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Chapitre 6 : Le miroir interdit

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-18 02:29:25

Elle se dit, très bas, pour elle-même :

— Demain, huit heures.

Elle se dit aussi, encore plus bas, presque pour Atalante :

— Tiens-moi jusque-là.

Et quelque part, très loin, elle crut entendre, dans la maison qui craquait, un pas, un seul, dans le couloir des glaces, sous le grand trumeau qu'elle venait de traverser les yeux fermés.

Un pas qui n'était pas le sien.

Cinq ans plus tôt. Un après-midi de novembre. La salle à manger du domaine Meunier.

Novembre, cette année-là, avait été précoce. Les vignes étaient nues depuis la mi-octobre. Le vent d'ouest arrachait les dernières feuilles rousses des chênes du parc et jetait sur les vitres du salon des poignées de pluie fine, dure, méchante. La maison Meunier, elle, avait cent quatre-vingts ans. Elle avait tenu deux guerres, un phylloxéra, trois faillites d'associés, une inondation. Elle allait, cet après-midi-là, tomber en une signature.

Isadora avait vingt-trois ans. Elle portait un pull marine à col rond, un jean, des mocassins un peu usés au talon. Elle venait de rentrer de la faculté, licence de droit en poche, mémoire de master en préparation. Elle n'était pas belle au sens des magazines ; elle était mieux : elle était vive. Elle avait cette maigreur nerveuse des jeunes femmes qui ont grandi entre des vignes et des livres, une bouche qui riait vite, un regard qui ne mentait jamais. Rien à voir avec la femme grise du couloir des glaces, cinq ans plus tard.

Son père l'attendait dans la salle à manger. Il était debout. Il n'était jamais debout dans cette pièce. Il aimait le fauteuil du bout, près de la cheminée, l'accoudoir de gauche qu'il avait usé de son pouce à force de réfléchir. Ce jour-là, il se tenait devant la fenêtre, dos tourné, épaules tombantes, les mains dans les poches de son gilet.

Il avait cinquante-huit ans. Il en paraissait soixante-dix.

— Ferme la porte, ma fille.

Elle la ferma.

Il ne se retourna pas tout de suite. Il regarda encore un instant, à travers la vitre mouillée, la longue perspective de vignes taillées ras. Puis il inspira profondément, comme un homme qui va plonger, et pivota.

— Assieds-toi.

Elle s'assit à sa place habituelle, à droite de la sienne. La table était nue, cirée, longue. Un dossier de cuir noir attendait au centre, fermé par une bande élastique. Un dossier qu'elle n'avait jamais vu.

Il resta debout.

— J'ai reçu Vane père et fils avant-hier, dit-il. Enfin, le fils est venu seul. Le père est mort il y a deux ans, tu le savais, non ?

Elle acquiesça. Elle avait lu la nécrologie à l'époque. Un empire des vins, une figure de la place de Bordeaux, un veuf qui laissait derrière lui une veuve remariée et un fils unique.

Son père se racla la gorge.

— Le fils s'appelle Raphaël. Trente-trois ans. Il gère le groupe avec sa mère, Bérénice de Vane. La mère est, disons, très présente.

Il chercha un mot, ne le trouva pas, enchaîna.

— Ils veulent la maison. Ils ne veulent pas la couler, Isadora, ils veulent la sauver. Ils rachètent la dette de la banque, ils épongent la mise en demeure des Douanes, ils remettent le chai en état, ils gardent le nom Meunier sur les étiquettes premières. Ils gardent aussi, si tu me suis, les vingt-huit ouvriers qui travaillent ici depuis vingt ans.

Il fit une pause. Il avala. Elle vit sa pomme d'Adam monter et descendre.

— Il y a une condition.

Elle attendit. La pluie, dehors, redoubla. Une bourrasque poussa les volets contre le mur. Personne ne se leva pour aller les fermer.

Il posa les deux mains à plat sur le dossier de cuir. Il regarda le cuir. Il ne regardait plus sa fille.

— Ils veulent une alliance, Isadora. Pas commerciale seulement. Familiale. Ils veulent que la maison Meunier entre chez les Vane par un mariage. Tu épouses Raphaël. On garde le nom. On garde les hommes. On garde la maison. Sinon, on perd tout dans trois mois. Le tribunal a été très clair.

Il y eut un silence. Un silence dont Isadora, cinq ans plus tard, se souviendrait comme du plus long de sa vie. Elle entendit son propre cœur, la pluie, le tic-tac de la pendule du buffet, un chien aboyer au loin, du côté de la ferme du gardien.

Elle finit par parler. Sa voix, quand elle la reconnut, lui parut sortir d'un autre corps.

— Père.

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