LOGINJe suis redescendue en coulisses, les jambes encore tremblantes, le souffle court, les billets ramassés à la hâte serrés dans mes bras comme un butin encore irréel. À peine étais-je entrée dans la cabine que plusieurs filles se sont tournées vers moi, certaines encore en tenue, d'autres en train de se remaquiller devant les miroirs.
— Eh bah, la nouvelle ! T'as un déhanché de folie, toi !
— Sérieux, j'ai jamais vu quelqu'un gérer la barre comme ça dès son premier soir.
— Ma petite, t'as grave assuré !
J'ai souri, gênée, ne sachant pas trop quoi faire de tous ces compliments qui pleuvaient aussi soudainement que les billets, quelques minutes plus tôt. Sonia est arrivée derrière moi, un sourire satisfait aux lèvres, presque fière.
— Pas mal du tout, pour une débutante.
J'ai à peine eu le temps de reprendre mon souffle, une main sur ma poitrine pour calmer mon cœur qui cognait encore trop fort, quand une autre femme est entrée en trombe dans la cabine, visiblement pressée.
— Sonia, y'a un client dans l'aile VIP qui demande la nouvelle.
Sonia a froncé les sourcils.
— T'es sérieuse ?
— Complètement. Il a demandé expressément la nouvelle. Il veut qu'elle.
La fille est repartie aussi vite qu'elle était venue, nous laissant, Sonia et moi, dans un silence soudain plus pesant que la musique qui continuait de vibrer à travers les murs.
— C'est quoi, l'aile VIP ? j'ai demandé, encore essoufflée.
Sonia s'est assise à côté de moi, son ton redevenant sérieux, presque solennel.
— C'est une danse privée. Juste toi et le client, dans un salon fermé. Avec des attouchements — c'est autorisé, dans une certaine limite. Et ça peut... facilement déraper vers une soirée un peu plus pimentée entre toi et le client, si t'es d'accord et si le prix suit.
— Pimentée, c'est-à-dire ?
Sonia m'a regardée, un sourcil levé, presque amusée par ma question.
— T'es plus une petite, Maya. Tu comprends très bien ce que ça veut dire.
Je n'ai rien répondu. Elle avait raison, bien sûr. J'avais juste besoin de l'entendre dit à voix haute, comme si ça rendait la chose plus réelle, plus pesable.
— Tu vas te faire un max d'argent, si t'acceptes. Mais tu peux refuser, maintenant, tout de suite, personne t'y oblige. Par contre, sache que si t'y vas... y'a plus de retour en arrière possible. Une fois que t'as dit oui à un client comme ça, le boss n'appréciera pas que tu viennes ensuite jouer les difficiles. Ça abîme la réputation du club.
J'ai dégluti, sentant mon pouls s'accélérer de nouveau, pour une raison bien différente cette fois.
— Quand tu dis beaucoup d'argent... tu parles de combien ?
— Beaucoup d'argent, Maya.
Elle n'a pas donné de chiffre. Elle n'en avait pas besoin. Le ton de sa voix suffisait à me faire comprendre qu'on parlait d'une somme capable de régler mes frais de scolarité, peut-être même plus.
J'ai fermé les yeux une seconde, pensant à l'amphi, aux quarante regards, à ma mère effondrée, à mes trois semaines qui fondaient comme neige au soleil.
— Je vais le faire. Juste pour ce soir. Après, je me casse.
— T'es sûre ?
— Oui. Je le veux.
Sonia m'a observée longuement, cherchant une dernière fois une faille dans ma détermination. Elle n'en a trouvé aucune. Elle a fini par hocher la tête.
— D'accord. Allons-y.
Je me suis levée, lissant ma tenue, essayant de calmer les battements erratiques de mon cœur.
Juste une danse privée, je me suis répété, comme un mantra fragile auquel je m'accrochais de toutes mes forces. Rien de mortel.
Le salon VIP était plongé dans une pénombre rouge, presque suffocante, isolée du reste du club par un épais rideau de velours qui étouffait la musique en un grondement sourd. L'homme était déjà là, assis dans un fauteuil de cuir noir, une jambe croisée sur l'autre, un verre à la main qu'il n'avait pas encore touché. Le liquide ambré à l'intérieur n'avait pas bougé d'un millimètre.
Je me suis arrêtée un instant dans l'encadrement de la porte, le temps de le détailler. Il était beau — d'une beauté presque agaçante tant elle semblait calculée. Des muscles qui tendaient le tissu fin de sa chemise entrouverte sur son torse, un corps d'athlète qu'on devinait entretenu avec une discipline de fer, des cheveux coiffés avec un soin qui trahissait l'argent plus que la vanité. Le genre d'homme habitué à obtenir ce qu'il voulait sans avoir à le demander deux fois. Un client facile, en théorie. En pratique, il me mettait mal à l'aise.
J'ai avancé, essayant de garder mon assurance intacte malgré les papillons paniqués qui s'agitaient dans mon ventre. J'avais vu des films, autrefois, par curiosité plus que par préparation — je savais vaguement comment ça fonctionnait, les codes, cette mise en scène de désir. Je me suis raccrochée à ça, à cette vague connaissance, comme à une corde de secours au milieu d'un océan de cuir et de velours rouge.
La musique a changé, une piste plus lente, plus lourde, faite pour ce genre de salon feutré plutôt que pour la scène principale. J'ai laissé mon corps suivre le rythme, m'approchant de lui par cercles lents, sans jamais aller trop vite, sans jamais le toucher. Mes hanches se balançaient, mes mains glissaient le long de mes propres cuisses, soulevant légèrement la jupe courte de mon uniforme. Chaque mouvement était une question sans mots.
— T'es nouvelle, a-t-il murmuré, sa voix rauque perçant à peine la musique.
— Ça se voit tant que ça ? ai-je répondu, ma voix plus assurée que je ne l'étais.
— Non. Justement pas.
Il m'observait avec une fascination presque dérangeante, comme si chaque mouvement méritait toute son attention, comme s'il décodait la chorégraphie de mon corps. J'ai continué à danser, plus proche maintenant, sentant la chaleur qui émanait de lui, cette tension particulière qui s'installe entre deux inconnus quand l'un se donne en spectacle et l'autre regarde sans se lasser. Je me suis penchée en avant, mes cheveux tombant en cascade près de son visage, le parfum de ma peau flottant dans l'air entre nous. Je voyais ses yeux se poser sur le décolleté de mon soutien-gorge, sur la courbe de ma poitrine.
— Tu es... a-t-il commencé, sans finir sa phrase, comme si les mots lui manquaient pour décrire ce qu'il voyait.
Je n'ai pas répondu. J'ai laissé le silence faire le travail, laissé la musique et mes gestes parler à ma place. C'était étrange, cette sensation de pouvoir — être observée avec une telle intensité, et pourtant garder le contrôle entier de ce qui se passait, jusqu'où, à quel rythme. Mes mains ont remonté le long de mon corps, caressant mon cou, mes clavicules, puis redescendant lentement. Je voyais sa gorge se serrer. Je voyais le tissu de son pantalon devenir plus tendu à l'entrejambe. Il bandait. C'était visible, flagrant, et ça m'excitait d'une manière primaire que je n'aurais pas soupçonnée. J'étais la cause de ça. Moi.
Quand il a tendu la main, hésitant, cherchant une forme d'accord silencieux dans mon regard, j'ai hoché la tête. Presque imperceptiblement. Mais assez pour qu'il comprenne. Je pensais à l'amphi. À la feuille avec mon nom dessus. Aux trois semaines qu'il me restait. Et j'ai laissé faire, gardant cette pensée comme une ancre à laquelle m'accrocher, pendant que la musique continuait de battre autour de nous, seule confidente de ce qui se passait dans cette pièce baignée de rouge.
À cet instant, toute retenue a disparu. Je ne dansais plus pour l'argent, ni pour les études. Je dansais pour lui, pour cette réaction qu'il ne pouvait pas contrôler. Je me suis approchée encore plus, jusqu'à ce que mes genoux effleurent les siens. Je me suis assise sur ses cuisses, le faisant sursauter légèrement, et j'ai commencé à me frotter contre lui, au rythme lent et obsédant de la musique. Je sentais sa chaleur, sa dureté pressée contre mon string mouillé. Je voulais tout lui donner. Jusqu'à mon dernier billet, jusqu'à la dernière parcelle de mon énergie.
Chapitre 20LE POINT DE VUE DE Lambert Elle a hésité, la main toujours sur la poignée, et j'ai vu quelque chose vaciller dans son regard — cette même lueur que j'essayais de déchiffrer depuis qu'elle avait ouvert cette porte.— Assieds-toi, j'ai répété, plus doucement cette fois.Elle a fini par obéir, refermant la porte derrière elle avant de s'installer sur la chaise face à mon bureau, les mains croisées sur ses genoux, cette posture raide qu'elle prenait toujours quand elle cherchait à paraître plus assurée qu'elle ne l'était vraiment.— Ce n'était pas vraiment une question sur le devoir, que tu venais me poser, j'ai dit, l'observant attentivement.— Non.— Alors ?Elle a détourné les yeux, fixant un point quelconque sur mon bureau, et j'ai remarqué la façon dont ses doigts se resserraient légèrement sur le tissu de sa jupe.— C'est rien. Oublie ça.— Maya.— C'est rien, j'ai dit.Le silence s'est installé entre nous, différent de celui que je connaissais déjà, chargé de quelque c
Chapitre 19LE POINT DE VUE DE Lambert J'étais penché sur une pile de copies quand on a frappé à ma porte, deux coups légers, presque hésitants. J'ai levé les yeux, et Camille — non, pas l'étudiante, l'autre, celle de l'administration, je ne me souvenais jamais de son prénom — se tenait dans l'encadrement, dans une tenue nettement plus soignée que celle qu'elle portait habituellement. Une robe ajustée, des talons, ses cheveux tombant en vagues soigneusement travaillées.— Je ne vous dérange pas ?— Pas du tout, entrez.Elle a refermé la porte derrière elle, un geste qui n'avait rien d'anodin, et s'est avancée avec cette démarche assurée de quelqu'un qui savait exactement l'effet qu'elle produisait.— On n'a jamais vraiment eu l'occasion de faire connaissance, tous les deux, a-t-elle dit, s'installant sur le bord de mon bureau plutôt que sur la chaise qui lui était destinée. Et vous ne m'avez jamais fait signe, pour ce café.Je me suis frotté la nuque, cherchant une excuse qui sonne à
Chapitre 18 LE POINT DE VUE DE LAMBERT La voiture roulait doucement dans les rues désertes, l'hôpital déjà loin derrière nous, le silence entre nous plus apaisé que tendu, cette fois. Maya regardait par la vitre, épuisée, les traits tirés par cette nuit interminable.— Indique-moi où aller, j'ai dit, ralentissant à l'approche d'un carrefour.— Deuxième à droite, puis tout droit.Je l'ai regardée du coin de l'œil, notant l'adresse qu'elle me donnait, et quelque chose a tilté dans mon esprit — ce n'était pas le même chemin que la première fois, cette nuit où je l'avais raccompagnée après le club. Je m'en souvenais parfaitement, chaque détail de cette soirée gravé dans ma mémoire avec une précision presque obsessionnelle. Le coin de rue où elle m'avait demandé de m'arrêter était à l'opposé de celui vers lequel elle me guidait maintenant.— C'est pas ici que je t'avais déposée, la dernière fois.Elle a eu un petit rire sans joie, fixant toujours la vitre.— Non. C'est pas ici.— Tu m'av
Chapitre 17Le silence est revenu peu à peu, entrecoupé seulement de nos souffles encore irréguliers. J'étais appuyée contre lui, la tête posée contre son épaule, sentant son cœur battre sous ma joue, presque aussi affolé que le mien. Pendant quelques secondes, dans cette obscurité poussiéreuse entre deux rayonnages, plus rien d'autre n'existait — ni le règlement, ni les rumeurs, ni la peur du lendemain.Puis mon téléphone a vibré dans la poche arrière de mon jean, insistant, brisant cette bulle fragile dans laquelle je m'étais laissée dériver.— Laisse sonner, a murmuré Lambert contre mes cheveux.Mais la sonnerie a repris, une deuxième fois, presque immédiatement après la première, et cette insistance-là, je la connaissais trop bien. Personne n'appelait deux fois de suite pour rien.Je me suis dégagée doucement, cherchant mon téléphone à tâtons, le cœur déjà serré par un pressentiment sourd.— Allô ?— Mademoiselle Lefort ? C'est l'hôpital Saint-Michel. On essaie de vous joindre con
Chapitre 16La vague montait, irrésistible, une chaleur qui s'accumulait à la base de mon ventre, s'étirait, se resserrait, promettant une explosion. Les doigts de Lambert étaient un ouvrage du diable, connaissant chaque pli, chaque point sensible, jouant de ma chatte comme d'un instrument. Je fermai les yeux, laissant le monde extérieur se dissoudre dans le bourdonnement de mon sang. C'était ça, le seuil, l'instant de bascule où tout devient possible…C'est à ce moment précis qu'un bruit sourd et métallique déchira le silence feutré de la librairie. Le déclic de la serrure, suivi du grincement lourd de la porte d'entrée qui s'ouvrait sur la rue. Mon corps se figea, le plaisir se retirant aussi brusquement qu'une marée, laissant un vide glacial. Une voix masculine, vieillotte et un peu lasse, résonna dans le grand espace vide. « Fermeture dans cinq minutes ! Mesdames et Messieurs, je vous en prie. »La main de Lambert ne bougea pas, mais sa pression changea. Elle n'était plus active
Chapitre 15Son baiser a été le point de non-retour. Une vague de chaleur qui a submergé les dernières bribes de ma volonté, me laissant flottante, ancrée uniquement par la pression de son corps contre le mien et l'étagère qui me cisaillait le dos. J'ai senti sa main quitter ma joue pour glisser le long de mon cou, son pouce caressant mon pouls frénétique, un geste de possession à la fois doux et implacable. L'autre main a continué son voyage le long de ma colonne vertébrale, s'arrêtant dans le creux de mes reins pour me plaquer encore plus contre lui, jusqu'à ce que je ne puisse plus ignorer la dureté de son désir qui me pressait contre le ventre à travers les tissus de nos vêtements.Il a rompu le baiser, mais seulement de quelques millimètres, son souffle chaud se mêlant au mien dans l'air poussiéreux de la librairie. Ses yeux étaient deux braises dans la pénombre, fixés sur moi, lisant chaque micro-expression sur mon visage. Il n'avait pas besoin de mots pour savoir qu'il avait







