登入Scarlett Le domaine O'Connor apparaît au bout de l'allée comme un souvenir qu'on aurait mal rangé. Les grilles sont tordues, rouillées, ouvertes en permanence depuis des années, il n'y a plus rien à voler. Les jardins ont rejoint la forêt, les rosiers de ma mère sont devenus des arbustes sauvages hauts comme des hommes, et le manoir, ce qui n'a pas brûlé, se tient au milieu, l'aile est effondrée sous les lierres, les fenêtres de l'aile ouest aveugles, certaines encore bordées de noir. Sept ans. J'ai fui sept ans, et voici ce que j'ai fui : une coquille. Je gare la voiture devant le perron. Il y a une autre voiture, ancienne, entretenue avec amour, la voiture d'Eamon. Mon oncle est là. Mon père est dans la maison de campagne, à deux heures d'ici, trop faible pour être déplacé, mais Eamon fait la navette entre les deux propriétés depuis des années, gardien de ruines et de mourant. La porte s'ouv
Kaelen Mon loup hurle. Pas métaphoriquement. Physiquement. Il hurle dans ma poitrine, il se jette contre l'intérieur de mes côtes, il griffe, il mord, il exige que je descende l'escalier en courant, que je la rattrape sur le perron, que je la jette sur mon épaule et que je la ramène, que je verrouille, que je garde, parce que c'est ça, l'instinct, chez nous : garder. La louve part, le loup retient. C'est aussi vieux que l'espèce. Je reste immobile à la fenêtre de mon bureau. En bas, sur le gravier de la cour, elle marche vers la voiture. Une valise. Une seule, elle est arrivée avec presque rien, elle repart avec presque rien, et je réalise que tout ce qu'elle possède tient dans un rectangle de cuir cabossé, et que je possède une tour entière et que je n'ai jamais rien possédé. Mon loup hurle. Ma main gauche, la main de la marque, s'est refermée sur le rebord de la fenêtre, et j'entends le bois
ScarlettJe ne sais pas qui frappe à la porte de l'autre, cette nuit-là.Je sais seulement qu'il est minuit passé, que je n'ai pas dormi depuis le bureau, depuis le dossier, depuis la gifle, et que tout à coup je suis debout dans le couloir qui relie nos chambres, pieds nus sur la pierre froide, et que sa porte s'ouvre avant que j'aie frappé, comme si la marque l'avait prévenu, comme si elle lui avait murmuré à l'oreille elle vient.Nous restons face à face dans l'encadrement. Lui en noir, moi en blanc, et entre nous une semaine de vérité qui fume encore comme une terre bombardée.— Je te hais, dis-je.— Je sais.— Je te hais pour ma mère. Je te hais pour mon père. Je te hais pour chaque nuit sans chauffage, chaque faux nom, chaque fois que j'ai eu peur. Je te hais avec tout ce que j'ai, et il ne me reste que ça.— Je sais.— Et malgré ça...Ma voix se brise. Malgré ça, me voici. Devant sa por
Scarlett L'aube entre par la baie vitrée et découpe la chambre en deux : sa moitié dans l'ombre, la mienne dans la lumière. Je suis assise au bord du lit, drapée dans sa chemise, détail ridicule, détail qui m'arracherait presque un rire, et je regarde mes pieds nus sur le parquet, et je dis ce que j'ai décidé pendant la nuit, entre deux assauts, quand il dormait enfin et que la marque m'a laissée penser clair. — Je pars. Il ne bouge pas. Il est allongé sur le ventre, le visage tourné vers moi, les yeux ouverts. Il ne dort plus depuis longtemps. Il attendait la phrase. — Aujourd'hui, dis-je. Cette semaine. Dès que j'aurai organisé ça. — Où ? — Chez moi. Le domaine O'Connor. Ce qu'il en reste. Il se redresse sur un coude. Il ne dit pas non. Il ne dit pas je t'en empêche. Il dit : — Pourquoi ? Et ce pourquoi-là mérite une
ScarlettJe me lève.Je ne sais pas que je vais le frapper avant de le faire. Ma main part toute seule, avec sept ans de course derrière elle, sept ans de peur, le visage de ma mère, la toux de mon père, les nuits sans chauffage, les lentilles, les faux noms, les fossés anonymes où j'ai failli finir, tout ça part dans mon bras, et ma paume frappe sa joue avec un claquement qui résonne dans tout le bureau.Sa tête tourne sous l'impact.Il ne bouge pas. Il ne se défend pas. Il redresse simplement le visage vers moi, la marque rouge de ma main sur sa peau, et il attend.Et moi, moi j'éclate.Pas en sanglots. En quelque chose de pire, de plus ancien, quelque chose qui monte du ventre et qui déchire tout au passage, une hystérie que je ne me savais pas capable de produire, des larmes qui coulent sans que je pleure, une voix qui n'est plus une voix :— Toute cette mort... toute cette ruine... le manoir, ma mère, mon père qui meurt, sept ans de terreur, sept ans à dormir un œil ouvert... pou
ScarlettJe crois que je ne respire plus.Les mots sont là, dans l'air du bureau, et ils refusent de rentrer dans ma tête, ils rebondissent, ils ricochent, parce que s'ils entrent, le monde entier change de forme.— Répète, dis-je.— Tu as entendu.— Répète tout. Depuis le début. Pas la version de tout à l'heure. La vraie.Il se redresse. Il ne fuit pas. C'est la seule chose que je peux dire en sa faveur en cet instant, et elle est infime : il ne fuit pas.— La guerre économique contre les O'Connor, dit-il. Elle n'est pas née du conseil. Elle est née de moi.— Quoi.— Il y a six ans. Un an après le bal. Un an à te chercher dans tous les registres, tous les clans, tous les ports, et à ne rien trouver, parce que ton oncle est bon, il est très bon, il t'a effacée proprement. Et un jour, en épluchant pour la centième fois les listes des grandes maisons vampires, j'ai compris que je cherchais au mauvais endroit. Tu n'étais nulle part parce que ta famille te cachait. Les O'Connor te protége







