Se connecterIl descendit l’escalier. Isabelle finissait de ranger la cuisine, silencieuse, efficace, transparente.
« Bonne nuit », dit Léo en passant devant la porte sans s’arrêter. « Bonne nuit », répondit Isabelle sans se retourner. Elle n’avait pas besoin de se retourner. Elle connaissait cette voix-là. C’était la voix des soirs où il ne fallait pas insister, la voix des lendemains de disputes qui n’avaient pas eu lieu mais qui pesaient quand même, la voix d’un homme qui donnait congé à sa femme comme on donne congé à une employée en fin de service. Elle éteignit la lumière de la cuisine et resta un moment dans le noir, debout, les bras ballants, écoutant les bruits de la maison qui se taisait peu à peu. Le frigo qui ronronnait. L’horloge du salon qui égrenait les secondes. Le plancher qui craquait à l’étage sous les pas de Léo, puis plus rien. Le sourire parfait, elle l’avait porté toute la soirée. Il était encore là, quelque part sur son visage, comme un masque qu’on a oublié d’enlever. Elle le sentait, ce sourire, figé au coin de ses lèvres, inutile et dérisoire dans l’obscurité de la cuisine vide. Elle ne pleura pas. Pas ce soir-là. Elle monta se coucher, se glissa dans le lit à côté de Léo qui faisait déjà semblant de dormir – elle connaissait sa respiration quand il dormait vraiment, plus profonde, plus lente –, et elle attendit le sommeil en fixant le plafond, les mains croisées sur le ventre, comme une gisante de pierre sur un tombeau. Dehors, la nuit était calme. La lune éclairait le jardin, la voiture de Miryam garée dans l’allée des Mercier, le vase en cristal encore posé sur la table du salon avec les pivoines qui commençaient déjà à faner. Demain, il faudrait jeter les fleurs. Demain, il faudrait recommencer. Isabelle ferma les yeux. *** C’était un mardi. Isabelle se souviendrait plus tard que c’était un mardi, parce que le mardi était le jour où Léo rentrait le plus tard du cabinet, et que ce mardi-là, il avait exceptionnellement demandé à la rejoindre en ville pour un dîner avec ses collaborateurs. « Une petite équipe, avait-il précisé au téléphone, six ou sept personnes, rien de formel. » Elle avait accepté sans poser de questions, parce qu’elle posait rarement des questions, et puis parce qu’elle avait passé l’après-midi à la librairie du centre-ville, cette librairie où elle allait quand elle avait besoin de respirer, et qu’elle était de bonne humeur – une humeur légère, presque insouciante, de celles qui vous font oublier les échalotes et les sourires figés. Le restaurant était un italien du quartier des affaires, une de ces trattorias chic où les nappes sont en papier mais les prix en lin, où les serveurs parlent avec un accent authentique et où la clientèle se compose d’avocats, de notaires et de cadres supérieurs qui mâchent leurs pâtes en parlant contentieux. Isabelle arriva avec dix minutes d’avance, comme toujours, et s’assit au bar en attendant Léo. Elle portait une robe rouge – pas la bleu marine, pas celle qui faisait enterrement –, une robe rouge qu’elle avait achetée six mois plus tôt et qu’elle n’avait jamais osé mettre parce que Léo lui avait dit un jour que le rouge, sur une femme, ça faisait « vulgaire ou espagnole », et qu’il n’aimait ni l’un ni l’autre. Mais ce matin-là, en ouvrant son armoire, elle avait attrapé la robe rouge sans réfléchir, ou en réfléchissant trop, elle ne savait plus. Elle l’avait enfilée comme on enfile une armure légère, quelque chose qui protège sans peser, et elle s’était trouvée jolie dans le miroir de la chambre. Pas belle – jolie. C’était déjà beaucoup.Et ce quelque chose risquait de détruire tout ce qu’Isabelle avait essayé de construire.— Pas encore, dit-elle enfin.— Pourquoi ?— Parce que je ne suis pas prête. Parce que si tu découvres quelque chose de grave, quelque chose que je ne peux pas ignorer, je ne sais pas si j’aurai la force de réagir. J’ai trois enfants, Miryam. Trois enfants qui dépendent de moi. Je ne peux pas me permettre de tout faire exploser sur un soupçon.— Ce n’est pas un soupçon. C’est une accumulation de preuves. Depuis des mois, j’observe, je note, je...— Je sais que tu notes. Je sais que tu as un carnet. Je l’ai vu.Miryam se figea. Elle ne savait pas qu’Isabelle était au courant. Elle croyait que ses notes étaient secrètes, cachées, protégées.— Tu ne m’en as jamais parlé, dit-elle prudemment.— Parce que je ne voulais pas savoir ce qu’il y avait dedans. Parce que chaque fois que tu notes quelque chose, chaque fois que tu ajoutes une ligne à ce carnet, c’est une pierre de plus sur le mur qui est en tra
Miryam écouta le récit d’Isabelle sans l’interrompre, les deux mains serrées autour de sa tasse de thé. C’était un lundi après-midi, et elles étaient assises dans la cuisine de Miryam, cette petite cuisine encombrée de livres et de plantes vertes où tant de confidences avaient été faites au fil des années. Dehors, la pluie de novembre frappait les vitres avec une régularité de métronome, et le radiateur ronronnait dans un coin, répandant une chaleur douce et rassurante.Isabelle venait de tout raconter. La scène du jardin, Léo accroupi devant Gédéon, les mains sur ses épaules. Le silence soudain quand elle s’était approchée. L’explication de Léo, le soir même – les cauchemars, l’adaptation difficile, la psychologue qui avait dit qu’il fallait du temps.— Il avait l’air sincère, conclut Isabelle. Il avait l’air de vraiment s’inquiéter pour Gédéon. Et c’est vrai que Gédéon fait des cauchemars. Je l’ai entendu, moi aussi. Peut-être que j’ai mal interprété ce que j’ai vu. Peut-être que je
Il s’approcha d’elle et s’assit sur le canapé, à côté d’elle, pas trop près, juste assez pour qu’elle sente sa présence. Il posa une main sur la sienne, une main chaude et lourde, et il baissa la voix.— Je sais que tu t’inquiètes pour lui. Moi aussi, je m’inquiète. Mais il faut lui laisser du temps. Il ne faut pas le brusquer. Si tu commences à l’interroger, à le questionner sur ce qu’il ressent, il va se refermer encore plus. Il faut qu’il vienne vers nous quand il sera prêt.Isabelle hocha la tête, lentement. Elle voulait le croire. Elle avait envie de le croire. L’explication était raisonnable, cohérente, rassurante. Léo était un bon père, après tout. Il l’avait prouvé ces dernières semaines. Il s’occupait des jumeaux, il jouait avec Gédéon, il préparait le dîner. Il avait changé. Vraiment changé.Et pourtant.Quelque chose grattait au fond d’elle. Quelque chose de minuscule, d’insistant, comme un gravier dans une chaussure. Pourquoi Gédéon avait-il semblé si terrifié dans le jard
Isabelle attendit que les jumeaux soient couchés pour parler à Léo. C’était devenu un rituel chez elle : repousser les conversations difficiles jusqu’à ce que la maison soit endormie, jusqu’à ce que les témoins soient neutralisés, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le silence et la pénombre pour entendre ce qui allait être dit. Elle avait passé l’après-midi à ruminer la scène du jardin – Léo accroupi devant Gédéon, ses mains sur ses épaules, cette façon qu’ils avaient eue de se taire brusquement quand elle s’était approchée. Elle avait retourné les images dans sa tête, encore et encore, comme on retourne un puzzle dont on sait qu’il manque des pièces. Le dîner s’était déroulé dans un calme étrange. Léo avait été charmant, comme toujours ces derniers temps. Il avait complimenté le gratin de courgettes, avait raconté une anecdote amusante sur un confrère qui s’était trompé de dossier au tribunal, avait même proposé de donner le biberon à Yvonne pendant qu’Isabelle s’occupait d’Yvon. G
— Gédéon s’y intéresse. Il joue dans l’équipe de l’école, tu te souviens ? Je lui donnais des conseils. Des trucs de stratégie. De placement sur le terrain. Rien de bien sérieux.Isabelle regarda Gédéon. Il n’avait toujours pas levé la tête. Ses épaules étaient voûtées, ses mains enfoncées dans les poches de son jean, et il avait cette expression qu’elle connaissait trop bien maintenant – cette expression d’animal battu, de bête traquée, de quelqu’un qui attend que l’orage passe.— Gédéon, dit-elle doucement, viens avec moi. J’ai besoin de toi pour m’aider à préparer le goûter.L’enfant leva enfin les yeux vers elle. Il y avait dans son regard quelque chose de suppliant, un appel muet qu’elle ne sut pas déchiffrer sur le moment. Puis il hocha la tête et la suivit vers la maison, sans un mot, sans un regard en arrière.Isabelle attendit d’être dans la cuisine, hors de portée de voix de Léo, pour se tourner vers lui.— Qu’est-ce qu’il te disait ? demanda-t-elle à voix basse. Vraiment ?
C’était un dimanche après-midi, et le jardin était noyé de lumière.Octobre touchait à sa fin, mais l’été s’attardait encore, comme un invité qui ne sait pas quand partir. Les feuilles du cerisier jonchaient la pelouse en une mosaïque de pourpre et d’or, et l’air était doux, presque tiède, chargé de cette odeur de terre humide et de végétation qui annonce l’automne sans se décider à le faire vraiment.Isabelle était montée se reposer après le déjeuner. Les jumeaux avaient passé une mauvaise nuit – Yvonne avait eu des coliques, Yvon avait fait ses premières dents – et elle était épuisée, de cet épuisement profond qui s’infiltre dans les os et que le sommeil ne suffit plus à réparer. Elle s’était allongée sur le canapé du salon, avait fermé les yeux, et avait sombré presque immédiatement dans un sommeil lourd et sans rêves.Quand elle se réveilla, la maison était silencieuse. Trop silencieuse. Ce silence étrange des maisons où il se passe quelque chose qu’on ne veut pas qu’on entende.E







