FAZER LOGINElle s’assit sur le rebord de la baignoire, les pieds nus sur le carrelage froid, les mains posées à plat sur ses cuisses. La serviette était rêche contre sa peau, une serviette lavée trop de fois, qui avait perdu sa douceur depuis longtemps mais qu’elle n’avait pas remplacée parce qu’elle aimait cette texture rugueuse, ce contact presque désagréable qui lui rappelait qu’elle était là, qu’elle était réelle.
Les mots lui revinrent. Ils revenaient toujours à ce moment-là, sous la douche, quand l’eau chaude coulait sur son visage et brouillait la frontière entre les larmes et le reste. Elle les avait retenus toute la journée – au petit-déjeuner, dans le silence à peine troublé par le journal que Léo dépliait sans lui adresser la parole ; en rangeant la cuisine, en pliant le linge, en préparant le déjeuner. Elle les avait retenus avec cette discipline ancienne, cette faculté qu’ont les femmes de repousser leurs propres émotions comme on repousse une mèche derrière l’oreille, d’un geste machinal, presque invisible. Mais maintenant, seule dans la salle de bains tiède et silencieuse, les mots étaient là. Ils revenaient un par un, comme des cailloux qu’on jette dans une mare. Isabelle, ma chérie, les successions ne sont pas des romans-photos. On est dans le droit, pas dans la psychologie de comptoir. De comptoir. Le rire de Léo. Les sourires gênés des convives. Le stagiaire qui avait étouffé un petit gloussement avant de se replonger dans son assiette. Elle se repassa la scène en boucle, comme un film dont on connaît chaque image mais qu’on ne peut s’empêcher de revoir, encore et encore, pour y chercher un détail qui expliquerait tout, un indice qui prouverait qu’on avait raison, ou qu’on avait tort, ou quelque chose entre les deux. Elle essaya de se souvenir de ce qu’elle avait répondu. Tu as sûrement raison. Voilà. C’était ça, sa repartie. Cinq mots, murmurés en baissant les yeux, pendant que son mari posait sa main sur la sienne avec une douceur de propriétaire et la retirait aussitôt, comme on retire une permission. Elle avait passé des années à l’université, elle avait écrit un mémoire, soutenu une thèse – elle se souvenait encore de son directeur de recherche, un vieil homme à la barbe grise qui lui avait dit un jour : « Mademoiselle, vous avez une plume et un esprit. Ne laissez personne vous convaincre du contraire. » Elle avait une plume et un esprit, elle avait un diplôme que beaucoup lui enviaient, et elle travaillait maintenant dans la librairie du centre-ville, cette librairie qu’elle aimait tant, où elle passait ses après-midi à conseiller des clients et à ranger des livres sur des étagères qui penchaient un peu. Elle ne regrettait rien – elle n’aurait pas su dire ce qu’elle regrettait –, mais elle savait que le décalage entre la femme qu’elle avait été et celle qu’elle était devenue était devenu si grand qu’elle ne faisait plus le lien entre les deux. Et elle avait répondu tu as sûrement raison. Le pire, c’est qu’elle y avait cru. Sur le moment, elle y avait cru. Léo était avocat, Léo connaissait le droit, Léo savait de quoi il parlait. Elle, elle lisait des romans, elle rangeait des livres, elle avait des intuitions de femme au foyer qui ne valaient rien face à la science juridique d’un homme qui plaidait devant les tribunaux. Il avait raison. Il avait toujours raison. C’était cela qui était normal, n’est-ce pas ? Un mari qui corrigeait sa femme quand elle disait une bêtise en public ? Un mari qui remettait les choses à leur place ? Un mari qui...Et ce quelque chose risquait de détruire tout ce qu’Isabelle avait essayé de construire.— Pas encore, dit-elle enfin.— Pourquoi ?— Parce que je ne suis pas prête. Parce que si tu découvres quelque chose de grave, quelque chose que je ne peux pas ignorer, je ne sais pas si j’aurai la force de réagir. J’ai trois enfants, Miryam. Trois enfants qui dépendent de moi. Je ne peux pas me permettre de tout faire exploser sur un soupçon.— Ce n’est pas un soupçon. C’est une accumulation de preuves. Depuis des mois, j’observe, je note, je...— Je sais que tu notes. Je sais que tu as un carnet. Je l’ai vu.Miryam se figea. Elle ne savait pas qu’Isabelle était au courant. Elle croyait que ses notes étaient secrètes, cachées, protégées.— Tu ne m’en as jamais parlé, dit-elle prudemment.— Parce que je ne voulais pas savoir ce qu’il y avait dedans. Parce que chaque fois que tu notes quelque chose, chaque fois que tu ajoutes une ligne à ce carnet, c’est une pierre de plus sur le mur qui est en tra
Miryam écouta le récit d’Isabelle sans l’interrompre, les deux mains serrées autour de sa tasse de thé. C’était un lundi après-midi, et elles étaient assises dans la cuisine de Miryam, cette petite cuisine encombrée de livres et de plantes vertes où tant de confidences avaient été faites au fil des années. Dehors, la pluie de novembre frappait les vitres avec une régularité de métronome, et le radiateur ronronnait dans un coin, répandant une chaleur douce et rassurante.Isabelle venait de tout raconter. La scène du jardin, Léo accroupi devant Gédéon, les mains sur ses épaules. Le silence soudain quand elle s’était approchée. L’explication de Léo, le soir même – les cauchemars, l’adaptation difficile, la psychologue qui avait dit qu’il fallait du temps.— Il avait l’air sincère, conclut Isabelle. Il avait l’air de vraiment s’inquiéter pour Gédéon. Et c’est vrai que Gédéon fait des cauchemars. Je l’ai entendu, moi aussi. Peut-être que j’ai mal interprété ce que j’ai vu. Peut-être que je
Il s’approcha d’elle et s’assit sur le canapé, à côté d’elle, pas trop près, juste assez pour qu’elle sente sa présence. Il posa une main sur la sienne, une main chaude et lourde, et il baissa la voix.— Je sais que tu t’inquiètes pour lui. Moi aussi, je m’inquiète. Mais il faut lui laisser du temps. Il ne faut pas le brusquer. Si tu commences à l’interroger, à le questionner sur ce qu’il ressent, il va se refermer encore plus. Il faut qu’il vienne vers nous quand il sera prêt.Isabelle hocha la tête, lentement. Elle voulait le croire. Elle avait envie de le croire. L’explication était raisonnable, cohérente, rassurante. Léo était un bon père, après tout. Il l’avait prouvé ces dernières semaines. Il s’occupait des jumeaux, il jouait avec Gédéon, il préparait le dîner. Il avait changé. Vraiment changé.Et pourtant.Quelque chose grattait au fond d’elle. Quelque chose de minuscule, d’insistant, comme un gravier dans une chaussure. Pourquoi Gédéon avait-il semblé si terrifié dans le jard
Isabelle attendit que les jumeaux soient couchés pour parler à Léo. C’était devenu un rituel chez elle : repousser les conversations difficiles jusqu’à ce que la maison soit endormie, jusqu’à ce que les témoins soient neutralisés, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le silence et la pénombre pour entendre ce qui allait être dit. Elle avait passé l’après-midi à ruminer la scène du jardin – Léo accroupi devant Gédéon, ses mains sur ses épaules, cette façon qu’ils avaient eue de se taire brusquement quand elle s’était approchée. Elle avait retourné les images dans sa tête, encore et encore, comme on retourne un puzzle dont on sait qu’il manque des pièces. Le dîner s’était déroulé dans un calme étrange. Léo avait été charmant, comme toujours ces derniers temps. Il avait complimenté le gratin de courgettes, avait raconté une anecdote amusante sur un confrère qui s’était trompé de dossier au tribunal, avait même proposé de donner le biberon à Yvonne pendant qu’Isabelle s’occupait d’Yvon. G
— Gédéon s’y intéresse. Il joue dans l’équipe de l’école, tu te souviens ? Je lui donnais des conseils. Des trucs de stratégie. De placement sur le terrain. Rien de bien sérieux.Isabelle regarda Gédéon. Il n’avait toujours pas levé la tête. Ses épaules étaient voûtées, ses mains enfoncées dans les poches de son jean, et il avait cette expression qu’elle connaissait trop bien maintenant – cette expression d’animal battu, de bête traquée, de quelqu’un qui attend que l’orage passe.— Gédéon, dit-elle doucement, viens avec moi. J’ai besoin de toi pour m’aider à préparer le goûter.L’enfant leva enfin les yeux vers elle. Il y avait dans son regard quelque chose de suppliant, un appel muet qu’elle ne sut pas déchiffrer sur le moment. Puis il hocha la tête et la suivit vers la maison, sans un mot, sans un regard en arrière.Isabelle attendit d’être dans la cuisine, hors de portée de voix de Léo, pour se tourner vers lui.— Qu’est-ce qu’il te disait ? demanda-t-elle à voix basse. Vraiment ?
C’était un dimanche après-midi, et le jardin était noyé de lumière.Octobre touchait à sa fin, mais l’été s’attardait encore, comme un invité qui ne sait pas quand partir. Les feuilles du cerisier jonchaient la pelouse en une mosaïque de pourpre et d’or, et l’air était doux, presque tiède, chargé de cette odeur de terre humide et de végétation qui annonce l’automne sans se décider à le faire vraiment.Isabelle était montée se reposer après le déjeuner. Les jumeaux avaient passé une mauvaise nuit – Yvonne avait eu des coliques, Yvon avait fait ses premières dents – et elle était épuisée, de cet épuisement profond qui s’infiltre dans les os et que le sommeil ne suffit plus à réparer. Elle s’était allongée sur le canapé du salon, avait fermé les yeux, et avait sombré presque immédiatement dans un sommeil lourd et sans rêves.Quand elle se réveilla, la maison était silencieuse. Trop silencieuse. Ce silence étrange des maisons où il se passe quelque chose qu’on ne veut pas qu’on entende.E







