LOGINJuliette L'hôpital m'appelle à six heures du matin. Ces appels-là ont un son particulier, une tonalité de sonnerie que mon corps reconnaît avant mon cerveau, et je suis debout, habillée, dans le noir, avant même d'avoir dit allô. Les chiffres de Lucas ont chuté dans la nuit. Les plaquettes, les globules blancs, je ne sais plus, les mots se mélangent, les mots médicaux forment une soupe grise dans ma tête. Il faut une nouvelle transfusion. Peut-être une nouvelle cure. Le docteur Ferrand veut me voir à dix heures, et je connais ce ton, ce ton posé et gentil des médecins qui vont vous annoncer que tout coûte plus cher que prévu. Je suis assise dans le noir de ma chambre, le téléphone serré contre ma poitrine, et je fais des calculs. Les calculs, c'est ma façon de ne pas paniquer. Le premier versement de Mathis est parti presque entièrement dans la dette accumulée, les mois de factures en souffrance, la chirurgie d'octobre. Il
Mathis Le lendemain du baiser est glacial. Pas entre nous, enfin, si, entre nous aussi : Juliette et moi nous croisons dans la cuisine avec des bonjour en porcelaine, des formules polies, des regards qui glissent et n'accrochent jamais. Nous avons décidé, par consentement mutuel et sans en parler, que rien ne s'était passé, et nous jouons cette fiction-là avec le même professionnalisme que l'autre. C'est presque admirable. C'est à pleurer. Mais le vrai froid, le froid qui compte, je le découvre à onze heures, quand mon téléphone sonne et qu'une voix inconnue dit : — Monsieur Rochant. Nous devons nous parler. Café Mourier, midi. Venez seul. Ça concerne votre contrat. Il raccroche avant que je puisse répondre. Je reste le téléphone à la main, dans mon bureau, et le mot résonne dans ma tête comme une pierre dans un puits. Contrat. Il a dit le mot. Pas les fiançailles, pas la fiancée. Le contrat.
Juliette Deux jours. Cela fait deux jours que la voiture s'est arrêtée sur le pont, deux jours que ses bras m'ont tenue, deux jours que je joue à la femme raisonnable, et la femme raisonnable est en train de perdre la partie. C'est pour ça que je le repousse, ce soir. Il le faut. C'est une question de survie. Nous sommes dans l'entrée, il vient de raccompagner Lucas à l'hôpital pour moi, parce que ma voiture était en panne et que lui, naturellement, avait sa Mercedes chauffée. Lucas l'a remercié en l'appelant Mathis, puis en lui sautant au cou, et j'ai vu le visage de l'héritier Rochant se défaire complètement sous l'accolade d'un enfant de cinq ans, et voilà, voilà exactement le problème. Il est en train de devenir indispensable. Pas dans le contrat. Dans la vie. Dans la vie de mon fils, dans ma vie, dans l'air que je respire. Alors quand il s'approche de moi dans l'entrée, ave
Mathis Il pleut. Bien sûr qu'il pleut. Il pleut toujours, dans cette ville, quand quelque chose est sur le point de se casser. Je conduis trop vite sur les quais. Je le sais, et je ne ralentis pas. Le dîner chez mes parents s'est mal passé, ma mère a fait trois remarques empoisonnées sur les origines de Juliette devant elle, et j'ai laissé faire, lâchement, parce que j'ai passé trente-deux ans à apprendre qu'on ne contrarie pas Viviane Rochant à table. Juliette n'a rien dit. Elle n'a rien dit de tout le dîner, elle n'a rien dit dans le hall, elle n'a rien dit en montant dans la voiture. C'est ce silence-là, son silence, qui me fait appuyer sur le champignon. — Tu roules vite, dit-elle enfin. Sa voix est égale. Trop égale. — Je connais la route. — Ce n'est pas une réponse. — Non, je dis. Ce n'est pas une réponse. Le silence revient, mais il est chargé, électrique, comme l'air avant l'orage. L'air dans cette voiture est irrespirable depuis que nous avons quitté la maison, et au
Juliette Je n'ai jamais rencontré Victoria avant ce soir, et j'aurais volontiers attendu encore quarante ans. Nous sommes dans un restaurant des berges du Rhône, un dîner semi-public organisé pour que la presse people puisse photographier le couple heureux. Tout se passe bien, trop bien, et puis une femme en rouge traverse la salle comme une lame traverse une étoffe, et elle se plante devant notre table, et elle dit, avec un sourire qui n'atteint aucun endroit de son visage : — Mathis. Tu ne me présentes pas ? Je vois la mâchoire de Mathis se contracter. — Victoria. — Victoria, elle confirme, en se penchant vers moi. Deux ans avec Mathis. Demande-lui s'il te parle de moi, le soir. Non, pardon, c'est vrai, vous ne dormez pas ensemble, n'est-ce pas ? Les contrats de ce genre prévoient toujours des chambres séparées. Mon sang se fige. — Pardon ? — Oh, allez. Elle pose sa main sur la table, ses ongles rouges sur le nappage blanc. Tout Lyon sait ce que tu es, ma belle. Une serveuse
JulietteLe gala se tient à l'hôtel de ville, sous des lustres qui valent probablement le prix de la guérison de Lucas dix fois over. J'ai une robe empruntée, bleu nuit, que la styliste de Mathis a ajustée sur moi en quarante minutes en silence, avec l'efficacité d'une chirurgienne et la chaleur d'une porte de prison. Elle m'a épinglé les cheveux, mis du rouge sur mes lèvres, et m'a regardée dans le miroir en me disant, sans la moindre chaleur : au moins, vous avez des épaules.Au moins, j'ai des épaules.Mathis est splendide. C'est un constat ennuyeux, parce que c'est le genre de constat qui complique les contrats, mais je suis incapable de ne pas le faire : dans son smoking, avec sa mâchoire et sa façon de se tenir comme si les planchers avaient été posés pour lui, il est la chose la plus splendide de cette salle, lustres compris. Il me tend son bras. Je le prends. Nous entrons dans la lumière ensemble, et quatre cents personnes se retournent pour n







