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Chapitre 3 - Premier regard

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-08 02:32:09

Evelyn

Après la scène des distributeurs, je me promets de ne plus la regarder. C'est une décision presque enfantine, comme si fermer les yeux pouvait effacer le trouble qu'elle dépose en moi. Pendant deux jours, je fais des détours absurdes dans les couloirs, je m'attarde dans les toilettes avant les cours, je feins de chercher un stylo dans mon sac dès que j'entends son rire. Je me dis que je protège quelque chose. Je ne sais pas encore quoi. Mon calme, peut-être. Ou l'image rassurante que j'ai toujours eue de moi-même.

Le problème, c'est qu'on n'évite pas vraiment quelqu'un comme Scarlett. Même quand elle n'est pas là, on sait où elle vient de passer. Les conversations changent de nature à son approche. Son nom revient dans des murmures pressés. Une rumeur suffit à me faire lever la tête malgré moi. Je découvre avec honte que mon attention lui appartient déjà en partie, même quand je résiste.

Le mercredi, tout bascule en une seconde. Je sors du laboratoire de sciences avec mes fiches serrées contre moi. J'ai la tête pleine de formules, l'esprit ailleurs, et au coin du couloir je manque de percuter quelqu'un. Le choc est léger, presque rien. Je lève les yeux avec mon excuse déjà prête. Elle se fige dans ma gorge.

Scarlett est là, à moins d'un pas de moi.

Elle est seule. Pas d'amies, pas de public, pas de bruit autour d'elle. Juste cette proximité brutale qui me laisse sans défense. Je remarque des détails ridicules : la ligne nette de son eyeliner, une mèche sombre tombée près de sa tempe, l'odeur subtile et froide de son parfum. Son regard se pose sur moi et le monde entier semble se resserrer à l'intérieur de cette seconde.

Ce ne sont pas des yeux distraits. Pas le genre de regard que l'on jette par-dessus l'épaule à une silhouette sans importance. Elle me regarde vraiment. Comme si elle cherchait à comprendre quelque chose. Comme si, pendant un instant, j'existais entièrement dans son champ de vision. Mon cœur cogne si fort que j'en ai presque mal. Je sens la chaleur me monter au visage, puis descendre dans ma nuque, dans mes bras, jusque dans le creux de mon ventre.

Je ne sais pas combien de temps cela dure. Une seconde, peut-être deux. Pourtant cette fraction de temps semble plus vaste que certaines journées entières. J'ai l'impression qu'elle voit tout : ma gêne, mon souffle court, ma manière de retenir mes épaules quand j'ai peur, la chose confuse qui se débat déjà en moi chaque fois qu'elle s'approche. Je détourne les yeux la première, bien sûr. Je ne pourrais pas faire autrement sans m'effondrer.

— Pardon, je murmure enfin, avec une voix qui ne ressemble même plus à la mienne.

Je tente de la contourner, mais sa voix me retient avant que je puisse fuir.

— Evelyn, c'est ça ?

Je m'arrête net. Le couloir bascule légèrement autour de moi. Elle connaît mon prénom. Cette information minuscule me frappe avec une violence ridicule. Je me retourne juste assez pour la regarder, incapable de soutenir ses yeux plus d'une seconde.

— Oui.

— Hm.

Ce n'est pas une réponse, juste une manière de classer le mot quelque part en elle. Comme si elle vérifiait quelque chose qu'elle savait déjà. Puis elle s'écarte et continue sa route, me laissant debout au milieu du couloir avec mes feuilles tremblantes entre les mains. Rien d'autre ne s'est passé. Aucun sourire. Aucune explication. Seulement ce regard et mon prénom dans sa bouche.

Je devrais trouver cela anodin. Je n'y arrive pas. Le reste de la journée, tout me paraît irréel. Les voix des professeurs viennent de très loin. Je recopie des phrases sans les comprendre. Le soir, sous la douche, en me brossant les dents, en éteignant la lumière, je revois la scène encore et encore. Non pas parce qu'elle m'a parlé. Parce que, pendant un instant, elle m'a regardée comme si je n'étais plus invisible. Et je découvre que c'est précisément ce dont j'avais le plus peur.

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