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Chapitre 2 - La reine de glace

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-08 02:31:27

Evelyn

Je croyais connaître la réputation de Scarlett. Les rumeurs vont vite dans un lycée : on sait qui sort avec qui, qui ment, qui triche, qui pleure dans les toilettes, qui fait semblant de ne rien sentir. Pour Scarlett, les versions changent, mais reviennent toujours aux mêmes mots : cruelle, brillante, intouchable. Je pensais que cette réputation était amplifiée par la peur et par l'admiration stupide que suscitent toujours les filles qui dominent les autres. Je me trompais.

À la pause de dix heures, je suis près des distributeurs avec un chocolat tiède entre les mains quand un élève de première, trop pressé ou trop maladroit, heurte l'épaule de Scarlett. Le gobelet bascule. Quelques gouttes de café éclaboussent ses chaussures blanches. C'est insignifiant. Un accident si petit qu'il devrait disparaître aussitôt arrivé. Le garçon pâlit, s'excuse immédiatement, tend des serviettes en papier avec des doigts qui tremblent.

Je m'attends à un soupir agacé, à un regard noir, peut-être à une insulte rapide. N'importe quelle réaction normale, même désagréable. Mais Scarlett ne répond pas tout de suite. Elle baisse les yeux sur la tache brune, puis les relève avec une lenteur calculée. Ce silence dure à peine quelques secondes, pourtant il suffit à vider l'espace autour d'elle. Les conversations meurent une à une. Les élèves se figent avec cette curiosité honteuse qu'on a avant un accident.

— Tu pourrais au moins apprendre à tenir un gobelet, dit-elle enfin.

Sa voix est douce. C'est cela qui me glace. Il n'y a ni colère, ni éclat, ni perte de contrôle. Juste un mépris parfaitement poli. Le garçon bredouille qu'il est désolé, qu'il va nettoyer, qu'il ne l'a pas fait exprès. Plus il parle, plus il se ratatine. Scarlett l'observe avec la même expression que si elle regardait une tache se former sur une nappe.

— Désolé, répète-t-elle. C'est tout ce que tu sais dire ?

Quelques rires nerveux fusent derrière moi. Pas des rires francs. Des rires de survie. Des rires de gens qui préfèrent se placer du bon côté de la lame. Le garçon rougit jusqu'aux oreilles. Je vois à sa respiration qu'il lutte pour ne pas perdre pied. Il doit sentir, comme tout le monde, qu'il ne s'agit plus de chaussures salies. Il s'agit de hiérarchie. De montrer à tous ceux qui regardent qu'on ne touche pas Scarlett impunément, même par accident.

Elle ajoute alors quelque chose sur son uniforme froissé, sur le fait que certaines personnes devraient apprendre à reconnaître les lieux où elles ne seront jamais à leur place. Les mots sont choisis avec une précision chirurgicale. Pas assez grossiers pour qu'on puisse la reprendre. Assez acérés pour entailler profondément. Je vois le garçon encaisser chaque syllabe comme un coup porté en public.

Je devrais intervenir. Ou au moins détourner les yeux, refuser d'assister à cela comme les autres. Au lieu de quoi je reste là, incapable du moindre geste. Mes doigts se crispent tellement fort sur mon gobelet qu'il se déforme. Je me hais pour ma lâcheté. Je me hais aussi pour la fascination qui me traverse. Scarlett est atroce, et pourtant je n'arrive pas à la quitter des yeux. Il y a dans sa froideur une maîtrise qui me terrifie autant qu'elle m'attire.

Quand elle tourne enfin les talons, le garçon reste au centre du couloir avec ses serviettes inutiles et sa honte collée à la peau. Le bruit reprend lentement autour de lui, mais rien n'est vraiment redevenu normal. Moi, je sens encore dans ma poitrine la secousse étrange de ce que je viens de voir. Je comprends que Scarlett n'est pas seulement belle ou populaire. Elle est dangereuse. Elle possède cette capacité rare à faire mal sans hausser le ton, à transformer le malaise des autres en spectacle silencieux.

En cours d'histoire, je n'entends presque rien. Je revois son calme, ses yeux glacés, l'élégance de sa cruauté. J'ai froid alors que la salle est étouffante. Peut-être parce que je reconnais, avec une panique grandissante, que ce n'est pas seulement la peur qui m'accroche à elle. C'est autre chose. Quelque chose de plus obscur, de plus intime, et de bien plus difficile à pardonner.

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