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Chapitre 2

last update publish date: 2026-09-17 18:03:36

LE POINT DE VUE DE Maya

Elle m'a guidée à travers la foule, longeant un couloir latéral où la musique devenait plus sourde, étouffée par les murs capitonnés. On a monté quelques marches jusqu'à une porte noire, sans poignée apparente, juste un digicode et une caméra qui a cligné rouge à notre approche. La femme a tapé un code, et la porte s'est ouverte sur un bureau qui n'avait rien à voir avec le chaos de la salle — sombre, feutré, presque silencieux, comme si le bruit lui-même n'osait pas y entrer.

Et là, derrière un bureau massif en bois sombre, il y avait lui.

Un homme vieux, mais pas fragile — vieux comme une pierre est vieille, façonnée par le temps plutôt qu'usée par lui. Les épaules larges, les mains posées sur le bureau comme deux blocs de granit, et un regard qui vous traversait plutôt qu'il ne vous regardait. Je n'ai pas eu besoin qu'on me le présente pour comprendre. C'était le genre d'homme dont la simple présence rétrécit une pièce.

Une autre femme se tenait debout devant lui, pâle, une main appuyée contre le mur comme si elle avait besoin de son soutien pour rester debout. Le boss la fixait, et sa mâchoire était serrée si fort que je voyais les muscles bouger sous sa peau.

— Je t'ai demandé si tu pouvais tenir la soirée. Pas si tu pouvais tenir debout deux minutes.

— Je peux, monsieur, je vous jure, c'est juste un vertige, ça va passer—

— Ça fait la troisième fois ce mois-ci.

Il s'est levé. Lentement. Et même ce simple geste avait quelque chose de terrifiant, comme regarder une montagne décider de bouger.

— Tu vas me faire le plaisir de rentrer chez toi. Ce soir, tu ne montes pas sur scène.

— Monsieur, je vous en supplie, j'ai besoin de—

— J'ai dit non.

Le silence qui a suivi était plus lourd que n'importe quel cri. La fille a baissé les yeux, a hoché la tête, et est sortie sans un mot de plus, frôlant mon épaule au passage. Le boss l'a regardée partir avec une expression que je n'arrivais pas à déchiffrer — de la colère, oui, mais aussi quelque chose qui ressemblait presque à de l'inquiétude, vite recouverte.

Puis ses yeux se sont posés sur moi.

— C'est qui, elle ?

La femme à côté de moi s'est avancée d'un pas.

— Je l'ai trouvée en bas, monsieur. Elle dit qu'elle cherche du travail.

Il m'a détaillée lentement, sans un mot, le genre de regard qui vous déshabille non pas par désir mais par calcul, comme on évalue une marchandise.

— Quel âge tu as, ma petite ?

Quelque chose en moi s'est cabré à ce "ma petite". Pour une fois, une seule fois, je n'avais pas l'intention de me laisser réduire à ça.

— Je ne suis pas une petite.

Un silence. Puis un sourire, lent, qui n'avait rien de chaleureux, plus proche d'un avertissement.

— Ici, c'est moi qui commande. J'appelle qui je veux, comme je veux. Si t'es pas d'accord avec ça, la porte est juste derrière toi.

— Je... je suis désolée, monsieur, ce n'était pas—

— Désolé, mais on n'a besoin de personne. Le club est complet niveau personnel. Tu peux repartir par où t'es venue.

Il s'est rassis, m'a déjà tourné le dos avec son attention, comme si j'avais cessé d'exister dans la pièce. J'ai senti quelque chose se serrer dans ma poitrine — pas de la peur, non, quelque chose de plus violent, plus désespéré. Trois semaines. J'avais trois semaines et je n'avais pas fait tout ce chemin, tout menti, tout supplié, pour repartir les mains vides.

— Attendez.

Il a relevé les yeux, presque surpris que j'ose encore parler.

— Donnez-moi une chance. Une seule. Je peux remplacer celle qui est malade, ce soir, juste ce soir. Si je ne suis pas à la hauteur, vous ne me revoyez plus jamais ici, je vous le promets. Considérez ça comme un essai, un test. Vous ne perdez rien.

Il m'a observée, et pour la première fois, quelque chose dans son regard a changé — pas de la bienveillance, jamais ça, mais de la curiosité, peut-être, ou de l'amusement face à mon culot.

— Je peux vous rapporter beaucoup d'argent, ce soir. Laissez-moi vous le prouver.

Il m'a fixée un long moment, comme s'il cherchait quelque chose sur mon visage — une fissure, une hésitation, n'importe quoi qui prouverait que j'étais juste une gamine paniquée venue jouer à un jeu trop grand pour elle.

— Tu sais vraiment dans quoi tu veux t'embarquer ?

— Je le sais parfaitement.

— Non.

Sa voix avait claqué, sèche, sans appel.

— Tu ne sais rien du tout.

Il s'est levé de nouveau, a contourné le bureau, s'est approché de moi avec cette lenteur calculée des gens habitués à ce que le temps travaille pour eux.

— C'est dangereux, ce que tu demandes. C'est une ligne que tu ne pourras plus jamais effacer une fois que tu l'auras franchie. Tu comprends ça ?

Je n'ai pas répondu tout de suite. Parce qu'au fond, une part de moi savait qu'il avait raison — qu'il existait un avant et un après, et que dans quelques heures, je ne serais plus tout à fait la même personne. Mais j'ai pensé à l'amphi, aux quarante regards, à ma mère effondrée dans le salon, aux trois semaines qu'il me restait. Et j'ai hoché la tête.

— Je comprends.

Il a continué, comme s'il n'avait rien entendu, énumérant les règles d'une voix plate, presque clinique :

— La tenue, c'est nous qui la choisissons. Pas de négociation là-dessus. Tu montes sur scène, tu danses ce qu'on te dit de danser, quand on te le dit. Les clients ne dictent rien, mais ils regardent, ils apprécient, ils payent pour ça.

— Je ferai en sorte qu'ils jettent leur dernier billet. Même qu'ils empruntent, s'il le faut.

Un sourire est passé sur son visage, bref, presque malgré lui.

— J'apprécie ta détermination.

Puis son expression s'est durcie de nouveau.

— Certains vont vouloir te toucher. Tu n'as pas le droit de faire un scandale. Tu géreras ça avec le sourire, toujours, même quand t'auras envie de leur cracher au visage. C'est la règle. La seule qui compte vraiment, ici.

Quelque chose en moi s'est contracté à ces mots, une petite voix qui hurlait de reculer. Je l'ai fait taire.

— Je suis prête à tout pour avoir ces billets.

Il m'a observée une dernière fois, longuement, comme s'il gravait quelque chose dans sa mémoire.

— D'accord. Vas-y.

Puis il s'est penché légèrement vers moi, sa voix descendant d'un ton, plus grave, presque un murmure qui portait plus de poids que n'importe quel cri.

— Mais si tu me déçois... tu regretteras d'être entrée ici ce soir. Je peux être un homme très généreux. Je peux aussi être un cauchemar. Ça dépendra entièrement de toi.

— Je vais assurer.

Il a hoché la tête, satisfait, puis s'est tourné vers la femme qui attendait toujours près de la porte, silencieuse depuis tout ce temps.

— Emmène-la en cabine. Trouve-lui une tenue correcte. C'est pas habillée comme une étudiante qu'elle montera sur scène ce soir.

— Bien, monsieur.

La femme m'a fait signe de la suivre. Avant de sortir, j'ai jeté un dernier regard vers le boss, déjà replongé dans ses papiers, comme si notre échange n'avait été qu'une formalité parmi tant d'autres dans sa soirée.

Et nous sommes sorties du bureau, la porte noire se refermant derrière nous dans un silence presque solennel.

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