로그인Il descend. La clochette de cuivre tinte. Il est parti.
Le carnet n'est pas encore revenu du laboratoire, Étienne m'a dit ce matin : encore deux jours, madame, les pages du milieu sont les plus tenaces, l'eau s'y est tenue comme dans un poing. Alors je ne peux pas écrire, et c'est peut-être une chance : certaines choses, quand on les écrit trop tôt, deviennent des accusations, et je ne veux accuser personne, pas encore, pas tant que je ne sais pas. Je me contentEt mes enfants dorment à Beaune. Et ma mère dort au cimetière de Beaune. Et mon père dort dans la même terre. Et quelque part dans Paris, un homme que je n'ai pas encore vu dort en sachant qui il est pour moi, la fissure, l'absent, la ligne vide de l'article trois, et quelque part dans cette même ville, une vieille femme que j'ai failli devenir dort en sachant qu'elle n'a pas de corps à enterrer, et cette absence de corps doit la tenir éveillée, elle aussi, certaines nuits.Nous sommes plusieurs à veiller, cette nuit, sur ce pays endormi. La haine et l'amour font les mêmes nuits blanches. C'est peut-être la seule chose qu'ils partagent.Trois heures. Le feu est tombé en braises, je ne l'ai pas rechargé, je voulais voir si j'en étais capable, rester seule dans une chambre qui s'éteint, et j'en suis capable, c'est bon à savoir. La lumière baisse. Les ombres remontent le long des poutres.Et sur la petite table, dans la dernière lueur, la tache pâle
Le cou. Les mains. Je les tourne devant la glace, paumes vers moi : la main gauche a gardé, sur le poignet, une auréole plus pâle, à peine visible, là où les doigts de l'homme de la rivière se sont refermés, non, ce n'est pas une marque, c'est probablement une idée, mais je la note quand même, parce que les idées aussi laissent des traces quand elles sont tenues assez fort. Et les cheveux. Voilà. Nous y sommes. Les cheveux. Je les défais, ils étaient remontés, comme toujours, à la va-vite, à la convalescente, et ils tombent, et c'est pire que tout le reste. Ils sont longs, abîmés par l'eau de la rivière que je n'ai jamais vraiment lavée qu'à la hâte, ternes, fourchus, et surtout, surtout, ils sont coiffés comme elle me les coiffait. Pas coiffés par elle : coiffés dans son style. Douze ans de coiffeuses de la maison, douze ans de leçons, douze ans de Bérénice qui ajustait mon épaulette, mes cheveux portent la signature Vane
Pourquoi. Parce que la femme qui était dans les glaces des Vane n'était plus moi, elle était leur fabrication : la coiffure qu'on m'imposait, le teint que la fatigue me faisait, le sourire qu'on me demandait, la prune, le gris. Chaque miroir de cette maison était un petit écran avant l'heure, une répétition du gala : ce qu'on vous montre de vous, pour que vous finissiez par le croire. Alors j'ai décidé, un matin, sans en parler à personne, sans même me le formuler : je ne me regarderai plus dans leurs glaces. Ma figure m'appartient. Ils ne la verront plus, même reflétée, même par moi. Je me la suis soustraite. C'était la seule chose que je pouvais leur soustraire encore.Et ce matin, Alexandre m'envoie un miroir.Je comprends ce qu'il veut dire. Je comprends même que c'est juste, que c'est le moment, que toute sa stratégie tient dans ce paquet : tu ne peux pas devenir quelqu'un d'autre sans avoir d'abord revu celle que tu es. Tu ne peux pas changer de visage sans avoir regardé le tien
Il me regarde. Je ne tremble pas. C'est vrai, et c'est pire que tout : je ne tremble pas, parce que quelque part entre la rivière et cette table, mon corps a compris que le tremblement était un luxe de femme vivante, et que la femme que je suis en train de devenir n'a pas de luxe. La colère est là, je la sens, mais elle a changé de nature : ce n'est plus le feu de la robe rouge, ce n'est plus la brûlure sous l'eau. C'est une colère froide, infiniment froide, la température exacte de la rivière de novembre, et elle s'est installée quelque part en moi comme un lac souterrain, et je sais qu'elle ne bougera plus, qu'elle ne s'évaporera pas, qu'elle attendra le jour, fût-ce dans deux ans, fût-ce dans dix, où elle servira.— Elle lui tient la main, dis-je. Est-ce que Léonore sait qui est cette femme ?— Non, dit Alexandre. Enfin, notre contact dit que la présentation a été faite sous un faux prénom. Une dame amie de grand-mère. Léonore a été polie. Léonore est polie avec tout le monde, tu l
Isadora Alexandre part à treize heures vingt pour le train de quatorze heures. À treize heures dix-neuf, il fait une chose que je ne lui ai jamais vue faire : il s'arrête sur le seuil de la bibliothèque, son sac bouclé, son manteau sur le bras, et il revient sur ses pas. — J'ai failli oublier quelque chose, dit-il. Mais il ment. Je le sais immédiatement, parce que je connais maintenant la mécanique de mon cousin : Alexandre n'oublie rien. Alexandre reporte. Il y a une différence, et la différence est écrite sur son visage, ce petit raidissement de la mâchoire, ce regard qui ne fuit pas mais qui se prépare. Il sort de la poche intérieure de sa veste un rectangle cartonné, fin, de la taille d'une carte postale, et il le pose sur la longue table, face cachée, comme on pose une carte qu'on n'ose pas jouer. — Ça, dit-il, ce n'est pas moi qui te le donne. C'est un contact. Un homme que nous avons, qui est en position de voir certaines choses. Il l'a prise vendredi. Il l'a fait passer h
Isadora Dimanche matin, Alexandre étale les papiers sur la longue table de la bibliothèque. Ce n'est pas un cérémonial, c'est même tout le contraire, et c'est pour cela que j'ai confiance : deux feuilles, un stylo, et mon cousin qui dit, avec sa voix de gouverneur de petite province : — Lis tout. Pose des questions. Si tu ne comprends pas une ligne, on la réécrit. Si tu n'es pas d'accord avec un mot, on le change. Ce document est le seul que tu signeras tant que tu es morte. Alors autant qu'il soit parfait. C'est un mandat. Rédigé à la main, pas tapé, pas imprimé : écrit à la main par le juge Édouard dont Alexandre a parlé, dans une écriture si régulière qu'elle semble gravée. Un mandat de protection et de surveillance, par lequel je confie à Alexandre Meunier, mon cousin, la charge de veiller à distance sur mes enfants, Léonore et Théo Vane, tant que je serai dans l'impossibilité légale de le faire moi-même. Je lis tout. D







