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CHAPITRE 6 — LE DÎNER

Author: Dledition
last update publish date: 2026-09-20 23:12:01

Mathis

10 octobre.

Je l'attends devant chez elle, devant son immeuble gris, triste, un immeuble de pauvres, de vies, de morts. J'attends en regardant la porte qui s'ouvre enfin. Elle sort.

Elle.

Elle porte une robe noire, simple, élégante, une robe qui ne lui appartient pas, que je lui ai achetée, que je lui ai imposée, qui la tue et la sauve. Elle est belle. Je ne le lui dis pas. Je ne lui dis rien. Je ne sais pas lui parler, lui dire, l'aimer. Je ne sais pas.

— Vous êtes prête ?

— Non.

— Moi non plus.

Nous montons dans la voiture noire, chère, froide, une voiture de mort, et nous roulons en silence, ce silence qui nous unit, nous sépare, nous tue, nous sauve.

— Où allons-nous ?

— Chez mes parents. Le dîner de fiançailles.

— Je ne suis pas votre fiancée.

— Pour ce soir, si.

Elle ne répond pas. Elle regarde par la fenêtre la ville, les lumières, les vies qu'elle n'aura jamais, que je lui offre, que je lui vole, que nous aurions pu avoir, que nous n'aurons jamais.

Nous arrivons à la maison immense, froide, blanche, une maison de morts, de riches, de mensonges. Je déteste cette maison, je l'ai toujours détestée, j'y ai grandi, j'y ai souffert, j'y ai pleuré, j'y ai appris à ne pas pleurer, à ne pas souffrir, à ne pas vivre.

Nous entrons. Ma mère, glaciale, nous attend. Elle regarde Juliette, la juge, la déteste, sans rien dire, parce qu'elle ne dit jamais rien, parce qu'elle juge, méprise, tue en silence.

— Mère, je te présente Juliette.

— Enchantée.

Elle ne l'est pas, ne l'a jamais été, ne le sera jamais. Elle regarde Juliette comme on regarde une servante, une moins que rien, une pute, une morte.

Mon père, mourant, est assis. Il nous regarde, regarde Juliette, l'observe, l'analyse, la calcule, sans rien dire, parce qu'il ne dit jamais rien, parce qu'il calcule, juge, tue en silence.

Et elle.

Célia.

Elle est là, la femme de la photo, celle que je dois épouser, que je ne veux pas, que je hais. Elle est belle, froide, distante, élégante. Elle est tout ce que je devrais aimer, que je ne peux pas aimer, que ma famille veut, que je refuse.

Elle nous regarde, regarde Juliette, l'observe, la détaille, sans rien dire, parce qu'elle ne dit jamais rien, parce qu'elle observe, attend, calcule, tue en silence.

Je la regarde et je la rejette, poliment, mais je la rejette.

— Célia. Je suis désolé. Je ne peux pas vous épouser.

Elle me regarde sans rien dire, regarde Juliette, l'observe, sans rien dire, parce qu'elle ne dit jamais rien, parce qu'elle observe, attend, calcule, tue en silence.

Le dîner est long, pénible, interminable. Ma mère pose des questions, lance des sous-entendus, des jugements, des mépris, des silences. Mon père calcule, observe, se tait. Célia regarde, observe, se tait. Juliette est parfaite. Elle répond, elle sourit, elle joue son rôle. Elle est parfaite, trop parfaite.

Je la regarde sans comprendre. Elle est parfaite, trop parfaite. Elle joue son rôle à la perfection, comme si elle était née pour ça, comme si elle était née pour moi, comme si elle m'aimait, comme si elle me sauvait, comme si elle me tuait.

Après le dîner, je la raccompagne en silence, ce silence qui nous unit, nous sépare, nous tue, nous sauve.

— Vous avez été parfaite.

— Je sais.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est mon rôle.

— Ce n'est pas votre rôle.

— C'est le contrat.

Je la regarde et elle me regarde. Ses yeux, ses yeux clairs qui ne me connaissent pas, qui ne me sauveront pas, qui ne me tueront pas, ses yeux que j'aime.

— Bonne nuit, Mathis.

— Bonne nuit, Juliette.

Elle sort, elle rentre, je reste seul. Je regarde la porte qui se ferme, qui me sépare d'elle, qui me tue, et je pense à elle, à ses yeux, à ses yeux clairs qui ne me connaissent pas, qui ne me sauveront pas, qui ne me tueront pas.

Je rentre, je m'allonge, je fixe le plafond blanc, froid, mort, et je pense à elle. Je ne dors pas.

Célia

10 octobre.

Je la regarde. Elle s'appelle Juliette. Elle est belle, pas comme les autres, pas comme moi. Elle est belle vraiment, d'une beauté qui ne s'achète pas, qui ne se calcule pas, qui ne se vend pas, qui me tue.

Je ne comprends pas ce que je ressens. Je la regarde parler, sourire, jouer son rôle. Elle est parfaite, tout ce que je ne suis pas, tout ce que je voudrais être, tout ce que je ne serai jamais.

Mathis la regarde sans le savoir, pas comme il me regarde, pas comme il regarde les autres. Il la regarde vraiment, comme on regarde une lumière, un espoir, une vie, un amour.

Je ne comprends pas pourquoi je la regarde, pourquoi je l'observe, pourquoi je veux qu'elle me regarde, qu'elle me sourie, qu'elle me parle, qu'elle me touche, qu'elle m'aime.

Elle ne me regarde pas. Elle regarde Mathis, ma mère, mon père. Elle ne me regarde pas. Elle ne me voit pas. Je suis invisible, transparent, morte, vivante. Je ne sais plus.

Je la regarde, je l'observe, je ne dis rien, parce que je ne dis jamais rien, parce que j'observe, j'attends, je calcule, je tue en silence.

Le dîner se termine. Elle part. Mathis la raccompagne. Je reste. Je regarde la porte qui se ferme, qui me sépare d'elle, qui me tue, et je pense à elle, à ses yeux, à ses yeux clairs qui ne me regardent pas, qui ne me verront jamais.

Je ne comprends pas ce que je ressens, pourquoi je souffre, pourquoi je l'aime, pourquoi je l'aime alors qu'elle ne m'aime pas, qu'elle aime un autre, qu'elle ne saura jamais.

Je rentre, je m'allonge, je fixe le plafond blanc, froid, mort, et je pense à elle. Je ne dors pas.

Mathis

10 octobre. La nuit.

Je rêve d'elle, la femme aux yeux clairs, celle qui me tend la main, qui me sourit, qui me sauve, qui me tue.

Elle est là, devant moi, dans la brume, dans la lumière, dans la vie, dans la mort. Elle me regarde, elle me sourit, elle me tend la main.

Je la prends, je la serre, je ne la lâche pas, je ne la lâcherai jamais, je ne veux pas la lâcher, je ne peux pas la lâcher. Je l'aime depuis toujours, depuis cinq ans, depuis l'accident, depuis qu'elle m'a sauvé, depuis qu'elle m'a tué. Mais elle ne le sait pas. Elle ne saura jamais.

— Qui êtes-vous ?

Elle ne répond pas. Elle sourit. Elle me regarde. Ses yeux, ses yeux clairs qui ne me connaissent pas, qui ne me sauveront pas, qui ne me tueront pas.

— Je vous connais.

Elle ne répond pas. Elle sourit. Elle me regarde.

— Je vous ai déjà vue.

Elle ne répond pas. Elle sourit. Elle me regarde.

— Où ?

Elle ne répond pas. Elle sourit. Elle me regarde.

— Pourquoi ?

Elle ne répond pas. Elle sourit. Elle me regarde.

— Qui êtes-vous ?

Elle ouvre la bouche. Elle va parler. Elle va me dire qui elle est, pourquoi, elle va me dire, elle va me dire.

Je me réveille. Je suis seul dans mon lit vide, froid, mort. Je fixe le plafond et je pense à elle, à ses yeux, à ses yeux clairs qui ne me connaissent pas, qui ne me sauveront pas, qui ne me tueront pas.

Je ne dors pas. Je ne dors jamais. Je pense à elle.

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