Voyant Pauline s'approcher de la voiture, Antoine a rapidement repris contenance et s'est apprêté pour l'accompagner.
À cette heure-là, ils partaient toujours ensemble au bureau.
« Demande à ton assistant de te conduire. J'ai un rendez-vous pour une visite immobilière. »
Antoine a hésité un instant :
« Mais j'ai une grande réunion aujourd'hui... »
« Ce genre de bien part vite. Si je n'y vais pas aujourd'hui, il risque de ne plus être disponible », l'a-t-elle coupé net. « Tu dis toujours que le travail n'en finit jamais. Et que je devrais apprendre à me faire plaisir. »
Sa voix était douce, parfaitement posée. Elle souriait, les yeux calmes, comme si tout allait bien.
Et pourtant, sans savoir pourquoi, Antoine a senti un frisson lui glisser le long du dos.
Il a esquissé un sourire à son tour :
« D'accord. Dans ce cas, je n'irai pas au bureau aujourd'hui. Je t'accompagne. »
« Pas besoin. »
Le sourire de Pauline s'est élargi. Elle s'est tournée vers lui et a tapoté doucement sa poitrine du bout du doigt :
« J'ai envie de choisir seule. Quand ce sera fait, je t'y emmènerai. »
Elle connaissait parfaitement ses intentions. Il ne voulait pas l'accompagner. Il voulait la surveiller.
Avec Antoine, tout se faisait toujours sous contrôle. Si l'achat se faisait au nom du couple, ce bien ne lui appartiendrait jamais vraiment. Il finirait, comme le reste, entre les mains d'Antoine et de Claire.
Le ton de Pauline était léger, presque joueur. Assez pour éveiller un trouble chez lui.
Antoine a saisi son poignet :
« C'est une surprise pour moi ? »
« Oui. »
Le sourire de Pauline a vacillé une fraction de seconde. Elle s'est aussitôt dégagée.
« D'accord. Alors je te fais confiance. »
La voix d'Antoine s'est faite plus grave. Il a passé un bras autour de ses épaules.
N'ayant aucun moyen d'échapper, Pauline a retenu le haut-le-cœur et l'a laissé faire.
Antoine l'a regardée démarrer et s'éloigner. Le sourire qu'il affichait a disparu aussitôt.
Quelque chose clochait.
Pauline ne lui avait pas laissé la même impression que d'habitude.
Ou alors...
Les femmes étaient comme ça. Trop sensibles. Peut-être qu'elle était simplement jalouse de sa relation avec Claire.
Il a desserré sa cravate d'un geste agacé. Cette sensation l'irritait sans raison précise
Il n'aurait pas dû se laisser troubler par Pauline.
Car quoi qu'elle représente, quoi qu'elle ait donné, quoi qu'elle ressente pour lui...
Il n'aurait toujours qu'une seule épouse dans sa vie.
Et ce serait Claire.
Une heure plus tard, Pauline se tenait devant une immense baie vitrée. Sous ses yeux s'étendait la Cité Financière.
La villa qu'elle était une maison de plain-pied, entièrement ouverte sur le fleuve.
C'était une construction contemporaine, livrée clé en main, entièrement équipée, domotique intégrale, esthétique minimaliste et luxe discret.
La surface dépassait les trois cents mètres carrés. Ce n'était pas la plus vaste, mais son emplacement était sans rival dans toute la Cité Financière.
Pauline imaginait déjà la nuit tomber, les lumières de la ville s'allumer une à une, et la vue devenir éblouissante.
Elle s'est tournée vers le responsable commercial.
« C'est celui-ci. On fait la réservation. Et ce sera enregistré uniquement à mon nom. »
Le bien était immédiatement habitable. Cela signifiait qu'elle pouvait partir à tout moment, sans jamais remettre les pieds dans ce lieu où elle étouffait.
« Très bien. »
Le sourire du responsable s'est élargi. Il pensait au départ qu'elle venait simplement regarder.
Son statut a changé aussitôt. Elle a été conduite dans le salon VIP. Un café et quelques mignardises lui ont été servis. Pendant ce temps, le responsable est allé chercher le contrat.
Pauline n'aurait qu'à signer et régler. Le reste serait pris en charge par les notaires.
Tout était déjà en marche.
Alors que Pauline attendait, une voix féminine, vive et arrogante, a soudain claqué dans l'air :
« C'est toi qui comptes me piquer la maison que j'ai repérée ? »
Pauline a levé les yeux.
Une jeune femme élégamment vêtue, tailleur de marque, parfaitement maquillée, s'est avancée droit vers elle, visiblement furieuse.
Deux gardes du corps la suivaient, ainsi qu'une responsable commerciale.
« Vous me parlez ? »
Pauline a marqué une brève pause avant de répondre, surprise.
« Évidemment. C'est moi qui ai vu cette maison en premier. C'est celle-là que je veux. »
La jeune femme a retiré ses lunettes de soleil. Ses yeux en amande, brillants et acérés, se sont plantés sur Pauline, pleins d'arrogance.
« Le responsable ne m'a jamais dit qu'elle était réservée. Et tu n'as encore rien signé, ni versé d'acompte, si ? Alors si je paie maintenant, elle est à moi. »
Le ton de Pauline s'est refroidi. Elle n'avait aucune envie de perdre son temps avec ce genre de personne. Elle s'est levée, prête à changer de place.
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La jeune femme a perdu patience. Avant même de finir sa phrase, elle a frappé du pied, agacée.
« Peu importe. Je ne suis pas là pour négocier. J'ai la priorité, cette maison me revient. Que ça te plaise ou non. »
Pauline s'est retournée, un peu surprise.
« Ah bon ? La priorité ? »
À ses côtés, une responsable commerciale est intervenue, d'un ton neutre :
« Ici, les acheteurs sont sélectionnés après une vérification financière. Ce n'est pas une question d'ordre d'arrivée, mais de niveau financier. Les clients les plus solides sont prioritaires. »
Elle parlait sans même regarder Pauline, comme si sa présence ne méritait pas d'être prise en compte.
Pauline a laissé échapper un petit rire bref, sans chaleur. Elle a froncé les sourcils :
« Voilà une règle…déroutante. »
À ce moment-là, son responsable commercial est revenu, visiblement gêné. Il s'est approché de Pauline et, en jetant un regard vers la jeune femme aux bras croisés à côté d'elle, a baissé la voix.
« Désolé, c'est Camille Hébert. Elle vient de la famille Hébert. La plus grande marque de jouets du pays est la leur. »
Pauline a aussitôt fait le lien.
Hébert Jouets.
Après avoir hérité, elle avait pris le temps de se renseigner sur les grandes fortunes locales. Dans le classement des fortunes de Valmer, les Hébert occupaient la cinquième place
Dans ce cas, la jeune femme en face d'elle avait effectivement de quoi se montrer sûre d'elle.
La responsable commerciale a repris, d'un ton toujours aussi posé :
« Je comprends que la situation soit désagréable, mais le règlement, c'est le règlement. »
Pauline a esquissé un léger sourire.
« Désagréable, non. Disons simplement que ce n'est pas très équitable. Mais si l'on suit vos règles, ma priorité passe avant la sienne. Cette maison, je la prends. »
Elle a expiré calmement, puis s'est tournée vers le responsable qui l'accompagnait.
« Merci d'engager les démarches. Je suis pressée. »
Le message était clair. Selon leur propre classement, sa capacité dépassait celle de la famille Hébert, pourtant cinquième à Valmer.
Un silence s'est abattu.
Camille a aussitôt tourné la tête vers la responsable à ses côtés.
« Attends... Elle vient de dire qu'elle était prioritaire ? »
La responsable a ouvert son dossier et vérifié à la hâte les informations de réservation.
Impossible. Si un client d'un tel niveau s'était présenté, l'équipe aurait été prévenue en amont. La direction aurait au moins dépêché pour l'accueillir.
Et puis...
À voir cette femme, sa tenue sobre, sans signe ostentatoire, elle ne ressemblait en rien à une héritière de premier rang.
Au mieux, une nouvelle riche.
Dépasser la famille Hébert ?
Ça défiait toute logique.
« Madame, vous ne comprenez donc pas ? Ici, les priorités se fonctionnent sur la capacité financière... »
« Vérifiez-la. »
Pauline n'avait aucune envie de discuter davantage. Elle a sorti calmement ses coordonnées bancaires et les a posées sur la table.
Elle n'était pas en colère. Des gens écœurants, elle en avait vu bien pire. Ce genre d'arrogance ne méritait pas qu'on s'y attarde.
Le responsable commercial à ses côtés a hésité une seconde. L'idée lui semblait improbable, mais la procédure restait la procédure.
Il a finalement pris les documents et s'est éloigné pour lancer la vérification.
À cet instant, le léger rideau du salon VIP, à l'étage, a frémis.
Une silhouette imposante s'est levée de son siège.
L'homme à ses côtés a aussitôt compris et s'est penché vers l'un des assistants.
« Allez-y. Monsieur Delcourt l'a ordonné. Inutile de vérifier ses fonds. »
Il a marqué une pause, puis ajouté à voix encore plus basse :
« C'est la fille de la famille Beaumont. »
À Valmer, il n'existait qu'une seule famille Beaumont. La première fortune de la ville.
Et pourtant, personne n'avait jamais entendu parler d'une héritière.
Pauline s'est simplement rassise sur le canapé.
À cette vue, la responsable commerciale a perdu le peu de patience qui lui restait.
« Écoutez, madame, soyez raisonnable. Nous l'avons déjà expliqué : ici, l'achat passe par une vérification financière. Vous avez peut-être un peu d'argent, mais acheter un bien comme celui-ci, c'est probablement votre plafond. Ne faites pas perdre du temps à Madame Hébert. Sinon, je ferai intervenir la sécurité. »
Cette fois, Camille, au contraire, paraissait presque détendue. Elle a ricané, puis a repoussé la responsable d'un geste impatient.
« Laisse tomber. Je vais attendre. J'aimerais bien voir sur quoi repose exactement sa "priorité". »
Puis, avec un sourire mauvais :
« Soyons clairs. Si tu n'as aucune priorité et que tu me fais perdre mon temps, tu présenteras des excuses publiques. Sinon, ne m'en veux pas si je deviens moins aimable. »
Elle semblait à peine sortie de l'adolescence. Une vingtaine d'années tout au plus. Une héritière gâtée, habituée à ce que tout lui cède.
Pauline a esquissé un sourire calme.
« Et si, finalement, j'ai effectivement la priorité, tu feras quoi ? Des excuses publiques aussi ? »
« Toi... »
La phrase de Camille n'a pas eu le temps d'aller au bout.
Un homme en costume s'est précipité vers Pauline, le front perlé de sueur. Visiblement essoufflé, il s'est arrêté devant elle.
« Madame, je vous prie de nous excuser. Vous disposez bien de la priorité. Veuillez nous pardonner pour ce malentendu. »
Son ton était pressé, presque paniqué.
Le responsable commercial resté en arrière est resté figé. Quelques minutes plus tôt, il venait à peine de lancer la vérification. Puis l'appel était arrivé.
La cliente qu'il recevait détenait des actifs chiffrés en centaines de milliards. Et surtout, elle était la fille récemment retrouvée de la famille Beaumont, la première fortune de Valmer.
La responsable commerciale restait encore figée, visiblement incapable de comprendre ce qui se passait. Quelqu'un l'a aussitôt tirée à l'écart et lui a murmuré quelques mots à l'oreille.
Son visage s'est vidé de toute couleur. Ses jambes ont failli la lâcher. Elle s'est rattrapée de justesse au bord du comptoir, puis, sans même relever la tête, a enchaîné à toute vitesse :
« Je... je suis désolée, Madame Beaumont. C'est ma faute. Je vous présente toutes mes excuses pour ce qui s'est passé tout à l'heure. Je vous en prie, ne m'en tenez pas rigueur. »
À côté, Camille est restée figée.
La famille Beaumont ?
Ce Beaumont-là ?
À Valmer, ce nom n'appartenait qu'à une seule lignée, celui dont un simple geste suffisait à faire trembler tout le milieu financier.
« On avance, s'il vous plaît. J'ai autre chose à faire. »
Pauline n'avait aucune envie de s'attarder davantage. Mais elle n'a pu s'empêcher de le remarquer : la vérification avait été réglée étonnamment rapide.
À peine avait-elle parlé que le responsable revenait déjà avec le contrat. Pauline a signé sans hésiter, puis a laissé les formalités suivantes aux équipes sur place.
Camille n'avait pas bougé. Elle fixait Pauline, le regard vide, comme si elle refusait encore d'y croire.
« Tu es... la fille de la famille Beaumont ? Pourquoi je ne t'ai jamais vue avant ? »
Chez les Beaumont, elle connaissait tous ceux de sa génération. Mais cette femme-là, elle ne l'avait jamais vue.
Le doute a laissé place à l'agacement.
« La famille Beaumont ? Je n'y crois pas une seconde. Tout ça ressemble surtout à une mise en scène. »
Plus elle y pensait, plus elle avait la sensation d'avoir été prise pour une idiote. Convaincue que les autres s'étaient ligués pour la berner, Camille a lancé un simple regard en arrière. Ses gardes du corps ont aussitôt avancé.
Avant même que le personnel n'ait le temps de réagir, une nouvelle vague d'hommes en noir a envahi le hall, bloquant leur passage.
Un homme d'âge mûr marchait en tête. Il s'est arrêté, droit, parfaitement maître de lui, et a pris la parole d'une voix claire.
« Madame Hébert. Nous nous sommes déjà rencontrées. Je suis Louis, intendant principal de la famille Beaumont. »
À ces mots, Camille est restée figée.
Et Pauline aussi, malgré elle, a marqué un temps d'arrêt.
Pourquoi quelqu'un de la famille Beaumont était-il ici ?
Son regard s'est posé sur l'homme. Costume impeccable, cheveux grisonnants, lunettes à monture dorée, gants blancs soigneusement ajustés. Son ton était courtois, presque doux. Et pourtant, il dégageait une autorité qui écrasait naturellement tout ce qui l'entourait.
À la vue de Louis, toute l'arrogance de Camille s'est aussitôt effondrée.
« Louis, Elle... elle serait vraiment de la famille Beaumont ? »
Elle refusait encore d'y croire.
D'après ce qu'elle savait, Alexandre Beaumont n'avait jamais eu d'enfant. Son épouse ne pouvait pas en avoir, et ils n'avaient adopté qu'un seul enfant.
Alors comment, à peine un mois après le décès d'Alexandre Beaumont , une fille biologique pouvait-elle surgir de nulle part ?
Une enfant cachée ?
Louis n'a pas esquivé. Son regard est resté calme, son ton parfaitement posé.
« Exactement. La personne que vous avez devant vous est la fille biologique de Monsieur Alexandre Beaumont. »
Il a marqué une courte pause, laissant chaque mot s'imposer.
« À ce jour, elle est l'unique héritière de la famille Beaumont. »
Louis a contourné Camille sans même ralentir. Son regard s'est fixé sur Pauline, net, immobile.
Pauline s'est sentie mal à l'aise sous cette attention. L'instant d'après, Louis s'est penché et s'est incliné devant elle à près de quatre-vingt-dix degrés.
« Enchanté, Madame Beaumont. »
« Madame Beaumont. »
Sa voix n'était pas encore retombée que les hommes en noir derrière lui se sont inclinés à leur tour, d'un même mouvement.
La scène a figé Pauline. Camille, elle, a failli perdre l'équilibre. Les doigts crispés sur son sac, elle a voulu partir tout de suite, mais les hommes en noir lui ont barré la route.
« J'ai entendu dire qu'il y a eu un petit accrochage entre vous et Madame Hébert. Faut-il régler ça maintenant ? »
Louis ne s'est pas retourné. Il a juste esquissé un sourire, et il a posé la question avec une politesse impeccable.
Le visage de Camille est devenu livide. En repensant à ce qu'elle avait dit un peu plus tôt, une sueur froide lui a parcouru l'échine.
Allait-elle vraiment devoir présenter des excuses, devant tout le monde ?
Si cela arrivait, comment pourrait-elle encore tenir sa place en société ? La honte lui est montée au visage, brûlante.
« ... »
Même en sachant que la famille Beaumont occupait une place à part dans le cercle des grandes fortunes, Pauline n'avait jamais vu une telle mise en scène. Elle est restée interdite quelques secondes, puis elle a soufflé :
« Laisse tomber. Je n'ai rien perdu. »
Louis s'est redressé. Pauline ne voulait pas envenimer les choses, mais lui ne tolérait aucune offense envers la famille Beaumont.
Toujours souriant, il a repris, d'un ton aimable en apparence :
« Dans ce cas, Madame Hébert, il sera préférable de présenter vos excuses en privé à Madame Beaumont. Ainsi, chacun pourra préserver leur réputation. »
Le sourire ne quittait pas le visage de l'homme, mais la pression, elle, était écrasante. Camille a avalé sa salive avec difficulté. Devant Pauline, elle s'est excusée à voix basse, de façon à ce que personne d'autre ne puisse entendre :
« P... pardon. »
Ce n'est qu'au signe discret de Louis que les hommes en noir se sont écartés.
Rouge de honte, Camille a aussitôt emmené les siens et a quitté les lieux à la hâte, le visage dissimulé, comme si elle chercher à disparaître.
Après le départ de Camille, Louis a échangé un simple regard avec ses hommes. La responsable commerciale encore là a été aussitôt emmenée à son tour.
Pauline n'a même pas eu le temps d'ajouter quoi que ce soit que Louis s'est déjà avancé, lui adressant un geste d'invitation poli.
« Nous nous en occuperons les suites. La voiture vous attend dehors. Madame Beaumont, je vous invite à monter. »
Pauline a levé les yeux vers lui. Dans son regard, la méfiance initiale s'est dissipée, remplacée par un calme nouveau.
Elle n'a pas bougé tout de suite. D'une voix posée, elle a demandé :
« Monter en voiture ? Pour aller où ? »
« Chez les Beaumont, bien sûr. »
Louis a souri, avec douceur. Mais dans son ton, il n'y avait aucune place pour la discussion.