Se connecterIsabelle hocha la tête. Elle ne savait pas si elle pourrait tenir cette promesse, mais elle la fit quand même, parce que c’était Miryam, parce que c’était le seul être au monde qui lui demandait cela, et parce qu’au fond d’elle-même, dans une petite pièce obscure où elle n’entrait jamais, elle savait que Miryam avait raison.
« D’accord, murmura-t-elle. Je te le promets. » Miryam lui serra la main une dernière fois, puis descendit de la voiture. Isabelle la suivit dans l’escalier étroit qui menait à l’appartement, où l’attendaient une bouteille de vin blanc et deux verres dépareillés. Elles parlèrent d’autre chose. De livres, de films, de cette librairie qu’Isabelle aimait tant et où elle passait ses après-midi quand la maison était trop vide. Elles rirent même un peu, de ce rire léger qui suit les disputes évitées de justesse. Mais en rentrant chez elle, plus tard dans la nuit, Isabelle repensa au regard de Miryam dans la voiture. Ce regard qui disait ce n’est pas normal. Elle repensa au rire de Léo, aux sourires gênés des convives, à sa main retirée comme on retire un objet qu’on n’aurait pas dû toucher. Elle repensa à la robe rouge, qu’elle avait mise le matin avec une audace qu’elle ne se connaissait plus, et qu’elle rangea ce soir-là tout au fond de l’armoire, derrière les robes bleu marine et les jupes grises, là où le rouge ne risquait plus de se faire remarquer. Elle se coucha dans le lit conjugal. Léo ronflait déjà, ou faisait semblant, elle ne savait plus. Elle fixa le plafond en écoutant les bruits de la nuit – le frigo, l’horloge, une voiture qui passait au loin – et se répéta la phrase qu’elle avait dite à Miryam, comme une formule magique qui pourrait tout arranger. Il est stressé en ce moment. Ça finirait par passer. Ça finissait toujours par passer. *** La salle de bains était la seule pièce de la maison où Isabelle pouvait s’enfermer sans qu’on lui pose de questions. Dans la cuisine, Léo surgissait toujours au moment où elle s’y attendait le moins. « Tu as pensé à ma chemise bleue ? », « On a reçu un courrier de la banque ? », « Pourquoi le robinet du jardin fuit encore ? » Les questions claquaient comme des portes qu’on ferme, et elle répondait, elle répondait toujours, avec une voix égale et des mains qui ne tremblaient pas. Dans le salon, il y avait le bruit permanent du téléviseur que Léo allumait même quand il ne regardait rien, juste pour combler le vide. Dans la chambre, il y avait le lit conjugal, ce territoire ambigu où les corps se croisaient sans toujours se rencontrer. Mais la salle de bains – la salle de bains était à elle. Du moins, elle l’était ce soir-là, à cette heure tardive où Léo s’était installé devant un film d’action dont la rumeur de fusillades traversait les murs en sourdine. Isabelle tourna le verrou. Le bruit du pêne qui s’enclenche lui procura un soulagement minuscule, presque enfantin, comme si ce loquet de métal pouvait tenir le monde à distance. La pièce était encore chaude de la douche qu’elle venait de prendre. De la buée s’accrochait au miroir, dessinant des formes mouvantes où son reflet se perdait. Elle n’avait pas allumé le plafonnier, seulement la petite veilleuse au-dessus du lavabo, une lumière orangée qui donnait à sa peau des reflets d’ambre. L’eau gouttait encore du pommeau, un bruit régulier, monotone, qui rythmait le silence comme un métronome paresseux. Une goutte toutes les trois secondes. Elle les comptait sans le faire exprès, par une vieille habitude de l’enfance – sa mère lui disait qu’il fallait toujours changer les joints, que l’eau qui goutte c’était de l’argent qui s’enfuyait, et elle n’avait jamais changé les joints.Et ce quelque chose risquait de détruire tout ce qu’Isabelle avait essayé de construire.— Pas encore, dit-elle enfin.— Pourquoi ?— Parce que je ne suis pas prête. Parce que si tu découvres quelque chose de grave, quelque chose que je ne peux pas ignorer, je ne sais pas si j’aurai la force de réagir. J’ai trois enfants, Miryam. Trois enfants qui dépendent de moi. Je ne peux pas me permettre de tout faire exploser sur un soupçon.— Ce n’est pas un soupçon. C’est une accumulation de preuves. Depuis des mois, j’observe, je note, je...— Je sais que tu notes. Je sais que tu as un carnet. Je l’ai vu.Miryam se figea. Elle ne savait pas qu’Isabelle était au courant. Elle croyait que ses notes étaient secrètes, cachées, protégées.— Tu ne m’en as jamais parlé, dit-elle prudemment.— Parce que je ne voulais pas savoir ce qu’il y avait dedans. Parce que chaque fois que tu notes quelque chose, chaque fois que tu ajoutes une ligne à ce carnet, c’est une pierre de plus sur le mur qui est en tra
Miryam écouta le récit d’Isabelle sans l’interrompre, les deux mains serrées autour de sa tasse de thé. C’était un lundi après-midi, et elles étaient assises dans la cuisine de Miryam, cette petite cuisine encombrée de livres et de plantes vertes où tant de confidences avaient été faites au fil des années. Dehors, la pluie de novembre frappait les vitres avec une régularité de métronome, et le radiateur ronronnait dans un coin, répandant une chaleur douce et rassurante.Isabelle venait de tout raconter. La scène du jardin, Léo accroupi devant Gédéon, les mains sur ses épaules. Le silence soudain quand elle s’était approchée. L’explication de Léo, le soir même – les cauchemars, l’adaptation difficile, la psychologue qui avait dit qu’il fallait du temps.— Il avait l’air sincère, conclut Isabelle. Il avait l’air de vraiment s’inquiéter pour Gédéon. Et c’est vrai que Gédéon fait des cauchemars. Je l’ai entendu, moi aussi. Peut-être que j’ai mal interprété ce que j’ai vu. Peut-être que je
Il s’approcha d’elle et s’assit sur le canapé, à côté d’elle, pas trop près, juste assez pour qu’elle sente sa présence. Il posa une main sur la sienne, une main chaude et lourde, et il baissa la voix.— Je sais que tu t’inquiètes pour lui. Moi aussi, je m’inquiète. Mais il faut lui laisser du temps. Il ne faut pas le brusquer. Si tu commences à l’interroger, à le questionner sur ce qu’il ressent, il va se refermer encore plus. Il faut qu’il vienne vers nous quand il sera prêt.Isabelle hocha la tête, lentement. Elle voulait le croire. Elle avait envie de le croire. L’explication était raisonnable, cohérente, rassurante. Léo était un bon père, après tout. Il l’avait prouvé ces dernières semaines. Il s’occupait des jumeaux, il jouait avec Gédéon, il préparait le dîner. Il avait changé. Vraiment changé.Et pourtant.Quelque chose grattait au fond d’elle. Quelque chose de minuscule, d’insistant, comme un gravier dans une chaussure. Pourquoi Gédéon avait-il semblé si terrifié dans le jard
Isabelle attendit que les jumeaux soient couchés pour parler à Léo. C’était devenu un rituel chez elle : repousser les conversations difficiles jusqu’à ce que la maison soit endormie, jusqu’à ce que les témoins soient neutralisés, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le silence et la pénombre pour entendre ce qui allait être dit. Elle avait passé l’après-midi à ruminer la scène du jardin – Léo accroupi devant Gédéon, ses mains sur ses épaules, cette façon qu’ils avaient eue de se taire brusquement quand elle s’était approchée. Elle avait retourné les images dans sa tête, encore et encore, comme on retourne un puzzle dont on sait qu’il manque des pièces. Le dîner s’était déroulé dans un calme étrange. Léo avait été charmant, comme toujours ces derniers temps. Il avait complimenté le gratin de courgettes, avait raconté une anecdote amusante sur un confrère qui s’était trompé de dossier au tribunal, avait même proposé de donner le biberon à Yvonne pendant qu’Isabelle s’occupait d’Yvon. G
— Gédéon s’y intéresse. Il joue dans l’équipe de l’école, tu te souviens ? Je lui donnais des conseils. Des trucs de stratégie. De placement sur le terrain. Rien de bien sérieux.Isabelle regarda Gédéon. Il n’avait toujours pas levé la tête. Ses épaules étaient voûtées, ses mains enfoncées dans les poches de son jean, et il avait cette expression qu’elle connaissait trop bien maintenant – cette expression d’animal battu, de bête traquée, de quelqu’un qui attend que l’orage passe.— Gédéon, dit-elle doucement, viens avec moi. J’ai besoin de toi pour m’aider à préparer le goûter.L’enfant leva enfin les yeux vers elle. Il y avait dans son regard quelque chose de suppliant, un appel muet qu’elle ne sut pas déchiffrer sur le moment. Puis il hocha la tête et la suivit vers la maison, sans un mot, sans un regard en arrière.Isabelle attendit d’être dans la cuisine, hors de portée de voix de Léo, pour se tourner vers lui.— Qu’est-ce qu’il te disait ? demanda-t-elle à voix basse. Vraiment ?
C’était un dimanche après-midi, et le jardin était noyé de lumière.Octobre touchait à sa fin, mais l’été s’attardait encore, comme un invité qui ne sait pas quand partir. Les feuilles du cerisier jonchaient la pelouse en une mosaïque de pourpre et d’or, et l’air était doux, presque tiède, chargé de cette odeur de terre humide et de végétation qui annonce l’automne sans se décider à le faire vraiment.Isabelle était montée se reposer après le déjeuner. Les jumeaux avaient passé une mauvaise nuit – Yvonne avait eu des coliques, Yvon avait fait ses premières dents – et elle était épuisée, de cet épuisement profond qui s’infiltre dans les os et que le sommeil ne suffit plus à réparer. Elle s’était allongée sur le canapé du salon, avait fermé les yeux, et avait sombré presque immédiatement dans un sommeil lourd et sans rêves.Quand elle se réveilla, la maison était silencieuse. Trop silencieuse. Ce silence étrange des maisons où il se passe quelque chose qu’on ne veut pas qu’on entende.E







