fils, ça se serre.– Alors serre-moi.– Je te serre.– Fort ?– Très fort.– Encore ?– Encore.– Je t’aime.– Je t’aime aussi.Il me prit dans ses bras. Je le serrai.Julien s’approcha. Il nous prit dans ses br
Le site s’ouvrit sur une animation fluide, presque cinématographique.Une silhouette masculine en costume traversait une salle de bal illuminée. Des lustres en cristal, des tables dressées, des femmes en robe longue. L’homme ne montrait pas son visage – seulement son dos, ses épaules larges, sa nuq
Puis je restai là, assise dans mon pyjama taché de café, à regarder l’écran comme si je venais de signer un pacte avec le diable.Un pacte pour lequel je n’étais pas prête.Mais je m’en fichais. Plus rien n’avait d’importance. Je venais de prendre une décision. Pour la première fois depuis un an, j
J’avais brûlé de déchirer l’invitation. De la jeter aux toilettes. De faire comme si elle n’existait pas. C’était une provocation, un pied de nez du destin, une blague de mauvais goût. Pourquoi moi ? Pourquoi m’inviter, moi qui n’étais plus rien ?Mais je ne l’avais pas déchirée. Je l’avais rangée
Après avoir vidé la bibliothèque de ses livres de droit – trois bouquins jaunis, poussiéreux, que j’entassai dans le carton avec plus de violence que nécessaire – je me dirigeai vers la salle de bain.J’avais besoin de me laver les mains. La poussière des livres collait à mes paumes, une pellicule







