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CHAPITRE 8 – LES MOTS QUI FRAPPENT

Author: L'encre
last update publish date: 2026-06-26 07:47:58

Isabelle hocha la tête. Elle ne savait pas si elle pourrait tenir cette promesse, mais elle la fit quand même, parce que c’était Miryam, parce que c’était le seul être au monde qui lui demandait cela, et parce qu’au fond d’elle-même, dans une petite pièce obscure où elle n’entrait jamais, elle savait que Miryam avait raison.

« D’accord, murmura-t-elle. Je te le promets. »

Miryam lui serra la main une dernière fois, puis descendit de la voiture. Isabelle la suivit dans l’escalier étroit qui menait à l’appartement, où l’attendaient une bouteille de vin blanc et deux verres dépareillés. Elles parlèrent d’autre chose. De livres, de films, de cette librairie qu’Isabelle aimait tant et où elle passait ses après-midi quand la maison était trop vide. Elles rirent même un peu, de ce rire léger qui suit les disputes évitées de justesse.

Mais en rentrant chez elle, plus tard dans la nuit, Isabelle repensa au regard de Miryam dans la voiture. Ce regard qui disait ce n’est pas normal. Elle repensa au rire de Léo, aux sourires gênés des convives, à sa main retirée comme on retire un objet qu’on n’aurait pas dû toucher. Elle repensa à la robe rouge, qu’elle avait mise le matin avec une audace qu’elle ne se connaissait plus, et qu’elle rangea ce soir-là tout au fond de l’armoire, derrière les robes bleu marine et les jupes grises, là où le rouge ne risquait plus de se faire remarquer.

Elle se coucha dans le lit conjugal. Léo ronflait déjà, ou faisait semblant, elle ne savait plus. Elle fixa le plafond en écoutant les bruits de la nuit – le frigo, l’horloge, une voiture qui passait au loin – et se répéta la phrase qu’elle avait dite à Miryam, comme une formule magique qui pourrait tout arranger.

Il est stressé en ce moment.

Ça finirait par passer.

Ça finissait toujours par passer.

***

La salle de bains était la seule pièce de la maison où Isabelle pouvait s’enfermer sans qu’on lui pose de questions.

Dans la cuisine, Léo surgissait toujours au moment où elle s’y attendait le moins. « Tu as pensé à ma chemise bleue ? », « On a reçu un courrier de la banque ? », « Pourquoi le robinet du jardin fuit encore ? » Les questions claquaient comme des portes qu’on ferme, et elle répondait, elle répondait toujours, avec une voix égale et des mains qui ne tremblaient pas. Dans le salon, il y avait le bruit permanent du téléviseur que Léo allumait même quand il ne regardait rien, juste pour combler le vide. Dans la chambre, il y avait le lit conjugal, ce territoire ambigu où les corps se croisaient sans toujours se rencontrer. Mais la salle de bains – la salle de bains était à elle. Du moins, elle l’était ce soir-là, à cette heure tardive où Léo s’était installé devant un film d’action dont la rumeur de fusillades traversait les murs en sourdine.

Isabelle tourna le verrou. Le bruit du pêne qui s’enclenche lui procura un soulagement minuscule, presque enfantin, comme si ce loquet de métal pouvait tenir le monde à distance.

La pièce était encore chaude de la douche qu’elle venait de prendre. De la buée s’accrochait au miroir, dessinant des formes mouvantes où son reflet se perdait. Elle n’avait pas allumé le plafonnier, seulement la petite veilleuse au-dessus du lavabo, une lumière orangée qui donnait à sa peau des reflets d’ambre. L’eau gouttait encore du pommeau, un bruit régulier, monotone, qui rythmait le silence comme un métronome paresseux. Une goutte toutes les trois secondes. Elle les comptait sans le faire exprès, par une vieille habitude de l’enfance – sa mère lui disait qu’il fallait toujours changer les joints, que l’eau qui goutte c’était de l’argent qui s’enfuyait, et elle n’avait jamais changé les joints.

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