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Elle a honte de moi
Elle a honte de moi
Author: Déesse

Chapitre 1 - Invisible

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-08 02:31:03

Evelyn

Je sais depuis longtemps comment on devient transparente. Il faut parler doucement, sourire au bon moment, rendre ses devoirs à l'heure et ne jamais donner aux autres une raison de se souvenir de vous. J'ai fait de cette discrétion une seconde peau. Dans les couloirs du lycée, je marche au bord des groupes, j'attends que les autres passent avant d'ouvrir une porte, je baisse légèrement les yeux quand quelqu'un de trop sûr de lui me croise. Les gens me trouvent sage, polie, appliquée. En réalité, ils me trouvent surtout facile à oublier.

Cette invisibilité me protège. C'est ce que je me répète depuis des années. Être remarquée, ici, signifie souvent devenir une cible. Il suffit d'un faux pas, d'une jupe mal choisie, d'une phrase trop haute, et tout le monde vous dissèque du regard. Moi, je préfère la sécurité des marges. Je préfère qu'on me confonde avec le décor plutôt que d'offrir ma gorge à la cruauté ordinaire de ce lycée.

Pourtant, même quand je me fonds dans le bruit des autres, il y a une présence que mon regard cherche malgré moi. Scarlett. Son prénom seul a quelque chose de tranchant. Quand elle apparaît au bout d'un couloir, ce n'est pas seulement une fille qui avance, c'est une force qui déplace l'air. Les conversations baissent d'un ton, les rires se réorientent vers elle, les regards se tendent comme des fils. Elle n'est pas seulement admirée. Elle est redoutée, observée, imitée, enviée, détestée. Elle règne sans avoir besoin de le revendiquer.

Je la remarque d'abord pour de mauvaises raisons. Parce qu'elle est impossible à ignorer. Parce qu'elle humilie les autres avec un calme qui me scandalise. Parce qu'elle donne l'impression de n'avoir jamais douté d'elle-même une seule seconde de toute sa vie. Je me dis que je la regarde comme on regarde un incendie : avec effroi, avec fascination, avec l'espoir absurde de comprendre comment quelque chose d'aussi dangereux peut aussi être si beau.

Aujourd'hui, dans la cour, Clara me parle d'un contrôle de mathématiques et de la façon dont Monsieur Duval corrige comme si nos copies l'insultaient personnellement. Je hoche la tête, je réponds quand il faut, mais je suis distraite. Je sens sa présence avant même de la voir. Quand je tourne enfin la tête, Scarlett traverse la cour avec cette démarche souple qui semble ignorer le sol. Deux filles rient trop fort à côté d'elle. Elle, non. Elle se contente d'un demi-sourire qui dit qu'elle sait déjà l'effet qu'elle produit.

Le soleil glisse sur ses cheveux sombres, sur sa mâchoire fine, sur le rouge profond de ses lèvres. Je déteste la précision avec laquelle je remarque ces détails. Je déteste encore plus le frisson qui me parcourt quand elle rejette la tête en arrière pour répondre à quelqu'un. Il n'y a rien de normal dans la violence de mon attention. Je n'écoute plus Clara. Je n'entends plus la sonnerie lointaine qui annonce la fin de la pause. Il n'y a plus que cette fille au milieu du monde et la façon inexplicable dont mon corps réagit à sa simple présence.

Je baisse aussitôt les yeux, comme surprise en faute. Mon cœur bat trop vite pour une scène qui ne me concerne même pas. Pourquoi elle ? Pourquoi est-ce que je la remarque avec une telle précision, comme si mon regard apprenait d'instinct ce qu'il aime avant même que ma tête l'accepte ? Je serre mes cahiers contre ma poitrine jusqu'à sentir les coins du carton me faire mal. Cette douleur minuscule m'aide à respirer.

Je me traite d'idiote. D'impressionnable. D'obsédée par quelqu'un qui ne sait même pas que j'existe. C'est probablement vrai. Scarlett ne regarde jamais dans ma direction. Les filles comme elle ne voient pas les filles comme moi. Nous ne vivons pas dans le même monde, même quand nous partageons les mêmes salles de classe, les mêmes couloirs, la même cour. Elle attire la lumière. Moi, j'apprends à vivre dans l'ombre qu'elle projette.

Et pourtant, au moment où la sonnerie retentit et où tout le monde se met en mouvement, je relève une dernière fois la tête. Scarlett s'éloigne sans se retourner. Je reste plantée au milieu du flot des élèves avec une sensation étrange, presque douloureuse, logée sous mes côtes. Comme si quelque chose, en moi, venait de s'ouvrir en silence. Comme si je venais de poser le pied sur un chemin dont je ne distingue pas encore l'issue, mais dont je sais déjà qu'il ne me laissera pas intacte.

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