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CHAPITRE 5 — LE CONTRAT

Autor: Dledition
last update Data de publicação: 2026-09-20 23:10:58

Mathis

5 octobre.

Je suis revenu sans savoir pourquoi, sans savoir comment, sans savoir ce qui m'a poussé. Je suis revenu, c'est tout.

Je m'assieds à la même table, au fond, près de la fenêtre, et je commande un café noir sans sucre, sans lait, sans rien. Je la regarde. Elle travaille, elle sert, elle sourit. Elle ne me regarde pas. Elle ne me voit pas. Je suis invisible, transparent, personne. Je suis tout.

Je l'appelle et elle s'approche. Elle est là, devant moi, à quelques centimètres. Je pourrais la toucher, la prendre dans mes bras, l'embrasser, lui dire, tout lui dire. Je pourrais lui dire que je la connais, que je ne la connais pas. Je pourrais lui dire tout. Je pourrais lui dire rien.

— Monsieur ?

Sa voix, douce, claire, vivante, me fait mal et me fait du bien, me tue et me sauve.

Je la regarde sans savoir quoi dire, quoi faire, qui je suis, qui elle est, pourquoi je suis là, pourquoi elle est là. Je ne sais pas.

Je sors une carte de visite, une carte de mon père, de l'empire, de ma prison, et je la lui donne.

— Je peux vous parler ?

Elle regarde la carte, mon nom, puis elle me regarde. Ses yeux, ses yeux clairs, qui me regardent, qui me voient, qui ne me connaissent pas, qui ne me reconnaissent pas, qui ne se souviennent pas, qui ne savent pas, qui n'ont pas vu l'accident, qui n'ont pas vu ma mort, qui n'ont pas vu ma vie, qui ne m'ont pas sauvé.

— Je ne vous connais pas.

Je ne comprends pas.

— Pardon ?

— Je ne vous connais pas. Je ne vous ai jamais vu.

Le choc, la douleur, la barre de fer qui me transperce, qui me tue, qui me réveille. Je la regarde. Elle ne se souvient pas. Elle ne se souvient de rien. Elle ne se souvient pas de l'accident, de moi, de mes yeux, de ma voix, de ma main, de ma mort, de ma vie.

— Je suis désolé. Je vous ai confondue avec quelqu'un d'autre.

— Ce n'est rien.

Elle me regarde sans sourire, sans pleurer, sans crier, sans m'accuser, sans me remercier, sans me demander quoi que ce soit. Elle est là, juste là, et c'est tout, et c'est tout ce qui compte, et je l'aime. Je l'aime depuis toujours, depuis cinq ans, depuis l'accident, depuis qu'elle m'a sauvé, depuis qu'elle m'a tué. Mais elle ne le sait pas. Elle ne saura jamais.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

Sa voix est froide, distante, méfiante, blessée, tout ce que je mérite.

Je sors la photo de Célia et je la lui montre.

— Je veux que vous m'aidiez.

Elle regarde la photo, Célia, la femme que je dois épouser, que je ne veux pas, que je hais, qui va me tuer. Puis elle me regarde sans comprendre.

— Qui est-ce ?

— Ma fiancée. Enfin. La femme que je dois épouser. Le 1er novembre. Je ne veux pas.

— Et ?

— Je veux que vous deveniez ma fiancée. Pour un mois. Contre une somme.

Elle me regarde sans rien dire, pose la photo, s'éloigne, retourne travailler. Elle ne dit rien, ne me regarde plus, m'ignore, me tue, me laisse seul avec ma douleur, ma vie, ma mort.

Je reste seul. Je regarde mon café froid, comme elle, comme moi. Je le bois, je le paie, je sors.

Je marche sous la pluie et le froid, au milieu des passants et des vies. Je rentre, je m'allonge, je fixe le plafond et je pense à elle, à ses yeux, à ses yeux clairs qui ne me connaissent pas, qui ne me sauveront pas, qui ne me tueront pas.

Je ne dors pas. Je ne dors jamais. Je pense à elle.

Juliette

5 octobre.

Il est revenu. Il est assis à la même table, au fond, près de la fenêtre. Il me regarde. Il attend. Il ne commande rien. Il attend que je vienne, que je parle, que je cède, que je me vende. Il attend.

Je m'approche, même si je ne veux pas, même si je ne dois pas, même si je ne peux pas. Mais Lucas. Lucas. Lucas.

— Vous êtes revenu.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai besoin de vous.

Je le regarde. Il est fatigué, il a mal. Je le vois, je vois sa douleur, je la connais, je l'ai vue il y a cinq ans sur le bitume mouillé et ensanglanté, sur le bitume de sa mort et de ma vie. Mais ce n'est pas lui. Ce ne peut pas être lui. Je ne le connais pas. Je ne l'ai jamais vu.

— Je ne suis pas à vendre.

— Je sais.

Il sort une enveloppe épaisse et lourde, une enveloppe qui contient ma vie et ma mort. Il la pose sur la table et la pousse vers moi. Elle glisse, s'arrête devant moi, m'attend, me nargue, me supplie, me tue.

— Ouvrez.

J'ouvre et je regarde sans comprendre. C'est trop, beaucoup trop. C'est assez pour Lucas, pour l'hôpital, pour le sauver, pour le guérir, pour me sauver, pour me vendre, pour me tuer.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai besoin de vous.

— Pourquoi moi ?

— Parce que je vous ai vue. Parce que je vous ai choisie. Parce que vous êtes la seule.

Je le regarde sans comprendre pourquoi il me choisit, pourquoi il me connaît, pourquoi il est là, pourquoi il m'offre ça, pourquoi il me tue, pourquoi il me sauve.

— Je ne peux pas.

— Vous pouvez.

— Je ne veux pas.

— Vous voulez sauver votre fils.

Je le regarde. Il sait pour Lucas. Comment ? Comment sait-il ? Qui lui a dit ? Qui l'a trahi ? Qui a vendu ma vie, ma douleur, mon fils ?

— Comment savez-vous ?

— Je me suis renseigné.

Je le regarde et je le déteste. Je le déteste de savoir, de m'offrir ça, d'avoir raison, d'être là, d'être beau, de me sauver, de me tuer.

— Un mois.

— Un mois.

— Zéro sentiment.

— Zéro sentiment.

— Zéro contact inutile.

— Zéro contact inutile.

— Zéro nuit ensemble.

— Zéro nuit ensemble.

Je le regarde et je tends la main. Il la serre, sa main chaude, forte, vivante, qui me tue et me sauve. Le contrat est signé.

Je rentre. Lucas dort. Je m'assieds à côté de lui et je le regarde dormir, respirer, vivre. Je pleure. Je pleure de joie, de honte. Je pleure parce que je l'ai sauvé, parce que je me suis vendue, parce que je l'aime, parce que je me hais, parce que je suis une mère, parce que je suis une pute, parce que je suis vivante, parce que je suis morte.

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