ログインPoint de vue d'Angelina
Je quitte le manoir Vax le cœur en lambeaux.
Sa voix résonne encore dans ma tête. Ce n'était pas une tactique.
Elle avait peur. Je l'ai sentie trembler contre moi.
Les mots de sa confession tournent en boucle tandis que je regagne mon appartement sous la pluie battante. Il a parlé de moi à Angel comme on parle d'une obsession. Avec cette franchise brute, ce désaveu de l'héritier orgueilleux qui ne sait plus où il en est.Et moi, j'ai écouté, figée dans mon costume d'homme, incapable de le réconforter sans me trahir.
Dans mon refuge, j'arrache ma cravate, ma veste, mes prothèses.
Angel Lakista s'effondre sur le carrelage de la salle de bains, et Angelina réapparaît, tremblante, les yeux rougis.
Je ne pleure pas. J'ai désappris à pleurer depuis longtemps. Mais je reste accroupie sous le jet glacé de la douche, laissant l'eau ruisseler sur mes bandages défaits, sur ma peau à vif.Il ne sait rien.
Il croit parler à un étranger. Mais cet étranger, c'est moi. Et chacun de ses mots me transperce.
Je sors de la douche, enfile une robe de laine sombre, et m'assois devant mon miroir. Mes cheveux courts, plaqués sur mon crâne, me donnent l'air d'un oiseau tombé du nid. Mes yeux sont trop brillants. Mes lèvres trop pâles.
La femme que j'aperçois dans ce reflet n'a rien de la voleuse fatale du bal masqué.
C'est une femme effrayée, une femme qui a commis l'erreur de goûter à l'interdit et qui n'arrive plus à s'en passer.Je prends une décision cette nuit-là.
Ce jeu doit cesser, ou s'approfondir. Rester dans l'entre-deux me détruira. Si je veux survivre, je dois reprendre le contrôle. Alexander ne doit plus être celui qui traque, mais celui qui croit traquer. Je vais lui offrir une piste.
Au matin, je me glisse dans la peau de Lina.
Pas de perruque cuivrée cette fois, mais ma propre chevelure brune, coiffée en arrière, soulignée d'une barrette d'argent.
Un imperméable cintré, des bottes à talons plats, un maquillage discret. Je suis la femme qu'il a embrassée, mais plus vulnérable, plus réelle.
Assez pour qu'il morde à l'hameçon.Je descends dans le quartier populaire d'Eastgate, un dédale de ruelles et de marchés couverts où je sais qu'il a des informateurs.
Je longe les étals, achète une pomme que je croque avec une feinte insouciance. Au bout de dix minutes, je le sens.
On me suit.
Ce n'est pas Alexander lui-même, pas encore. Un de ses hommes, un colosse en blouson de cuir, équipé d'une oreillette. Il me signale. Je le laisse faire. Je veux qu'il alerte le maître.
Je m'engouffre dans une ruelle étroite. L'homme accélère.
J'accélère aussi. La course-poursuite commence.
Je vire à droite, enjambe un étal de légumes renversé, évite un chien errant. La ruelle débouche sur un escalier de pierre qui descend vers les quais. L'homme derrière moi souffle comme un bœuf. Pas Alexander, décidément. Je ralentis.
Au bas de l'escalier, je fais volte-face.
— Dites à votre patron que s'il veut me parler, il vienne lui-même.
L'homme plisse les yeux. Il porte la main à son oreillette, murmure quelque chose. Je ne lui laisse pas le temps de répondre : je cours vers la berge, saute sur la péniche amarrée, traverse le pont, et disparais sous un porche voûté.
Je reste là, adossée au mur humide, haletante. La pluie recommence à tomber, fine et glacée. Je lève les yeux vers le ciel gris et murmure :
— Viens, Alexander. Viens me chercher.
Point de vue : AngelinaJe rentre chez moi lessivée, les vêtements imprégnés du sel du port. Je m’accorde dix minutes pour me nettoyer le visage et retirer mon déguisement. Angel disparaît dans une bassine d’eau froide. Angelina, la femme, renaît, les yeux rougis. Il n’y a plus de repos possible. Jonas est mort, Vincenzo rôde, Alexander fouille mes secrets avec l’intensité d’un foret.Je soulève la latte du parquet, sors le Cœur de Vax. Ce diamant est trop lourd de mystères. La première fois que je l’ai examiné, j’ai senti une minuscule irrégularité à la monture. Ce soir, je l’observe à la loupe, sous une lampe à lumière froide.La pierre elle-même est parfaite. Mais la monture de platine qui l’enserre comporte un compartiment invisible, un tiroir microscopique dissimulé dans l’épaisseur du métal. Je l’ouvre avec une aiguille aimantée. Un souffle, et une puce électronique de la taille d’un grain de riz roule sur ma paume.Mon cœur s’emballe. Une puce cryptée. Pas un simple bij
Point de vue : AngelinaLa convocation arrive à l’aube. Un appel du commissaire Harlow, que j’ai aidé deux fois sur des affaires complexes. Sa voix est tendue.— Lakista, j’ai besoin de vous. Un corps a été repêché dans le bassin n°4, zone portuaire. La victime avait votre carte dans la poche. Un certain Jonas.Jonas. Mon meilleur informateur, un petit escroc à l’ancienne, le seul à savoir que je m’intéresse au clan Vincenzo ces derniers jours. Je raccroche, enfile le costume d’Angel en un temps record. Ma mâchoire prothétique me paraît plus lourde que jamais.Sur le quai, l’odeur de gasoil et de poisson pourri prend à la gorge. Les gyrophares des policiers balaient les conteneurs. Harlow m’accueille, les traits creusés par le manque de sommeil. Il soulève le drap maculé. Le visage de Jonas est gonflé d’eau, mais je reconnais sa cicatrice sur la joue gauche.— Cause du décès : strangulation, puis jeté à l’eau. Il a été torturé avant. Vous le connaissiez ?J’acquiesce d’un signe.— U
Point de vue : AngelinaAlexander me convoque dans son bureau privé, un sanctuaire de boiseries sombres où flotte un parfum de cuir et de cigare. Il est assis derrière un lourd bureau d’acajou, et devant lui, un carnet de croquis est ouvert.Mon regard y glisse aussitôt, aimanté par ce que j’y devine.Je m’avance, ma posture masculine bien en place, le pas mesuré.— Approchez, Lakista. Je veux vous montrer quelque chose.Il pivote le carnet vers moi. Mon souffle se coupe, mais mon visage reste de marbre. C’est un portrait au fusain, saisissant de vérité. Le visage d’une femme aux pommettes hautes, aux lèvres entrouvertes, les cheveux collés par la pluie, le regard à la fois sauvage et vulnérable. C’est moi. Sous l’averse, cette nuit-là, figée par ses yeux.— Je l’ai dessinée de mémoire, dit-il d’une voix basse. Après l’avoir laissée s’enfuir. Depuis, je n’arrive pas à chasser ce visage.Ses mots s’enfoncent dans ma poitrine comme des aiguilles chauffées à blanc. Mes doigts, sous l
Point de vue : AngelinaJe me plaque contre le mur de la ruelle, le cœur en alerte rouge. Alexander est reparti il y a dix minutes à peine, et je tremble encore. Son regard gris m’a transpercée sous la pluie, ses doigts sur mon poignet étaient une condamnation. Il m’a laissée filer, mais il ne lâchera jamais. Il va traquer Lina avec la même obsession qu’il met à tout contrôler. Si je ne fais rien, il va remonter jusqu’à moi.Mon reflet dans une flaque me juge. Je dois brouiller la piste, vite. Mon esprit de détective prend le relais : fabriquer un leurre. Une ombre qui n’est pas moi mais qui lui ressemble assez pour détourner son acharnement.Je contacte Marcus. Il arrive une heure plus tard dans mon repaire, un entrepôt désaffecté sous le métro aérien, le col relevé, nerveux. Je lui expose mon plan : il va se grimer en femme fatale, reproduire ma silhouette, mes gestes, et se faire repérer en flagrant délit de larcin dans un quartier éloigné. Pas un vrai vol, une mise en scène
Point de vue d'AlexanderMon homme m'envoie les coordonnées en temps réel. Je les reçois sur mon téléphone, alors que ma voiture file à travers la ville, gyrophare éteint, moteur grondant.Elle est réapparue. Cette fois, pas de bal masqué, pas de robe de soie. Une silhouette en imperméable, cheveux bruns, une pomme à la main. Mon informateur l'a suivie jusqu'aux quais avant de la perdre sous un porche. Je connais ce quartier. Je m'y rends seul, renvoyant mon chauffeur d'un geste sec.La pluie redouble quand je gare la voiture le long du canal. Je relève le col de mon manteau et m'enfonce dans le dédale de ruelles pavées. Mes chaussures claquent sur les pierres mouillées. L'air sent le poisson et le métal rouillé.Je ne sais pas ce que je vais lui dire si je la trouve. Je ne sais pas si je veux l'arrêter, l'interroger, ou simplement la revoir. Mon obsession a effacé toutes les frontières.Soudain, une porte claque quelque part à ma gauche. Je pivote. Une ombre file entre deux
Point de vue d'AngelinaJe quitte le manoir Vax le cœur en lambeaux.Sa voix résonne encore dans ma tête. Ce n'était pas une tactique. Elle avait peur. Je l'ai sentie trembler contre moi. Les mots de sa confession tournent en boucle tandis que je regagne mon appartement sous la pluie battante. Il a parlé de moi à Angel comme on parle d'une obsession. Avec cette franchise brute, ce désaveu de l'héritier orgueilleux qui ne sait plus où il en est.Et moi, j'ai écouté, figée dans mon costume d'homme, incapable de le réconforter sans me trahir.Dans mon refuge, j'arrache ma cravate, ma veste, mes prothèses. Angel Lakista s'effondre sur le carrelage de la salle de bains, et Angelina réapparaît, tremblante, les yeux rougis. Je ne pleure pas. J'ai désappris à pleurer depuis longtemps. Mais je reste accroupie sous le jet glacé de la douche, laissant l'eau ruisseler sur mes bandages défaits, sur ma peau à vif.Il ne sait rien. Il croit parler à un étranger. Mais cet étranger, c'est moi. E







