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CHAPITRE 3 – LE SOURIRE FIGÉ (fin)

Autor: L'encre
last update Fecha de publicación: 2026-06-26 07:39:48

À dix heures et demie, les invités partirent. François Bellanger serra la main de Léo avec une chaleur professionnelle ; Chantal embrassa Isabelle sur les deux joues en lui glissant un « merci pour cette soirée, c’était charmant » qui ne voulait rien dire. Les Mercier partirent les derniers, madame Mercier un peu éméchée, monsieur Mercier la tenant par le coude avec une patience d’époux ancien. La porte se referma. Le silence retomba sur la maison comme un couvercle.

Isabelle débarrassa la table sans rien dire. Elle empila les assiettes, ramassa les verres, plia les serviettes tachées. La cuisine était pleine de restes, de plats à moitié vides, d’odeurs mêlées de viande froide et de bougie éteinte. Elle aurait dû tout ranger, tout laver, tout remettre en ordre – mais elle resta immobile un instant, les mains posées sur le bord de l’évier, les yeux fixés sur le carrelage mural dont un coin s’était fendu l’hiver précédent sans qu’elle ait jamais trouvé le temps de le faire réparer.

Léo entra dans la cuisine. Il posa sa veste sur une chaise, défit sa cravate d’un geste las. Il ne la regarda pas. Il ne lui dit pas bonne nuit. Il monta l’escalier sans un mot, et elle entendit la porte de la salle de bains se refermer, puis le cliquetis du verrou.

Dans la salle de bains, Léo s’immobilisa devant le lavabo.

La pièce était froide, éclairée par un néon blafard qui donnait à la peau une pâleur d’hôpital. Il ne se regarda pas tout de suite. Il resta là, les mains appuyées sur le rebord du lavabo, la tête baissée, les épaules voûtées comme si un poids énorme venait de s’abattre sur lui – un poids qu’il ne montrait jamais, qu’il ne nommait jamais, et dont personne, pas même Isabelle, ne soupçonnait l’existence. L’eau coulait goutte à goutte du robinet mal fermé, un bruit régulier qui rythmait le silence.

Il releva la tête et se regarda dans le miroir.

Il se regarda vraiment. Pas le regard rapide qu’on jette à son reflet en se lavant les mains, pas l’inspection distraite des cheveux ou du col de chemise. Non : un regard fixe, profond, presque insoutenable. Il regarda ses yeux – ces yeux qu’on disait beaux, d’un brun tirant sur le miel –, il regarda les cernes violets qui les creusaient depuis des mois, les ridules au coin des paupières, cette marque sur sa joue gauche qu’il avait depuis l’enfance et dont il n’avait jamais parlé à personne. Il regarda sa bouche, cette bouche qui tout à l’heure avait lancé une phrase cruelle sans même y penser, ou en y pensant trop, il ne savait plus. Il regarda l’homme dans le miroir et cet homme ne lui plaisait pas.

Trente secondes.

Trente secondes de vide absolu, de suspension, d’absence à soi-même et au monde. Isabelle, en bas, débarrassait la table et ne savait rien. Miryam, dans sa voiture, rentrait chez elle et ne savait rien. Personne ne savait rien. Cette seconde de vérité n’appartenait qu’à lui, et il ne la partagerait jamais – ni avec sa femme, ni avec ses associés, ni avec le fantôme de son propre père qui venait parfois lui rendre visite dans ces moments-là, quand le silence était trop grand et le miroir trop honnête.

Puis il se recomposa un visage.

Ce fut presque imperceptible : un léger mouvement des mâchoires, un clignement plus appuyé, un souffle expulsé lentement par le nez. Les épaules se redressèrent. Les sourcils reprirent leur place habituelle, légèrement arqués, ironiques. La bouche se ferma en une ligne droite, neutre, maîtrisée. L’homme qui sortit de la salle de bains n’était plus celui qui y était entré. C’était l’autre. Le vrai – si tant est qu’il y en eût un.

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