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La fumée du rôti flottait encore au-dessus de la table quand Isabelle comprit qu’elle avait oublié l’échalote.
Pas l’oignon. L’oignon, elle l’avait ciselé fin, en pleurant un peu parce que c’était un oignon nouveau, de ceux qui vous agressent les yeux sans prévenir et vous obligent à vous essuyer les paupières du revers de la main comme une enfant. Elle avait même pris soin de le faire revenir à feu doux, dans du beurre, pas dans de l’huile – Léo détestait le goût de l’huile d’olive quand elle chauffait trop, il disait que ça faisait « cantine », et ce mot-là, dans sa bouche, était une insulte. Non, l’oignon était parfait, translucide et fondant, presque invisible dans la sauce. Mais l’échalote. Cette petite note sucrée, ce parfum discret qui faisait toute la différence entre un rôti correct et un rôti réussi. Léo le lui avait expliqué un soir, un livre de cuisine ouvert sur les genoux, un cadeau d’un client dont il parlait avec une déférence qu’il n’avait jamais pour elle. « L’échalote, Isabelle, c’est ce qui sépare l’amateur du cuisinier. » Il avait appuyé sur cuisinier comme on appuie sur une touche de piano, avec une précision presque cruelle, et elle avait hoché la tête en se promettant de ne jamais l’oublier. Elle l’avait oubliée. Elle disposa les assiettes avec une lenteur appliquée, cette lenteur qu’on réserve aux gestes qu’on veut impeccables pour ne pas avoir à penser à ce qui cloche. Les invités étaient déjà à table depuis vingt minutes. Les Bellanger – François Bellanger, un associé du cabinet, et sa femme Chantal, une brune maigre qui portait des colliers trop lourds pour son cou –, et puis les Mercier, des voisins récents que Léo tenait à impressionner parce que monsieur Mercier siégeait au conseil municipal et que Léo, depuis quelque temps, parlait de « diversifier ses appuis ». Isabelle avait dressé la table comme pour une photographie : les assiettes en porcelaine blanche héritées de sa grand-mère, les couverts en argent dépareillés mais astiqués la veille, les verres à pied qu’elle avait sortis du vaisselier en retenant son souffle parce qu’ils étaient si fins qu’ils vibraient au moindre choc. Elle avait même acheté des fleurs – des pivoines, hors de prix pour la saison – et les avait disposées dans un vase en cristal au centre de la table, un vase de mariage auquel elle tenait plus qu’elle ne l’aurait avoué. Tout était parfait, ou presque. Elle posa le plat au centre de la table et sourit. Un sourire qu’elle avait répété devant le miroir de la chambre avant de descendre, un sourire qui disait je suis heureuse, je suis sereine, je maîtrise la situation. Elle savait que ce sourire était son meilleur atout, bien plus que sa robe bleu marine – trop simple, avait dit Léo en la voyant, « on dirait que tu vas à un enterrement », mais elle l’avait gardée quand même parce que c’était la seule dans laquelle elle se sentait à peu près elle-même. Elle sourit donc, et pendant un instant, tout alla bien. Et puis Léo prit la parole. « Alors, ce rôti, il est comment ? » demanda Chantal Bellanger avec une politesse un peu forcée, la fourchette déjà en l’air. Léo posa sa serviette sur ses genoux avec un geste lent, presque cérémonieux. Il avait cette façon de prendre son temps avant de parler qui transformait chaque silence en une petite scène de théâtre. Il coupa une tranche de viande, la porta à sa bouche, mastiqua longuement. Isabelle sentit son propre sourire se figer, comme un plâtre qui sèche trop vite.Elle mena son enquête avec discrétion. Elle ne posait pas de questions directes – elle avait appris que les questions directes effrayaient Isabelle et mettaient Léo sur ses gardes. Elle procédait par petites touches, par remarques anodines, par conversations légères qui n’avaient l’air de rien.— Léo travaille beaucoup en ce moment, disait-elle en servant le thé.— Oui. C’est ce procès Mercier. Il n’en voit pas la fin.— Il doit être épuisé. Tous ces allers-retours, ces déplacements. Il était où, la semaine dernière ? À Lyon, c’est ça ?— Oui. Lyon. Et puis Montpellier, je crois. Ou Nîmes. Je ne sais plus. Il voyage tellement que je perds le fil.Miryam hochait la tête, prenait une gorgée de thé, et notait mentalement l’information. Lyon. Montpellier. Nîmes. Elle vérifierait plus tard. Elle vérifiait toujours.Un soir de juillet, elle était chez Isabelle, assise dans le vieux fauteuil près du canapé où son amie reposait, les pieds surélevés par des coussins. La nuit commençait à tombe
— Où est-il ce soir ? demanda-t-elle un jeudi de juin, en posant son livre sur ses genoux.— À une réunion. Une réunion importante. Il rentrera tard.— C’est la troisième réunion cette semaine.Isabelle tourna la tête vers la fenêtre. Le jour déclinait doucement, et le jardin s’embrasait de lumière dorée. Gédéon était assis sous le cerisier, un livre sur les genoux – il lisait de plus en plus, ces derniers temps, comme si les livres étaient un refuge où personne ne pouvait l’atteindre.— Je sais, dit Isabelle. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je l’accuse de mentir ? Que je lui fasse une scène ? Je suis clouée sur ce canapé, Miryam. Je ne peux même pas aller jusqu’à la cuisine sans m’essouffler. Je ne peux pas me battre. Pas maintenant.— Je pourrais me battre à ta place.— Non. Pas toi. Tu te bats déjà assez comme ça.Miryam ne répondit pas. Elle regardait Isabelle, allongée sur le canapé, le visage pâle, les mains posées sur son ventre, et elle se disait que cette femme
Elle lisait bien, Miryam. Elle changeait sa voix pour chaque personnage, montait dans les aigus pour les héroïnes, prenait un ton grave pour les méchants. Isabelle écoutait en fermant les yeux, les mains posées sur son ventre qui s’arrondissait de jour en jour, et elle oubliait un peu la peur. Elle oubliait le sang sur le carrelage, le visage grave du médecin, les menaces qui pesaient sur ses bébés. Elle se laissait emporter par les histoires, par la voix de son amie, par cette parenthèse de douceur dans le quotidien pesant de la grande maison.— Encore un chapitre, disait-elle quand Miryam refermait le livre.— Tu devrais dormir.— Je ne peux pas dormir. J’ai trop peur de faire un cauchemar. Encore un chapitre. Juste un.Et Miryam rouvrait le livre, souriait, et continuait de lire.Gédéon, lui, était devenu le petit gardien de la maison. Il apportait à Isabelle des verres d’eau, des coussins, des magazines. Il lui racontait sa journée d’école, ses devoirs, ses parties de billes dans
— Tu ne me supportes pas. Tu me sauves.— C’est la même chose.Elles restèrent toutes les trois dans le jardin, sous le cerisier en fleurs, à regarder les poissons rouges tourner dans leur bassin. Isabelle avait les yeux encore humides, mais elle souriait – un vrai sourire, cette fois, un sourire qui montait jusqu’aux yeux.Elle ne savait pas si Miryam avait raison. Elle ne savait pas si Léo était vraiment bizarre, ou si c’était elle qui refusait de voir. Elle ne savait pas si son mariage pouvait encore être sauvé, ou s’il était déjà trop tard.Mais elle savait qu’elle n’était pas seule. Et cela, pour l’instant, suffisait.***Le médecin fut formel : repos complet.Isabelle avait commencé à saigner un matin de mai, quelques gouttes à peine, un filet rouge sur le carrelage de la salle de bains qui lui avait glacé le sang. Elle était restée pétrifiée devant le lavabo, les mains crispées sur le rebord, le cœur battant à tout rompre. Pas maintenant. Pas après tout ce temps. Pas après tout
— Parce que tu as décidé qu’ils n’existaient plus.— Parce que j’ai des yeux. Parce que je vois comment il te parle, comment il te regarde, comment il s’éloigne de toi un peu plus chaque jour. Et je vois comment il regarde Gédéon. Ce n’est pas le regard d’un père. C’est le regard d’un homme qui a quelque chose à cacher.Isabelle se retourna brusquement. Ses yeux brillaient de colère, mais aussi de quelque chose d’autre – de la peur, peut-être, ou de la tristesse.— Tu gâches tout, Miryam. Tu gâches même ça.Sa voix s’était brisée sur le dernier mot. Elle ne criait pas – elle ne criait jamais –, mais ses mots claquaient comme des gifles. Miryam accusa le coup sans rien dire. Elle resta immobile, les bras ballants, le visage pâle.Le silence retomba sur le jardin. Même Gédéon s’était arrêté de courir, là-bas, sous le cerisier. Il regardait les deux femmes debout près du bassin, et il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il sentait que quelque chose était cassé.Isabelle baissa la t
Miryam passa le lendemain en fin d’après-midi, sans prévenir.Elle n’avait pas téléphoné avant de venir, ce qui ne lui ressemblait pas. D’habitude, elle appelait, prévenait, s’annonçait – par politesse, par habitude, par crainte de déranger. Mais ce jour-là, elle avait roulé jusqu’à la grande maison sans réfléchir, poussée par une urgence muette qui ne la lâchait plus depuis la veille.Isabelle était dans le jardin, assise sur le banc de pierre, près du bassin aux poissons rouges. Elle portait une robe ample, une robe de grossesse qu’elle venait d’acheter et qu’elle trouvait encore trop grande pour elle, et elle avait les pieds nus dans l’herbe, malgré la fraîcheur du mois d’avril. Gédéon jouait un peu plus loin, sous le cerisier qui commençait à fleurir – de petites fleurs blanches et fragiles qui tombaient en pluie à chaque coup de vent.— Tu es là, dit Isabelle en levant les yeux vers son amie. Je ne t’attendais pas.— Je sais. J’avais besoin de te voir.Miryam s’assit à côté d’ell







