LOGIN« Il est... cuit, répondit Léo. Tout à fait cuit. »
Le mot tomba dans le silence comme un caillou dans l’eau. Pas un gros caillou – un petit, juste assez pour faire des ronds. Chantal Bellanger cessa de sourire. François Bellanger toussota. Monsieur Mercier, qui avait déjà la bouche pleine, continua de mastiquer sans rien dire, mais sa femme posa sa fourchette avec une lenteur gênée. « Isabelle a toujours eu du mal avec la cuisson, reprit Léo sur le ton de la confidence aimable. C’est une histoire d’intuition, la viande. On l’a ou on ne l’a pas. » Il dit cela en regardant les invités, pas elle. Il ne la regardait presque jamais quand il lançait ces phrases-là. C’était comme si elle n’était pas vraiment là, comme si elle était un objet dont on parlait en son absence – un meuble mal placé, une lampe qui éclaire mal. Isabelle sentit la chaleur lui monter aux joues, cette chaleur bête qu’elle détestait, qui la trahissait toujours. Elle baissa les yeux vers son assiette vide et se demanda si quelqu’un remarquerait qu’elle ne mangeait pas. Miryam remarqua. Miryam était assise à l’autre bout de la table, à la place la moins flatteuse – celle qu’on réserve à l’amie célibataire qui ne dépare pas le plan de table mais ne le sublime pas non plus. Elle portait une robe vert bouteille qu’elle avait achetée en solde l’hiver précédent, et ses cheveux bruns étaient relevés en un chignon approximatif maintenu par un crayon. Elle n’était pas coiffée, pas maquillée, pas parée – elle était juste Miryam, et c’était pour cela qu’Isabelle l’aimait. Elle ne jouait aucun rôle. Elle ne savait pas faire. Quand Léo prononça sa petite phrase sur l’intuition de la viande, Miryam ne dit rien. Mais ses doigts se crispèrent autour de sa serviette en tissu, cette serviette qu’Isabelle avait repassée le matin même en pensant à sa mère, qui repassait les serviettes du dimanche avec une application religieuse. Miryam serra le tissu entre ses phalanges, si fort que ses jointures blanchirent. Puis elle regarda Isabelle. Ce n’était pas un regard de pitié. Miryam ne faisait jamais de pitié, elle trouvait cela humiliant pour les deux parties. C’était un regard d’alerte, un regard qui disait tu as entendu ce que j’ai entendu ? Et Isabelle, qui connaissait ce regard depuis l’université, depuis les nuits de révision où Miryam la secouait pour l’empêcher de s’endormir sur ses cours, Isabelle soutint ce regard une seconde, une seule, avant de détourner les yeux. « Moi, je le trouve très bien, ce rôti », dit Chantal Bellanger avec une gaieté artificielle qui sonnait faux comme un billet de monopoly. « Merci, Chantal », murmura Isabelle. Elle se resservit un verre d’eau pour s’occuper les mains. Le repas continua. Les conversations dérivèrent vers la politique locale, les projets d’aménagement du quartier, une rumeur de fusion entre deux cabinets d’avocats. Isabelle hochait la tête aux bons moments, riait quand il fallait rire, proposait du vin quand les verres étaient vides. Elle faisait tout ce qu’il fallait faire. Elle était une hôtesse parfaite, une épouse irréprochable, une femme qui tenait sa maison et son rôle avec une grâce que personne ne pouvait lui reprocher. Et pendant tout ce temps, la phrase de Léo tournait dans sa tête comme une mouche contre une vitre. C’est une histoire d’intuition, la viande. On l’a ou on ne l’a pas. Elle ne l’avait pas.Ce fut à ce moment-là que Léo entra dans la cuisine.Il portait sa robe de chambre en soie, celle qu’Isabelle lui avait offerte pour leurs sept ans de mariage, et il tenait à la main une enveloppe blanche – une carte de fête des mères achetée la veille dans une boutique du centre-ville, avec un texte imprimé et un cœur en relief. Il s’arrêta sur le seuil, vit Isabelle agenouillée devant Gédéon, vit le dessin posé sur la table, vit les larmes sur les joues de sa femme.— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.— Regarde, dit Isabelle en se relevant. Regarde ce que Gédéon m’a fait. Un dessin. C’est moi, et les trois cœurs, c’est les enfants. Il a écrit « Pour maman ». Regarde comme c’est beau.Léo s’approcha. Il posa l’enveloppe sur la table et prit le dessin. Il le regarda, et quelque chose dans son visage se ferma. Ce fut un éclair – une crispation des mâchoires, un pli au coin des lèvres, une ombre qui passa dans ses yeux et qui disparut aussitôt. Mais Gédéon la vit. Gédéon, qui obser
La fête des mères tombait un dimanche de mai, et Gédéon avait préparé son cadeau depuis des semaines.Il l’avait fabriqué en secret, dans sa chambre, pendant les heures où il était censé faire ses devoirs ou dormir. Il avait sorti sa boîte de crayons de couleur – celle qu’Isabelle lui avait offerte à Noël, avec toutes les nuances possibles, du rouge cerise au bleu nuit en passant par le vert émeraude – et il avait dessiné, gommé, recommencé, avec une patience qu’il ne montrait que pour les choses importantes.Le résultat était là, sur une feuille de papier à dessin qu’il avait pliée en quatre pour la cacher dans son cartable. Une femme aux cheveux bruns et au sourire large se tenait au milieu de la page, les bras ouverts. Elle portait une robe bleu marine – celle qu’Isabelle mettait tout le temps, celle qu’elle avait sur le dos le jour où Gédéon était arrivé dans cette maison, et qu’il n’avait jamais oubliée. Autour d’elle, trois petits cœurs rouges flottaient dans le ciel bleu. En ba
Isabelle secoua la tête, lentement, comme si elle refusait d’entendre ce qu’elle venait d’entendre.— C’est absurde. Léo l’a emmené faire un bilan de santé. Il me l’a dit. Gédéon était fatigué, il avait des cernes, on s’inquiétait pour sa croissance. C’était un simple bilan de routine.— Est-ce que tu as vu les résultats de ce bilan ?— Non. Léo a dit que tout allait bien. Qu’il n’y avait rien à signaler.— Et tu l’as cru ?Isabelle ouvrit la bouche, la referma. Elle regarda son café refroidi, le vieil homme qui tournait les pages de son journal, la jeune femme qui tapait sur son clavier.— Écoute, Miryam. Je sais que tu veux m’aider. Je sais que tu t’inquiètes pour moi, pour Gédéon. Mais tu t’emballes. Léo est avocat. Il voit des dizaines de confrères chaque semaine. C’est pour son travail, tout ça. Il a des dossiers juridiques tout le temps. Des consultations, des expertises, des rendez-vous avec des spécialistes. Ce n’est pas bizarre. C’est son métier.— Et l’enveloppe ? La façon d
Miryam attendit le lendemain pour parler à Isabelle.Elle avait passé une nuit blanche à retourner les questions dans sa tête, à peser le pour et le contre, à se demander si elle devait tout dire ou continuer de se taire. Au petit matin, elle avait pris sa décision : elle ne pouvait pas garder cela pour elle. Elle ne pouvait pas continuer à accumuler des preuves sans jamais les partager. Isabelle méritait de savoir. Même si elle refusait d’entendre. Même si elle balayait tout d’un revers de main, comme elle le faisait toujours.Elles se retrouvèrent dans un café du centre-ville, un endroit neutre, loin de la grande maison et de ses murs trop silencieux. Dehors, le mois de janvier déroulait son ciel gris et ses trottoirs glacés. À l’intérieur, le café était presque vide. Un vieil homme lisait son journal au comptoir. Une jeune femme tapait sur son ordinateur portable, les sourcils froncés. Le serveur essuyait des verres derrière le comptoir avec des gestes lents de somnambule.Isabelle
Léo traversa la ville sans se presser. Il s’arrêta devant un immeuble du centre-ville, une bâtisse ancienne aux murs de pierre et aux fenêtres à meneaux. Une plaque en cuivre, près de la porte d’entrée, indiquait : Maître Delorme, avocat à la Cour. Miryam nota le nom mentalement, le répéta plusieurs fois pour ne pas l’oublier, puis elle le griffonna sur un coin de son carnet pendant que Léo s’engouffrait à l’intérieur.Un cabinet juridique. Ce n’était pas le sien. Ce n’était pas celui de ses associés. C’était un autre cabinet, dans un autre quartier, avec un autre nom sur la plaque.Que faisait Léo chez un confrère ? Pourquoi n’en avait-il pas parlé à Isabelle ? Pourquoi ce regard furtif en sortant de sa voiture, comme s’il craignait d’être vu ?L’attente dura quarante minutes. Miryam les passa à faire les cent pas dans sa tête, à imaginer le pire, à se répéter qu’elle n’avait pas le droit d’être là, qu’elle violait la vie privée d’un homme, qu’Isabelle ne lui pardonnerait jamais si e
Il la regarda un long moment, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Puis son visage se ferma, et il haussa les épaules.— Rien. Le travail. Je te l’ai déjà dit. Le dossier Mercier est en train de me rendre fou. Le juge refuse toutes mes demandes, le client menace de changer de cabinet, et la fusion approche. J’ai des nuits blanches, Isabelle. Des nuits entières à retourner les arguments dans ma tête. Mais ça va passer. Il faut juste que je tienne encore quelques semaines.Elle hocha la tête, posa une main sur son bras.— Tu devrais te reposer. Prendre un peu de distance. Ce n’est qu’un dossier. Ce n’est pas la fin du monde.— Pour toi, ce n’est qu’un dossier. Pour moi, c’est ma carrière. Ma réputation. Tout ce que j’ai construit depuis quinze ans. Alors non, je ne peux pas prendre de distance. Je ne peux pas me reposer. Je dois me battre.Il y avait dans sa voix une agressivité mal contenue, une colère qui ne demandait qu’à exploser. Isabelle retira sa main, recula d’un pas.— D’a







