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Chapitre 5 : La comptabilité du mépris 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-18 02:27:41

Isadora leva les yeux, lentement. Le cœur, dans sa poitrine, venait de manquer un battement. Solange savait, pour le miroir. Solange savait pour l'itinéraire. Solange savait peut-être pour le carnet. Depuis combien de temps ? Depuis quand la maison d'en dessous, la maison des couloirs de service et des offices, avait-elle commencé à la regarder, elle, la maîtresse invisible du dessus ?

Elle ouvrit la bouche pour poser une question. Solange ne lui en laissa pas le temps. Elle inclina la tête, ramassa le verre, tourna les talons et sortit, verrou déclipsé, porte refermée, tablier lisse.

Isadora resta seule au milieu du vestiaire.

Elle sentit alors, très nettement, sans le comprendre, que la soirée qui l'attendait dehors n'était plus la même que celle qu'elle avait quittée dix minutes plus tôt.

Quelque chose avait changé. Une main venait de se poser sur son épaule. Une main qu'elle ne voyait pas.

Elle se releva, lissa la robe grise sur ses hanches et rouvrit la porte.

Le couloir de service l'attendait, sombre et long, avec, tout au bout, la lumière chaude et cruelle du salon d'honneur.

Elle marcha vers la lumière.

À minuit moins dix, l'orchestre attaqua la dernière valse.

C'était le signal. Isadora le connaissait. La dernière valse, chez les Vane, signifiait que le service des liqueurs allait suivre, puis les cigares dans le fumoir, puis la dispersion des invités par petites grappes bavardes, puis, enfin, le silence.

Elle n'avait pas bu ce qu'on lui avait tendu. Solange avait raison : il y avait bien eu un plateau qui lui était destiné, une liqueur ambrée dans un verre à part, apporté par un jeune serveur qu'elle n'avait jamais vu dans la maison. Elle avait souri, accepté le verre, l'avait porté à ses lèvres sans boire, puis l'avait reposé sur la première console venue, discrètement, comme une femme distraite. Le serveur avait disparu. Le verre était resté là. Ophélie, à trois mètres, avait suivi la scène et n'avait pas su, en le voyant abandonné, si Isadora avait bu ou non. Ce doute, dans les yeux d'Ophélie, avait été la seule petite victoire d'Isadora ce soir-là. Elle l'avait notée mentalement, pour le carnet, plus tard.

Maintenant, il fallait sortir.

Elle avait deux itinéraires possibles pour regagner sa chambre, à l'étage. Le grand escalier d'honneur, plein de retardataires et de tapes sur l'épaule qu'elle n'aurait pas la force de rendre. Ou l'escalier de service, plus long, plus froid, mais désert. Il exigeait, hélas, de traverser le couloir des glaces.

Le couloir des glaces.

Elle s'arrêta sur le seuil. Elle regarda le corridor devant elle, ce long tunnel d'or et d'argent où quatre miroirs monumentaux, alignés deux par deux, se répondaient d'un mur à l'autre, à l'infini. Le grand trumeau du fond, surtout. Deux mètres cinquante de haut. Un cadre de bois sculpté du dix-huitième. Elle l'avait détesté dès le premier jour. Elle l'avait contourné mille fois. Mille fois. Et ce soir, il n'y avait plus de contournement possible : à droite, le salon plein d'invités ; à gauche, le mur ; devant, le miroir.

Elle avança d'un pas. Le parquet craqua.

Elle ferma les yeux.

C'était ridicule, elle le savait. Une femme adulte, en robe de soirée, qui traversait son propre couloir les paupières closes, comme une enfant qui traverse un cimetière. Elle sentit ses joues chauffer d'une honte supplémentaire, mais elle garda les yeux fermés. Elle n'avait pas la force. Pas ce soir. Pas après le toast. Pas après Margaux. Pas après le regard de Léonore qu'on avait entraînée par la main.

Elle marcha à tâtons, la main effleurant le mur de gauche. Le papier peint était froid, un peu granuleux. Elle compta les pas comme on compte des respirations. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six.

Au douzième pas, elle sentit, à travers ses paupières closes, la lumière changer. Le grand trumeau reflétait le lustre. La chaleur des ampoules lui arriva d'un coup sur le visage. Elle sut qu'elle était juste devant lui, à trente centimètres du verre.

Elle s'arrêta.

Une pensée absurde monta en elle : Ouvre les yeux. Ouvre-les. Regarde-toi une seule fois. Cinq ans, Isadora. Cinq ans que tu ne t'es pas vue en entier. Cinq ans que tu vis dans un corps que tu ne regardes plus. Ouvre les yeux.

Elle serra les paupières plus fort. Deux larmes s'échappèrent malgré elle, chaudes, rapides, mortes de honte dès leur naissance. Elle les essuya du revers de la main, sans rouvrir les yeux.

Non. Pas ce soir. Pas comme cela. Pas dans cette robe grise. Pas après avoir servi le champagne à quatre cents personnes qui ne l'avaient pas vue. Pas après avoir entendu son mari ne rien dire pendant qu'une autre femme lui reprochait la couleur de sa robe. Pas ce soir.

Un jour, peut-être. Mais pas ce soir.

Elle reprit sa marche à tâtons. Treize. Quatorze. Quinze. Au seizième pas, la chaleur du lustre s'éloigna. Elle était passée. Elle rouvrit les yeux très lentement, avec la précaution de qui sort d'un souterrain. Le couloir se poursuivait, obscur, apaisé. Derrière elle, dans le grand trumeau, une silhouette grise s'éloignait déjà. Elle ne se retourna pas pour la voir.

Elle atteignit l'escalier de service. Elle monta deux étages. La rampe de fer froid sous sa paume. À chaque marche, la douleur dans son bas-ventre, un peu plus sourde. À chaque marche, la chambre froide un peu plus pleine.

Elle arriva à la porte de sa chambre. Elle poussa. Elle entra.

La pièce était éteinte, mais la lampe de chevet côté Raphaël avait été allumée par quelqu'un. Une lumière basse, jaune, gênante. Le lit était fait au carré. Les rideaux étaient tirés. Tout était en place, obscène de perfection.

Elle avança vers le lit.

Sur l'oreiller de Raphaël, une enveloppe.

Ivoire épais. Une écriture au stylo-plume, encre bleu nuit. Trois mots au recto, dans l'inclinée si reconnaissable de Bérénice :

À ma belle-fille.

Isadora s'arrêta au bord du lit. Elle regarda l'enveloppe longtemps sans la toucher. Elle savait, elle avait toujours su, que les enveloppes de Bérénice étaient des cadeaux d'ennemie, des messages que l'on tient à bout de doigts.

Elle finit par la prendre. Elle glissa le pouce sous le rabat et ouvrit.

Une feuille pliée en deux. Le monogramme des Vane en tête. Trois lignes seulement, dans la même écriture penchée :

Nous devons parler de l'avenir de la maison. Ce n'est plus une question qui peut attendre.

Demain, 8 heures, dans mon bureau.

Sois exacte. Sois lucide. Sois discrète.

Pas de signature. Bérénice ne signait pas les choses importantes. C'était sa marque, son luxe. Elle laissait l'écriture parler pour elle.

Isadora resta debout au pied du lit, la feuille tremblant à peine entre ses doigts. Sois exacte. Sois lucide. Sois discrète. Trois ordres. Trois clous. Trois cercueils.

Elle plia la lettre et la glissa dans son carnet, entre deux pages, à la date du lendemain. Puis elle éteignit la lampe de Raphaël et s'assit au bord du lit, dans le noir. Elle ne se déshabilla pas. Elle ne pleura pas. Elle attendit que la nuit passe, en fixant sur le mur d'en face l'endroit précis où, dans le grand miroir de la coiffeuse, elle savait sans le voir que sa propre silhouette grise était en train de la regarder.

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