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Chapitre 53 – Le manque

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2026-07-30 00:45:21

Ils lèvent tous les deux la tête. Ma mère pose son tricot. Mon père baisse le son de la télé. Ils me regardent comme s'ils avaient attendu cette phrase depuis longtemps sans oser me la demander.

— Je veux changer de lycée, je dis.

Silence.

— Pas dans cette ville, j'ajoute. Ailleurs.

Ma mère cligne des yeux.

— Ma chérie…

— S'il vous plaît. Écoutez-moi.

Je respire. J'ai préparé les mots. Je les sors dans l'ordre.

— Ce n'est pas une crise. Ce n'est pas un caprice. Je ne peux pas
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    Elle continue.— Vous imaginez si c'était vous. Vous imaginez, au milieu du hall, et il y a trente comptes qui décident si vous êtes une star ou une conne pour le week-end. Rangez ça.Elle fait un pas de plus. Elle attrape doucement le bras d'une fille de première qu'elle connaît, une fille qui s'appelle Chloé je crois, et elle lui abaisse le poignet, gentiment, sans force, mais avec quelque chose dans les yeux qui n'admet pas de discussion. Chloé range son téléphone dans sa poche, et elle rougit, et elle dit pardon très bas.Un effet domino se produit, mais pas total. La moitié des téléphones se baisse, l'autre moitié pas. Les autres se déplacent juste, ils reculent d'un mètre, ils se cachent derrière des épaules, ils continuent, plus discrètement. Je vois un garçon de terminale, au fond, tenir son téléphone en bas, à hauteur de hanche, en biais, l'objectif pointé vers nous. Il filme depuis là. Il croit qu'on ne le voit pas. Je le vois. Sarah le

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    Non. Je ne paie pas.Ce n'est pas dur à faire, à ma grande surprise. Ce n'est pas dur du tout. Je vois sa main trembler, je vois ses cils mouillés, je vois la mâchoire relâchée, et rien de tout cela ne franchit la distance entre elle et moi. Ce n'est pas de la dureté. C'est de la distance juste. La compassion qu'on peut avoir pour un être humain qui souffre, oui, je peux la loger quelque part, un petit coin d'humanité générale. Mais la compassion particulière, la compassion qui court, la compassion qui panse, celle-là, elle n'est plus à sa disposition. Elle a été retirée du service.— Laisse-moi juste,C'est la première chose qu'elle arrive à dire. Elle butte sur le mot. Sa gorge doit être serrée. Elle avale, elle reprend.— Laisse-moi juste parler, Evelyn. Deux minutes. Juste, s'il te plaît, deux minutes.Ses trois s'il te plaît sont dans ces cinq mots. C'est un chiffre que je compte à l'intérieur, avec la même froideur que je

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    EvelynElle est là. À un mètre de moi. Elle ne dit plus rien après mon prénom, elle reste plantée, et je vois sa poitrine se soulever trop vite sous le tissu noir, comme si elle avait couru pour arriver jusqu'ici, comme si le trajet entre le mur des casiers et moi avait été une traversée de désert.Je recule d'un pas. Ce n'est pas de la peur, c'est un calcul. Je veux de l'air entre elle et moi, je veux que mes poumons aient de quoi remplir sans respirer ce qui vient d'elle. Mon dos rencontre quelque chose. Le mur. Le mur froid du couloir des casiers, avec ses carreaux beiges et sa peinture repeinte pendant l'été, ce mur qui sentait la peinture fraîche ce matin et qui sent, en cet instant, l'année scolaire, la craie, les cartables mouillés d'un automne qui n'a même pas commencé.Je suis contre le mur.Elle ne recule pas, elle. Elle reste à sa distance, un mètre, peut-être un peu moins maintenant, et l'odeur me parvient. Je ne l'avais pas antic

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    Sarah, à ma droite, ne dit rien. Elle est en train de faire ce que Sarah fait de mieux, elle occupe l'espace. Elle a avancé d'un demi-pas, juste assez pour que la ligne entre Scarlett et moi passe désormais par elle si Scarlett veut avancer encore.Lily, à ma gauche, respire vite. Je sens sa respiration parce que son épaule bouge contre la mienne.Le couloir est plein. Il est plein comme il l'a rarement été un jour de rentrée à seize heures quarante-six. Personne ne sort. Personne ne rentre. Un mardi à cette heure, il devrait déjà y avoir la moitié des élèves dehors, ils devraient être en train d'ouvrir des chips au portail, en train de commenter leur emploi du temps sur les marches. Ils sont là. Ils sont tous là. Le hall de Westbrook Central s'est transformé en amphithéâtre en deux minutes, et Scarlett et moi sommes au centre de l'arène, sans avoir choisi d'y entrer, sans arme, sans texte, sans plan.Elle inspire. L'inspiration fait un bruit un peu t

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    EvelynMidi.La cantine. Je mange avec Lily et Sarah, Alix a son club d'écologie le mardi midi. On parle d'autre chose, on fait semblant de parler d'autre chose, on parle de l'emploi du temps et du prof d'histoire, mais le sujet est là, posé au milieu de la table comme un cinquième convive.On ne l'a pas revue de la matinée. Les terminales sont dans l'autre bâtiment. La cour est grande. Westbrook Central peut absorber une personne de plus, il l'a absorbée, moi, en novembre.— Elle va te chercher, dit Sarah, à un moment, en poussant son plateau.Je m'arrête de manger.— Non.— Evelyn. Elle a déménagé à quarante minutes de chez sa famille, elle a changé de lycée pour sa dernière année, elle atterrit ici, dans ton lycée. Tu crois qu'elle va te laisser tranquille ?— Peut-être que c'est une coïncidence.Sarah me regarde. Lily me regarde. Je regarde mon plateau.— Peut-être, je dis. On ne sait pas.— Peut-être, dit Sarah. Mais prépare-toi.L'après-midi passe. Cours de français. Cours de ma

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