LOGINSilence.— Est-ce qu'il faut que je lui dise ce week-end ? je demande.Elle réfléchit.— Ma chérie. Tu fais comme tu veux. Il faut que tu le dises quand tu es prête. Pas quand tu penses qu'il est prêt. Lui, il attendra. Il attend déjà, d'ailleurs, à sa façon.— Il attend ?— Il sait, je crois.— Il sait quoi ?— Il ne sait pas les mots. Mais il sent que tu portes quelque chose. Il te regarde différemment depuis novembre. Il ne parle pas de ça avec moi, ce n'est pas notre truc. Mais je vois. Il attend.Je hoche la tête.Je décide.— Pas ce week-end, dis-je. Un autre.— D'accord.— Peut-être pas le prochain non plus.— D'accord.— Mais bientôt.— D'accord.Elle boit sa tisane. Elle sourit.Silence.Puis elle dit, à voix basse :— Ma chérie.— Oui.— Je te trouve belle.Je la regar
Nous ne disons rien de plus sur ce sujet. Nous parlons de son livre. Nous parlons d'une exposition qu'elle voudrait aller voir à la ville d'à côté. Nous parlons de Mme Ferrand, de sa manière de dire techniquement solide. Nous rions.À neuf heures, nous sortons. Il fait nuit. Il pleut un peu , la pluie que ma tante avait annoncée mardi de la semaine précédente est enfin là, avec une semaine de retard.Elle sort un parapluie de son sac.— Tu partages ?— Oui.Nous marchons sous le parapluie. Nos épaules se touchent presque. Pas tout à fait. Un peu. Un contact accidentel, un contact d'occasion.Je pense au fantôme. Il est dans ma chambre chez ma tante, à trois cents mètres d'ici. Il est de la taille d'un grain de riz.Il ne peut pas m'atteindre sous ce parapluie.Nous marchons jusqu'à un carrefour. Là, nos chemins se séparent.— À la semaine prochaine ?— À la semaine prochaine.
Je pleure et je souris. Je souris et je pleure. Le miroir renvoie cette image une fille de seize ans avec le pyjama de travers qui pleure et sourit en même temps dans une salle de bain à sept heures moins le quart. Personne ne me voit. Personne ne saura jamais qu'à ce moment précis, dans cette maison qui n'existe pas dans les biographies, il s'est passé quelque chose. Un des moments les plus importants de ma vie. Une phrase à voix haute. Un miroir. Un ventre caressé. Trois larmes. C'est intime. Ça restera intime. Je n'en parlerai peut-être à personne. Ou peut-être qu'un jour, plus tard, à une femme que je n'ai pas encore rencontrée — une femme avec qui je ferai des brioches un dimanche — je raconterai ce matin. Je lui dirai tu sais, la première fois que je l'ai dit, c'était devant un miroir chez ma tante, à sept heures moins le quart, un matin de mars, quand j'avais seize ans. Elle sourira. Elle me
Silence. Elle attend.— Je ne sais pas quoi en faire, dis-je. Je ne sais pas si c'est vrai. Je ne sais pas si c'est faux. Je ne peux pas vérifier. Alors j'ai décidé enfin, Sarah m'a poussée à décider , de ne pas y penser tant qu'il n'y a pas de date. Ce sera au moment où ce sera. Pas avant.— Sage décision.— Sarah m'a dit la même phrase.— Sarah est sage.— Sarah est très sage.Nous rions.Nous nous couchons. Nous parlons encore un peu dans le noir, mais plus léger cette fois. Elle me parle d'un garçon de sa classe qui a essayé de l'inviter à sortir la semaine dernière et à qui elle a dit non sans savoir vraiment pourquoi.— C'est peut-être un signe, dis-je à moitié en plaisantant.— Un signe de quoi ?— De rien. Juste un signe.Elle rit doucement dans le noir.— On verra plus tard, dit-elle.C'est la deuxième fois qu'elle dit cette phrase —m, on verra plu
Cette nuit-là, je fais un rêve d'elle. Ce n'est pas un cauchemar. Ce n'est pas non plus un rêve érotique , je m'attendais à en avoir un, avec la lettre lue, avec le fantôme qui a bougé, avec ce contexte remué. Non. Je rêve d'elle sur un banc. Un banc que je ne reconnais pas. Elle est assise, elle regarde devant elle, elle ne me voit pas. Elle est habillée en noir. Elle est plus mince que dans mon souvenir. Elle a le visage tourné vers un horizon qu'elle seule voit.Je passe à côté d'elle dans le rêve. Je ne m'arrête pas. Elle ne se retourne pas. Nous ne nous parlons pas. Je continue.Je me réveille à six heures et demie. Le rêve me quitte doucement. Je me sens calme.Je descends. Ma tante fait du thé.— Bien dormi ?— Oui.— Ta cousine appelle-t-elle Sarah est venue hier soir. Elle avait l'air pressée.— On avait un truc à faire.— D'accord.Elle ne pose pas plus de questions. Je bois mon thé.
Elle peut être vraie ou fausse. Elle peut être calculée ou sincère. Ça n'a aucune importance. Ce qui importe, c'est ce que j'ai vécu à Northwood. Ce qui importe, c'est le mot souris. Ce qui importe, c'est elle a bien servi son rôle. Ces mots-là ont été prononcés. Ces mots-là ne sont pas rattrapables par une insinuation trois mois plus tard.Je respire.Je prends le téléphone. J'appelle Sarah.Elle décroche à la deuxième sonnerie.— Ça va ?— J'ai lu la lettre.Silence.— J'arrive.— Tu es sûre ?— J'arrive.Elle raccroche.Vingt minutes plus tard, la sonnette. Ma tante n'est toujours pas rentrée. J'ouvre. Sarah est là, à vélo. Elle a le visage rouge. Elle est essoufflée.— Monte, je dis.Nous montons. Je referme la porte de la chambre. Je m'assois sur le lit. Elle s'assoit à côté de moi, en tailleur.Je lui tends la lettre.Elle la prend. E







