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Chapitre 3

last update publish date: 2026-09-17 18:03:59

La cabine était petite, éclairée par des ampoules trop crues encastrées autour d'un miroir qui ne pardonnait rien. La femme elle m'avait dit s'appeler Sonia entre-temps a ouvert une penderie et en a sorti plusieurs tenues qu'elle a jetées sur le canapé sans grande cérémonie.

— Celle-là, avec tes formes, ça devrait faire l'affaire.

C'était un ensemble noir, minuscule, avec des lanières qui ne semblaient tenir sur rien. Je l'ai enfilé en silence, les doigts tremblants sur les attaches, pendant que Sonia s'affairait déjà avec un pinceau et une palette de maquillage.

— Assieds-toi. Ferme les yeux.

Je me suis laissée faire. Le pinceau glissait sur ma peau, léger, méthodique, et je sentais mon visage se transformer sous ses gestes sans pouvoir en juger le résultat. Du fard, de l'eyeliner épais, du rouge sombre sur mes lèvres, des paillettes sur mes clavicules. Quand elle a enfin reculé et m'a dit d'ouvrir les yeux, j'ai regardé le miroir.

Et je ne me suis pas reconnue.

La fille en face de moi avait mes traits, mon nez, la fossette sur ma joue gauche — mais tout le reste appartenait à quelqu'un d'autre. Des yeux immenses, charbonneux, un regard presque félin. Des lèvres qui semblaient dire des choses que je n'avais jamais osé penser. Un corps sculpté par le tissu noir, mis en scène, offert. Elle était belle, cette fille dans le miroir. Terriblement belle. Et complètement étrangère.

Mon cœur s'est mis à battre trop vite. J'ai eu envie de tout arracher, de courir, de redevenir Maya-l'étudiante-fatiguée-mais-normale plutôt que cette créature de lumière rouge et de paillettes.

Pas maintenant.

Je me suis répété ça comme une prière. Pas maintenant. Je suis venue jusqu'ici. Je ne reculerai pas.

Sonia m'observait dans le reflet, les bras croisés, une expression indéchiffrable sur le visage.

— Tu peux encore changer d'avis, tu sais. Personne t'oblige.

— Je sais.

— Je dis ça parce qu'une fois que t'es sur scène, y'a plus de retour en arrière. Les gens t'auront vue. Le boss comptera sur toi la prochaine fois. C'est un engrenage, cette vie, tu comprends ? Ça commence comme un dépannage et ça devient... plus que ça.

— Je comprends.

— Garde toujours un œil sur ton verre si quelqu'un t'en offre un. Ne va jamais seule dans le carré VIP, même si on te le propose gentiment. Souris, mais garde de la distance dans le regard, jamais dans le corps. Ça, les clients, ils sentent la différence, et ça les rend fous, dans le bon sens.

— D'accord.

— Maya.

Elle a posé une main sur mon épaule, et pour la première fois depuis que je l'avais rencontrée, sa voix a perdu toute dureté.

— T'es sûre de toi ?

— Je veux le faire. Ne t'inquiète pas pour moi.

Elle a hoché la tête lentement, sans être convaincue, mais elle n'a rien ajouté. J'ai inspiré profondément, fixant cette étrangère dans le miroir qui me fixait en retour avec les mêmes yeux paniqués que moi.

J'accepte tout ce qui peut se passer ce soir. Je me le suis dit, fermement, comme on signe un contrat qu'on n'a pas le droit de lire deux fois.

On peut me regarder et voir une pétasse. Une fille facile, une étudiante paumée qui se vend pour quelques billets. Personne ne peut imaginer ce que je traverse chaque jour — les nuits blanches à surveiller la respiration de ma mère pour être sûre qu'elle ne s'étouffe pas dans son sommeil, les factures qui s'accumulent, la honte silencieuse à chaque rentrée scolaire où je dois justifier un énième retard. J'aurais pu chercher autre chose, un autre travail, un autre moyen. Mais je n'ai pas le temps. Mon examen est dans trois semaines, et le temps, justement, est la seule chose que je n'ai plus.

Sonia m'a accompagnée jusqu'aux coulisses, où la musique résonnait à travers les murs comme un pouls géant. Un homme avec un micro-casque m'a jeté un œil rapide, a hoché la tête, a parlé dans son micro.

— On l'envoie dans deux minutes.

Deux minutes. J'ai senti mon estomac se nouer, mes mains devenir moites, mais je n'ai pas reculé. Rien ne m'arrêtera.

— Et maintenant, mesdames et messieurs... une nouvelle venue, pour vous ce soir seulement...

Les projecteurs se sont allumés d'un coup, aveuglants, et j'ai avancé vers la scène comme on avance vers un précipice qu'on a choisi soi-même. La musique a explosé, plus forte encore, les basses cognant dans mes os. J'ai attrapé la barre froide sous mes doigts, et quelque chose en moi — cette part que j'avais nourrie de rage et de désespoir pendant des semaines — a pris le dessus.

J'ai tourné. J'ai dansé. Mon corps bougeait presque sans moi, guidé par cette urgence sourde, cette nécessité brute qui ne laissait plus de place au doute. Les lumières dansaient sur ma peau, les regards se levaient vers moi, et je ne voyais qu'une chose : les billets, déjà, qui commençaient à voler.

Oui, j'étais prête à tout. Et quand je me le répétais, dans ma tête, en tournant sur cette barre sous les projecteurs, je n'avais jamais été aussi sérieuse de toute ma vie.

Personne personne n'avait le droit de me juger pour ça.

La barre était froide sous mes paumes, mais je n'ai laissé transparaître aucune hésitation. Mon corps a pris le relais avant même que mon esprit ne rattrape ce qui se passait. La musique montait, un rythme lourd et hypnotique, et j'ai laissé mes hanches suivre le tempo, lentement d'abord, presque comme un défi lancé à la foule qui me dévisageait.

J'ai fermé les yeux une seconde. Pas par gêne — pour disparaître. Pour laisser Maya-l'étudiante derrière un rideau invisible et devenir, l'espace d'une chanson, quelqu'un d'autre. Quelqu'un que rien n'atteignait.

Mes mains ont glissé le long de la barre, mon dos s'est cambré, mes cheveux ont valsé avec le mouvement. Les lumières changeaient de couleur au rythme des basses — rouge, violet, bleu électrique — et je bougeais dedans comme si j'étais faite de cette lumière-là, insaisissable, brûlante.

Les premiers cris ont éclaté quelque part dans la foule.

— Ouais, comme ça !

Un billet a volé, puis un autre, atterrissant sur la scène avec ce bruissement léger et absurde — du papier qui vaut tellement plus que son poids. J'ai continué à tourner, à onduler, laissant mon corps raconter une histoire que ma bouche n'aurait jamais osé dire. Chaque mouvement était calculé et sauvage à la fois, chaque regard que je lançais vers la foule était une promesse silencieuse que je n'avais aucune intention de tenir au-delà de cette scène.

Un homme, près du bord, a levé un billet de cinquante entre deux doigts, le brandissant comme un trophée avant de le laisser tomber. D'autres ont suivi. La pluie de papier s'intensifiait, tombant autour de mes pieds, sur mes épaules, virevoltant dans les faisceaux de lumière comme une neige sale et magnifique.

Je ne pensais plus à rien. Ni à l'amphi, ni à ma mère, ni aux trois semaines qu'il me restait — seulement à ce rythme, à ce corps qui n'était plus tout à fait le mien, à cette énergie qui montait de la foule et que je leur renvoyais décuplée. C'était grisant, d'une façon que je n'avais pas anticipée. Terrifiant et grisant à la fois.

La chanson est montée en intensité, et j'ai suivi, accélérant, tournant sur moi-même, laissant la barre me porter dans un mouvement fluide qui a arraché un hurlement collectif à la foule. Les billets continuaient de pleuvoir, de plus en plus nombreux, jusqu'à ce que le sol autour de moi ressemble à un tapis vert et blanc.

Puis, dans un dernier mouvement, la musique s'est arrêtée net.

Le silence qui a suivi n'a duré qu'une fraction de seconde avant que la salle entière n'explose. Des cris, des sifflets, des applaudissements qui montaient comme une vague. J'étais essoufflée, le cœur battant à tout rompre, la peau brûlante sous les projecteurs, et pendant un instant je suis restée immobile, incapable de bouger, submergée par ce bruit qui me frappait de toutes parts.

C'est en reprenant mon souffle que je l'ai vu.

De loin, à moitié dans l'ombre près de son bureau surélevé qui dominait la salle, le boss m'observait. Impassible, les bras croisés, comme il l'avait été dans son bureau quelques heures plus tôt. Et puis, lentement, il a hoché la tête.

Une seule fois.

Mais j'ai compris. J'avais réussi le test.

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