Share

Chapitre 5

last update Tanggal publikasi: 2026-05-29 06:29:13

Chapitre 5 

Adrien

Le restaurant où j'ai donné rendez-vous à Chloé est un écrin de velours grenat perché au sommet d'une tour haussmannienne, une adresse confidentielle que seuls les habitués connaissent et où les tables sont disposées assez loin les unes des autres pour que les conversations restent privées.

Les murs sont tendus de soie pourpre, les lustres en cristal de Bohême diffusent une lumière ambrée qui flatte les visages et adoucit les contours, et le sommelier, un homme au crâne dégarni et aux mains de prélat, s'incline respectueusement en remplissant nos verres d'un château-margaux dont le millésime n'est même pas inscrit sur la carte.

Chloé est assise en face de moi, et sa beauté est une arme qu'elle manie avec la précision d'une escrimeuse, chaque geste calculé, chaque sourire dosé, chaque battement de cils destiné à produire un effet qu'elle a anticipé depuis longtemps. Sa robe, d'un bleu nuit qui scintille au moindre mouvement, épouse ses formes avec une élégance qui ne doit rien au hasard, et ses doigts fins jouent avec le pied de son verre en dessinant des cercles invisibles sur le cristal.

— Tu es songeur, ce soir, dit-elle en inclinant la tête, ses yeux verts plantés dans les miens comme deux émeraudes polies par la patience.

— Le travail, réponds-je en haussant les épaules, rien que le travail.

— Toujours le travail, soupire-t-elle en reposant son verre, tu te caches derrière tes dossiers depuis cinq ans, Adrien, et tu sais très bien de quoi je veux parler.

Elle a raison, bien sûr, elle a toujours raison, et c'est peut-être ce qui me fatigue le plus dans notre relation, cette façon qu'elle a de débusquer la vérité avant même que j'aie eu le temps de la formuler pour moi-même.

— Tu restes prisonnier d'un mariage qui n'existe pas, reprend-elle en baissant la voix, un mariage que ton père a imposé pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'amour, et tu t'y accroches comme si tu attendais je ne sais quelle permission pour t'en libérer.

Ses mots sont des flèches qui se plantent exactement là où elle veut, entre deux côtes, dans cet espace fragile où je cache mes incertitudes. Je tourne mon verre entre mes doigts, les yeux fixés sur le vin qui danse contre les parois de cristal, et je ne réponds pas tout de suite.

— Pourquoi est-ce que tu ne divorces pas, Adrien ? demande-t-elle en penchant la tête, ses boucles auburn glissant sur son épaule nue. Elle ne t'aime pas, tu ne l'aimes pas, vous vivez comme deux étrangers sous le même toit, et le monde entier sait que c'est moi que tu aurais dû épouser.

Sa voix s'est faite plus pressante, plus intense, et je sens la chaleur de ses doigts qui se referment autour de mes phalanges comme une promesse ou comme une sommation. La flamme des bougies se reflète dans ses yeux verts, et elle est si belle, si vivante, si différente de l'ombre silencieuse qui m'attend chaque soir au manoir.

— C'est plus compliqué que cela, murmuré-je en évitant son regard, tu le sais bien.

— Qu'est-ce qui est compliqué ? s'impatiente-t-elle en retirant brusquement sa main. Ta mère qui te répète qu'il faut sauver les apparences ? Les actionnaires qui pourraient poser des questions ? Ou bien cette femme que tu n'oses même pas regarder en face et à qui tu n'oses pas dire la vérité ?

— Chloé, je t'en prie, commencé-je d'une voix lasse.

— Non, coupe-t-elle en plantant ses ongles sur la nappe de lin blanc, je ne veux plus attendre, Adrien. Cela fait cinq ans que j'attends, cinq ans que je te regarde rentrer chaque soir dans cette maison qui n'est pas la tienne, auprès d'une femme qui n'aurait jamais dû porter ton nom. Tu m'as promis que cela changerait, tu m'as promis que tu te libérerais, et je ne vois rien venir.

Sa colère est froide, maîtrisée, mais je perçois sous la surface une blessure plus ancienne, une humiliation qu'elle a trop longtemps dissimulée sous les sourires de circonstance. Chloé Deveraux n'est pas habituée à attendre, et elle l'a fait pourtant, cinq longues années, parce qu'elle croyait que je tiendrais parole.

— Tu as raison, dis-je enfin en relevant la tête pour planter mes yeux dans les siens, tu as raison, cela a assez duré.

Elle retient son souffle, ses lèvres s'entrouvrent, et je vois danser dans ses prunelles une lueur d'espoir mêlée de méfiance, comme si elle craignait que mes paroles ne soient qu'un répit avant une nouvelle déception.

— Je vais demander le divorce, continué-je d'une voix sourde mais ferme, je vais le faire rapidement, sans bruit, et après cela, toi et moi, nous pourrons enfin avancer.

— Tu me le promets ? demande-t-elle, la voix soudain plus fragile, moins assurée.

— Je te le promets, réponds-je en posant ma main sur la sienne, cette fois avec une pression que je veux rassurante.

Elle sourit, un sourire qui monte lentement sur ses lèvres écarlates comme un soleil d'hiver, et elle se penche vers moi pour déposer un baiser sur ma joue.

— Je savais que tu finirais par revenir à moi, murmure-t-elle contre ma peau, je l'ai toujours su.

Le serveur apporte les plats, des assiettes délicates où les saveurs se répondent avec une précision d'orfèvre, mais je mange sans goût, les yeux perdus dans le vide, la main de Chloé toujours posée sur mon poignet comme une laisse invisible. Elle me parle de New York, de l'appartement qu'elle veut acheter, des galas auxquels nous assisterons ensemble, et je hoche la tête mécaniquement en pensant à autre chose, à cette femme silencieuse qui m'attend au manoir, à ses yeux gris qui ne pleurent jamais, à sa présence effacée qui ne fait pas de bruit mais qui, d'une manière étrange, remplit les pièces qu'elle traverse.

— Tu m'écoutes ? demande Chloé en fronçant les sourcils.

— Bien sûr, réponds-je en lui adressant un sourire qui sonne faux, je t'écoute.

Mais je ne l'écoute pas vraiment. Je pense au visage d'Élina ce matin, quand je l'ai croisée dans l'escalier, à cette expression indéchiffrable qu'elle arborait, à ce regard qui m'a effleuré une seconde avant de se détourner. Je pense à la façon dont elle signera les papiers du divorce, sans un mot, sans une larme, comme elle fait toutes choses, avec cette soumission silencieuse qui ne devrait pas me troubler et qui pourtant me trouble.

— Alors c'est décidé, dit Chloé en levant son verre, à notre avenir, Adrien.

— À notre avenir, répété-je en levant mon verre à mon tour.

Le cristal tinte, et le son se perd dans le brouhaha feutré du restaurant. Dehors, la nuit est tombée sur Paris, et les lumières de la ville scintillent à travers les vitres comme autant de promesses que je ne suis pas certain de vouloir tenir.

Lanjutkan membaca buku ini secara gratis
Pindai kode untuk mengunduh Aplikasi

Bab terbaru

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 163

    Chapitre 163Épilogue ÉlinaQuand vint mon tour, je me levai à mon tour, mes doigts serrés autour de mon verre, et je regardai Noam, cet homme qui avait changé ma vie, cet homme qui m'avait sauvée, protégée, aimée comme personne ne m'avait jamais aimée. Il se tenait debout près de sa chaise, sa haute silhouette se découpant contre la lueur des bougies, et je voyais dans ses yeux gris une émotion qu'il ne cherchait plus à dissimuler. Les bougies dansaient dans ses prunelles, et je vis qu'il retenait ses larmes, lui qui ne pleurait jamais, ou presque, lui qui avait affronté les pires dangers sans jamais trembler et qui, ce soir, devant tous nos amis, devant notre fille, devant notre petit-fils, laissait paraître son émotion, laissait tomber les masques, laissait parler son cœur. Je pris une longue inspiration, sentant le parfum des roses et de la lavande qui montait du jardin, et je commençai à parler, ma voix douce mais ferme.— Noam, quand je t'ai rencontré, je ne savais plus ce que

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 162

    Chapitre 162NoamQuand vint mon tour de parler, je me levai lentement, mes doigts serrés autour du verre de cristal dont les facettes captaient la lumière des bougies et la renvoyaient en mille éclats, et je parcourus l'assemblée du regard, tous ces visages qui nous étaient chers, tous ces témoins de notre histoire, tous ces amis qui avaient traversé avec nous les tempêtes et les accalmies. Il y avait là Lucas, mon plus ancien compagnon d'armes, qui avait combattu à mes côtés dans les services secrets et qui m'avait sauvé la vie plus d'une fois ; il y avait Sarah, notre analyste en cybersécurité, qui avait démasqué tant d'ennemis et qui portait ce soir une robe vert émeraude qui faisait ressortir ses yeux ; il y avait les chercheurs d'Aurora Labs, ceux qui avaient travaillé avec Élina pendant des décennies et qui étaient devenus bien plus que des collègues ; il y avait les patients guéris, ceux qui devaient leur vie à ma femme et qui ne manquaient jamais une occasion de lui témoigner

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 161

    Chapitre 16170 ansIls fêtèrent leur anniversaire de mariage par une soirée de septembre, dans le jardin du mas, sous la tonnelle de glycines centenaires qui les avait vus échanger leurs premiers vœux trente ans plus tôt, et qui avait été le témoin silencieux de toutes leurs joies, de toutes leurs épreuves, de toutes leurs victoires. Les tables étaient dressées sur la pelouse fraîchement tondue, nappées de lin blanc amidonné qui brillait doucement sous les étoiles, éclairées par des centaines de bougies qui dansaient dans des photophores de verre dépoli, et les guirlandes suspendues aux branches noueuses des oliviers centenaires jetaient une lumière douce et dorée sur les visages émus des invités. Tous leurs amis étaient là, ceux qui les avaient accompagnés depuis le début de leur aventure, les chercheurs d'Aurora Labs qui avaient travaillé avec Élina et qui étaient devenus comme une seconde famille, les patients guéris devenus des proches qui ne manquaient jamais une occasion de leu

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 160

    Chapitre 160NoamLe soir tombait sur les collines de Provence, et le ciel s'embrasait de pourpre et d'or, comme un dernier hommage à notre histoire, comme une promesse d'éternité gravée dans les nuages qui s'effilochaient à l'horizon en longues traînées roses et orangées. Les oliviers centenaires étendaient leurs ombres allongées sur la terre rouge et craquelée par l'été, les cigales chantaient leur mélopée stridente dans les cyprès, et le parfum des lavandes montait du jardin comme une offrande, se mêlant à l'odeur de la pierre chauffée et du thym sauvage. Élina se tenait debout près de la balustrade de la terrasse, le petit Raphaël dans les bras, sa silhouette gracile découpée contre l'incendie du couchant, et je restai un instant en retrait, à la contempler, à graver cette image dans ma mémoire, à me dire que j'avais de la chance, la plus grande chance du monde, une chance que je n'aurais jamais osé imaginer.Elle avait vieilli, mais sa beauté n'avait rien perdu de son éclat ; ell

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 159

    Chapitre 159ÉlinaComblée. Il n'y avait pas d'autre mot pour décrire ce que je ressentais, assise sur la terrasse du mas, quelques semaines plus tard, le petit Raphaël endormi dans mes bras. Le soleil de juin était doux, presque tendre, et il caressait ma peau sans la brûler, tandis que le vent portait le parfum entêtant des lavandes en fleur et le chant lointain des cigales qui stridulaient dans les cyprès élancés. Le bébé pesait à peine plus qu'un oiseau, qu'un moineau tombé du nid, mais son poids dans mes bras était celui du monde entier, de tout ce que j'avais traversé, de tout ce que j'avais construit, de tout ce que j'avais aimé. Sa respiration était légère, régulière, et je sentais son petit cœur battre contre ma poitrine, ce cœur qui venait de commencer sa longue route, ce cœur qui battrait bien après que le mien se serait arrêté.Je regardais le chemin parcouru, ce long chemin de ténèbres et de lumière qui m'avait menée jusqu'ici, jusqu'à cette terrasse, jusqu'à cet enfant,

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 158

    Chapitre 158NoamL'enfant naquit par une nuit de mai, dans la chambre même où Livia avait vu le jour trente ans plus tôt, cette chambre aux murs de pierre blonde que nous avions repeinte en blanc cassé pour l'occasion, et quand la sage-femme déposa le petit être rouge et fripé dans mes bras, je sentis mon cœur s'arrêter, suspendu dans le silence de cette chambre baignée par la lumière douce des bougies qui dansaient dans leurs photophores de verre dépoli, puis repartir, plus fort, plus profond, plus vivant que jamais. C'était un garçon, un tout petit garçon aux poings serrés comme deux minuscules coquillages ramassés sur une plage, aux yeux encore clos bordés de longs cils noirs qui frémissaient à chaque battement de paupières, et il poussa un cri grêle, un cri qui emplit la pièce et qui me transperça l'âme comme une flèche de lumière. Il portait déjà le nom que Livia et son mari, ce jeune interne en cardiologie aux yeux doux et aux mains fines qu'elle avait fini par épouser après de

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 7

    Chapitre 7ÉlinaLe gala s’est achevé tard dans la nuit, et le manoir a retrouvé son silence de tombeau, ce silence que je connais si bien, qui suinte des murs et rampe sur les parquets comme une brume glacée. Je n’ai pas trouvé le sommeil, je ne le trouve jamais après ces soirées où je dois porter

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 6

    Chapitre 6ÉlinaLe gala annuel de la Fondation Morcant est un théâtre où chacun joue un rôle écrit depuis longtemps, et le mien, cette année comme les précédentes, consiste à me tenir droite dans l’ombre des projecteurs, à sourire quand on me regarde, à disparaître quand on m’oublie.La salle de b

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 9

    Chapitre 9ÉlinaLes papiers du divorce sont arrivés ce matin, déposés sur le bureau de la bibliothèque comme un colis ordinaire, une enveloppe de papier kraft épais au dos de laquelle le notaire a apposé son cachet de cire rouge. Je les ai trouvés en descendant prendre un livre que je n’avais pas

  • Il l'a perdue pour toujours    Chapitre 8

    Chapitre 8AdrienLe lendemain matin, le soleil perce à peine les nuages bas qui traînent sur la vallée, et la lumière qui entre par les fenêtres du petit salon est une lumière d’étain, froide, sans éclat, qui fige les meubles dans une immobilité minérale. Je me suis levé avec une gueule de bois so

Bab Lainnya
Jelajahi dan baca novel bagus secara gratis
Akses gratis ke berbagai novel bagus di aplikasi GoodNovel. Unduh buku yang kamu suka dan baca di mana saja & kapan saja.
Baca buku gratis di Aplikasi
Pindai kode untuk membaca di Aplikasi
DMCA.com Protection Status