LOGINZoé
Je ne suis pas nue.
Pas encore.
Mais j’ai ôté mes chaussures. Mon pull. Mon soutien-gorge traîne sur le dossier d’une chaise.
Et Jules, devant moi, ajuste la lumière, concentré, presque silencieux, comme s’il préparait un rituel sacré.
Le décor est volontairement nu : un mur blanc, une chaise noire, une plante verte fatiguée dans un coin. C’est froid, neutre… et pourtant, j’ai l’impression d’être la seule chose vivante ici.
Je suis au centre. Et je brûle.
Jules lève les yeux vers moi. Il m’observe comme on regarde une faille dans une armure. Pas pour la réparer, mais pour s’y engouffrer.
— Tu es sûre de toi ? demande-t-il, la voix basse, sans la moindre pression.
Je pourrais dire non. Mon ventre se tord. Mon cœur bat trop fort. Mon corps tout entier est en alerte.
Mais je hoche la tête. Parce que malgré la peur, malgré cette tension qui me serre la gorge, j’ai envie de ce moment. De ce regard. De cette exposition.
J’ai envie d’être vue. Par lui.
Il commence à prendre les premières photos. Les clics résonnent dans le silence comme des pulsations.
De profil.
De dos.
Ma robe glisse un peu sur mon épaule.
Je sens son regard s’y attarder, plus longtemps que nécessaire. Et je l’aime pour ça.
— Tu peux la laisser tomber… juste un peu, murmure-t-il. Sa voix est douce, mais elle me fait frissonner jusqu’au creux des cuisses.
Je l’écoute.
Une bretelle tombe. Puis l’autre.
La robe glisse le long de mes bras, effleure ma taille, s’arrête juste en dessous.
Je suis nue des épaules jusqu’au haut du ventre.
Mes bras se croisent par réflexe sur ma poitrine.
Le bruit de l’appareil s’interrompt. Jules abaisse l’objectif.
— Tu n’as pas besoin de te cacher, Zoé. Pas ici. Pas maintenant.
Je relève les yeux vers lui.
Et dans ce regard-là, il n’y a pas de jugement. Pas d’analyse technique.
Il me regarde comme un homme qui lutte contre ce qu’il veut faire.
Et ça m’électrise.
Il s’approche. Lentement. En silence. Il pose son appareil sur la table, sans me quitter des yeux.
Ses gestes sont mesurés. Respectueux. Mais chargés.
Il s’arrête à quelques centimètres de moi.
Je sens sa chaleur. Son odeur.
Je pourrais reculer.
Mais je ne bouge pas.
— Tu dégages quelque chose de rare, murmure-t-il.
Sa voix est grave, voilée.
— C’est brut. Sensuel. Indompté. C’est… troublant. Même pour moi.
Je tente un sourire, un peu tremblant.
— Tu dis ça à toutes les femmes à moitié nues sous tes projecteurs ?
Il secoue doucement la tête. Un rictus dans le coin des lèvres.
— Non.
Une pause.
— Et je ne parle pas à toutes les femmes avec ce genre de voix.
Je retiens mon souffle.
Il est là, devant moi. Sa main se lève, hésite… puis vient se poser sur ma joue. Très légèrement. Comme s’il me touchait pour la première fois.
Sa paume est chaude. Son pouce effleure ma pommette. Un geste anodin. Et pourtant, j’ai envie de crier.
— Si tu veux que j’arrête, je recule, souffle-t-il.
Je reste silencieuse. Mon corps hurle déjà la réponse.
Je ne veux pas qu’il s’éloigne.
Je veux plus.
Je pose mes doigts sur son poignet. Mon regard plonge dans le sien.
— Ne recule pas.
Il inspire lentement. Et cette fois, c’est lui qui vacille.
Il se penche, très doucement. Son front frôle le mien. Son souffle est là, chaud contre ma bouche. Il ne m’embrasse pas. Il attend.
Le temps s’étire.
Et je n’ai jamais eu autant envie de quelqu’un sans qu’il ne me touche vraiment.
— Tu me rends fou, murmure-t-il.
Ma peau est en feu.
Sa main descend lentement, longe ma nuque, mon épaule nue, la courbe de mon bras. Un effleurement presque chaste. Mais mon corps le vit comme un incendie.
Je ferme les yeux. Ma poitrine se soulève trop vite. Je me sens vulnérable. Exposée.
Et pourtant, je ne me suis jamais sentie aussi vivante.
Il frôle l’intérieur de mon poignet, du bout des doigts. Là où le sang pulse fort.
— Ton cœur bat vite, murmure-t-il.
— À cause de toi, je souffle.
Il recule d’un demi-pas. Me regarde avec une intensité silencieuse.
— Tu veux continuer les photos ? demandé-je, dans un souffle rauque.
Il sourit. Laisse passer un long silence. Puis :
— Pas maintenant. Pas tout de suite.
Il s’approche à nouveau, son front touchant presque le mien.
— Il y a quelque chose ici que je n’ai pas envie d’attraper avec une caméra.
Une pause.
— Je veux le ressentir. Pas l’enregistrer.
Je frémis de la tête aux pieds.
Je reste immobile. Piégée entre l’envie de fuir… et celle de l’embrasser.
Mais il ne me presse pas. Il me laisse le choix.
Et quand il murmure à mon oreille :
— Tu as le goût du chaos… et moi, j’ai très envie d’y plonger…
Je sais.
Je sais que je suis à un souffle d’imploser.
Deux semaines passent.On trouve nos rythmes. Elle met son réveil en mode vibreur, se lève sans bruit. Moi, j'apprends à me rendormir après son départ. Le soir, quand je rentre tard, je trouve parfois des petits mots sur l'oreiller. "Je t'aime." "Pense à boire de l'eau." "Y a des pâtes dans le frigo."Un soir, je rentre à 2h. Elle est sur le canapé, endormie, la télé allumée sur une série quelconque. Elle m'a attendu. Je la réveille doucement.— Pourquoi t'es pas au lit ?— Je voulais te voir. Juste te voir rentrer.— Je suis rentré.— Je vois.On va se coucher. On dort collés l'un à l'autre, même s'il fait chaud, même si c'est inconfortable. On a besoin de ça. De se toucher. De se sentir.---Un dimanche, on a tous les deux congé. Le premier
LiamLe premier jour, je me présente avec deux sacs.Deux sacs. Trente-quatre ans de vie, et tout tient dans deux sacs. Mes couteaux, mes livres de cuisine, quelques vêtements, ma machine à espresso. Le reste, je l'ai donné, jeté, oublié. Son appartement est déjà plein. Plein de ses livres, de ses plantes, de ses photos, de son désordre organisé. Je n'ai pas besoin d'apporter grand-chose. Juste moi.Elle est là, sur le pas de la porte, qui me regarde monter les escaliers avec mes sacs. Elle sourit, mais je vois l'inquiétude dans ses yeux. La même que dans les miens, sans doute.— C'est tout ? demande-t-elle.— C'est tout.— T'as pas de meubles ? Pas de trucs ?— J'ai jamais eu de trucs. Je vis au travail. Chez moi, c'est pour dormir.Elle prend un sac, m'embrasse vite, m'attire à l'intérie
LiamElle reste silencieuse un moment. Sa main continue ses va-et-vient sur ma peau. Sa cuisse remonte, se glisse entre les miennes. Nos corps se rapprochent encore, s'épousent.— J'ai essayé avec d'autres.Le coup part. Je le reçois en pleine poitrine. Je me raidis une seconde, puis je force mes muscles à se détendre.— Je ne veux pas savoir.— Je veux que tu saches. Pour que tu comprennes. J'ai essayé. J'ai ouvert mes cuisses, j'ai laissé d'autres hommes me toucher, me prendre. Je cherchais quelque chose.— Et tu as trouvé ?— Rien. Du vide. Du mécanique. Des corps qui ne savaient pas danser. Toi, tu sais danser. Même sur la lave, tu danses. Eux, ils marchaient. Ils piétinaient.Ses doigts s'enfoncent un p
LiamElle ferme les yeux. Je vois ses paupières trembler, les cils encore humides. Je vois les petites imperfections de sa peau, les ridules au coin de ses yeux, la cicatrice minuscule sur sa lèvre, souvenir d'une chute à vélo quand elle avait huit ans. Je vois tout. Je ne veux plus jamais regarder ailleurs.Ses lèvres trouvent les miennes.Ce n'est pas un baiser doux. C'est un baiser salé, de larmes et de sueur et de cette crème immonde. C'est un baiser qui griffe, qui mord, qui dit tout ce qu'on n'a pas dit. Ses dents sur ma lèvre inférieure, sa langue qui cherche la mienne, ses mains qui agrippent ma veste comme si j'allais disparaître.Je l'enlace. Je la serre contre moi. Je veux qu'elle sente la lave, qu'elle sache qu'elle n'est plus de l'autre côté de la rivière. Je veux qu'elle brûle avec moi.Elle s'arrache du baiser, haletante. Son
LiamElle détourne le regard. Sa lèvre inférieure tremble un peu. Elle la mord pour l'arrêter.— Tu n'as pas fui. Tu as cuisiné. Tu as fait des plats magnifiques. Tu as été... présent à ta façon.— Présent comme on est présent à un spectacle. Je regardais. J'admirais. Je n'entrais pas en scène.— C'est pas vrai. Tu étais là. Tu écoutais.— J'écoutais les mots. Pas ce qu'il y avait derrière. Toi, quand tu pétrissais cette pâte, il y a un an...Elle relève la tête, surprise. Un an. Elle n'imaginait pas que j'avais gardé cette date.— Tu voulais qu'elle soit lisse. Parfaite. Et il y avait ce grumeau. Je t'ai dit que l'imperfection donnait du caractère. Un conseil à la con. Une phrase de magazine. Je n'ai pas dit ce qu'il fallait.— Qu'est-ce qu'il fallait dire ?— Que le grumeau, c'était toi. Que c'était ça que j'aimais. Pas la perfection, pas le lisse, pas le contrôle. Le grumeau. La faille. La vie.Sa respiration s'est arrêtée. Je le vois à sa poitrine qui ne bouge plus. Ses yeux sont
(Liam)La rue défile sous mes pas sans que je la voie. Mes pieds connaissent le chemin, ils l'ont emprunté cent fois, mille fois, à des heures où la ville avait des couleurs différentes. Mais jamais la nuit. Jamais avec ce goût de sel au fond de la gorge et cette urgence qui me laboure la poitrine.Je marche trop vite. Je ralentis. Puis j'accélère encore.Mon cœur bat un rythme chaotique, une batterie de jazz en roue libre. Chaque pas écrase un "et si". Et si elle ne m'ouvrait pas. Et si elle avait quelqu'un. Et si elle avait déménagé, disparu, effacé jusqu'à l'adresse de notre histoire. Les immeubles défilent, façades aveugles, fenêtres éteintes. La ville dort. Moi, je suis en ébullition.Je repense à ses mains. Pas celles qui pétrissaient la pâte, un an plus tôt. Ses mains sur moi. La première fois qu'elle avait posé sa paume sur mon avant-bras, dans ma cuisine, alors que je lui faisais goûter une réduction de vin. Un geste timide, retiré trop vite. Puis plus tard, ses doigts dans mo







