LOGINChapitre 8
Adrien
Le lendemain matin, le soleil perce à peine les nuages bas qui traînent sur la vallée, et la lumière qui entre par les fenêtres du petit salon est une lumière d’étain, froide, sans éclat, qui fige les meubles dans une immobilité minérale. Je me suis levé avec une gueule de bois sourde, les tempes battantes, l’estomac noué par le champagne de la veille et par la perspective de la tâche qui m’attend. Le souvenir de ma conversation nocturne avec ma mère me pèse comme une chape de plomb ; ses révélations sur le scandale Vauclerc m’ont laissé un goût de cendre dans la bouche, non par pitié pour cet homme que je n’ai pas connu, mais par une sourde conscience que nous sommes allés trop loin, que nous avons bâti notre empire sur des ruines qui ne sont pas les nôtres.
Ma mère m’a suffisamment sermonné cette nuit pour que je comprenne que le temps des atermoiements est révolu : « Tu as fait ton devoir, maintenant fais ce que tu veux, mais fais-le proprement », a-t-elle conclu avant de regagner ses appartements. Chloé, que j’ai eue au téléphone ce matin, m’a rappelé avec cette douceur implacable qui est la sienne que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent mais que les siennes, à elle, n’attendent plus. « Je t’ai donné cinq ans, Adrien, cinq ans de ma jeunesse, cinq ans à t’attendre pendant que tu jouais les maris modèles dans cette sinistre baraque. Il est temps de choisir : c’est elle ou c’est moi. » Sa voix, d’ordinaire si mélodieuse, avait pris une dureté métallique qui ne laissait aucune place à la négociation.
Je convoque Élina dans le petit salon par un mot que je fais porter par une domestique, un simple carton blanc sur lequel j’ai griffonné « J’ai à vous parler » sans formules de politesse, sans préambule, parce qu’il n’y a jamais eu de préambule entre nous, parce que notre relation tout entière n’a été qu’une succession de silences et de portes fermées. Le petit salon est une pièce que je n’aime guère ; les murs sont tapissés d’un papier peint à rayures fanées, les fauteuils de velours élimé sentent la naphtaline, et la pendule sur la cheminée égrène les secondes avec une régularité obsédante. J’attends debout, les mains dans les poches, le col de ma chemise déjà humide d’une sueur que le froid de la pièce ne justifie pas.
Elle arrive quelques minutes plus tard, et quand elle pousse la porte, je suis frappé par son visage, par la pâleur de cire qui recouvre ses traits, par les cernes mauves qui creusent ses yeux gris, par cette immobilité de statue qui la caractérise mais qui, ce matin, prend une dimension presque inquiétante, comme si elle s’était absentée d’elle-même en ne laissant derrière elle qu’une enveloppe vide. Pourtant, dans ses prunelles, je crois déceler une lueur que je ne connais pas, une étincelle à peine perceptible qui vacille au fond de son regard et qui, l’espace d’un instant, me trouble plus que je ne voudrais l’admettre. Elle porte une robe grise, toute simple, un vêtement de laine qui ne flatte rien et ne cache rien, et ses cheveux tirés en un chignon strict dégagent un front lisse où ne passe aucune émotion. Ses mains sont croisées devant elle, immobiles, pâles comme deux colombes endormies.
— Vous vouliez me parler, dit-elle d’une voix neutre, une voix sans timbre, sans inflexion, qui traverse la pièce comme un courant d’air.
— Asseyez-vous, réponds-je en désignant le fauteuil qui fait face au mien.
Elle s’assied sans hâte, les mains posées sur ses genoux, les épaules droites, les yeux fixés sur un point au-dessus de mon épaule, et je cherche en vain un signe, un tremblement, une fissure dans cette façade de marbre. Il n’y a rien, rien qu’un calme absolu, une absence de réaction qui me déconcerte plus que ne l’auraient fait des cris ou des larmes. J’ai vu des femmes pleurer pour moins que cela, supplier, menacer, négocier. Elle, elle se tient là, droite, silencieuse, comme si elle attendait la suite d’une conversation commencée depuis longtemps et dont elle connaît déjà la fin.
Je respire un grand coup, je pose mes mains à plat sur les accoudoirs du fauteuil pour m’empêcher de les croiser, de me fermer, et je me jette à l’eau avec la brutalité d’un homme qui n’a jamais appris la délicatesse parce qu’on ne la lui a jamais enseignée.
— J’ai demandé le divorce, dis-je, et les mots tombent dans le silence comme des pierres dans un puits, sans écho, sans remous. Les papiers sont chez le notaire, ils vous seront envoyés dans la semaine. Vous n’aurez qu’à signer. Tout est réglé : vous recevrez une pension confortable, un appartement en ville si vous le souhaitez, et vous serez libre de refaire votre vie comme vous l’entendez.
Elle ne bouge pas, elle ne cille pas, elle ne détourne pas le regard de ce point invisible qu’elle contemple avec une intensité qui me met mal à l’aise, et son silence, ce silence que j’ai toujours pris pour de la docilité, se charge soudain d’une densité nouvelle, d’une épaisseur qui emplit la pièce et qui pèse sur ma poitrine. Je m’attendais à de la surprise, à de la tristesse, peut-être même à de la colère. Je n’avais pas prévu ce mutisme qui n’est pas de la soumission mais quelque chose de plus fier, de plus lointain, comme le silence d’une mer qui se retire avant le tsunami.
— Vous ne dites rien, insisté-je en me penchant en avant, les coudes sur les genoux, le regard planté dans le sien pour tenter d’y lire quelque chose, n’importe quoi. Vous ne voulez pas savoir pourquoi ? Vous ne voulez pas vous défendre, plaider, négocier ? C’est votre vie que je suis en train de défaire, Élina. Cela devrait vous arracher une réaction, au moins une parole.
— Pourquoi le ferais-je ? répond-elle enfin, et sa voix est si calme, si lointaine, qu’elle semble venir d’une autre pièce, d’un autre monde, d’une autre vie. Vous ne m’avez jamais demandé mon avis pour m’épouser, vous ne me le demanderez pas pour divorcer. Rien n’a changé, Adrien. Depuis le premier jour, je suis un meuble que l’on déplace au gré des besoins. Vous me mettez dans le salon quand il faut une épouse, vous me rangez dans le grenier quand l’épouse n’est plus nécessaire. Pourquoi voudriez-vous que je pleure ou que je supplie ? Cela ne changerait rien, et cela ne vous ferait pas changer d’avis. Alors, dites-moi simplement où je dois signer, et je signerai.
— Ce n’est pas… commencé-je en fronçant les sourcils, piqué au vif par cette absence de résistance qui ressemble à une condamnation muette, plus cinglante qu’un réquisitoire.
— Ce n’est pas quoi ? coupe-t-elle en tournant enfin les yeux vers moi, et dans ses prunelles grises je vois passer une lueur que je ne connais pas, une lueur qui n’est ni de la tristesse ni de la colère mais quelque chose de plus froid, de plus dur, de plus définitif. Ce n’est pas personnel ? Ce n’est pas votre faute ? Vous n’avez pas choisi tout cela, n’est-ce pas, Adrien ? Vous n’avez jamais rien choisi, vous avez toujours obéi, à votre père, à votre mère, à Chloé, à tout le monde sauf à vous-même. Vous êtes l’héritier, le fils, l’époux, l’amant, mais vous n’avez jamais été vous-même. Vous êtes une ombre portée par le nom que vous portez, et vous voulez que je pleure parce que cette ombre s’éloigne de moi ?
— Élina, protesté-je en me levant brusquement, le sang qui afflue à mes joues, les poings serrés. Vous n’avez pas le droit de…
— De quoi ? De dire la vérité ? Vous me quittez, Adrien, vous me jetez après m’avoir utilisée pour sauver votre réputation. Et en échange de cinq années de silence et de solitude, vous m’offrez une pension et un appartement. C’est cela, le grand amour des Morcant ? C’est cela, votre conception du devoir ?
Elle s’est levée à son tour, lentement, sans éclat, mais quelque chose dans sa posture a changé. Elle n’est plus la femme effacée qui baissait les yeux devant moi ; elle se tient droite, le menton levé, et son regard gris me transperce avec une intensité qui me coupe le souffle.
— Je vous donne tout ce que vous voulez, bredouillé-je, déstabilisé. La liberté, l’indépendance…
— Vous me donnez ce que vous auriez dû me laisser il y a cinq ans, coupe-t-elle. Vous ne me donnez rien, vous me rendez ce que vous m’avez volé. Ne vous méprenez pas sur mes intentions, Adrien. Je ne vous suis pas reconnaissante. Je ne vous remercierai pas. Je signerai vos papiers parce que je n’ai que faire de votre nom, de votre argent ou de votre toit. Je les signerai sans discuter, sans pleurer, sans rien exiger. Vous aurez votre divorce, vous épouserez Chloé, vous serez libre, et moi aussi.
Elle se dirige vers la porte sans hâte, ses pas feutrés sur le tapis. Au moment de franchir le seuil, elle s’arrête, tourne légèrement la tête, et me lance un dernier regard par-dessus son épaule, un regard qui me transperce et qui me poursuivra bien après qu’elle aura disparu.
— Une seule chose, ajoute-t-elle d’une voix si basse que je dois tendre l’oreille. Vous ne savez rien de moi, Adrien Morcant. Vous n’avez jamais rien su, et vous ne saurez jamais rien. C’est sans doute ce que vous regretterez le plus.
La porte se referme derrière elle avec un cliquetis discret, et je reste là, debout au milieu du petit salon vide, les bras ballants, la bouche sèche, le cœur battant je ne sais pourquoi, comme si je venais de perdre quelque chose dont j’ignorais la valeur et qui s’éloignait déjà, irrémédiablement, dans le silence du matin. Le tic-tac de la pendule remplit la pièce, et pour la
première fois de ma vie, le silence me pèse.
Chapitre 35AdrienJe quitte la salle de bal comme un naufragé abandonne une épave, les jambes lourdes, le souffle court, les tempes battantes d'une douleur qui n'a rien de physique et qui pourtant me déchire la poitrine. Les portes dorées de l'hôtel Excelsior se referment derrière moi avec un claquement sourd qui résonne dans le vestibule désert, et je m'arrête un instant, chancelant, une main appuyée contre le marbre glacé d'une colonne, l'autre crispée sur mon verre de champagne que je n'ai pas lâché, que je n'ai pas bu, que je tiens encore comme un idiot, comme un homme qui ne sait plus quoi faire de ses mains ni de sa vie.Le silence du vestibule est un baume empoisonné, un silence qui me renvoie à moi-même, à ma jalousie, à ma honte. Les lambris dorés, les miroirs biseautés qui reflètent mon visage défait, les tapis moelleux dans lesquels mes pas s'enfoncent, tout ce luxe qui m'entoure depuis toujours et que je ne vois plus, me semble soudain dérisoire, insultant, un décor de ca
Chapitre 34ÉlinaJe sais qu'il est là depuis l'instant où j'ai franchi le seuil de la salle de bal, car j'ai senti son regard se poser sur moi comme une brûlure, comme une main invisible qui se referme sur ma gorge et qui tente de m'étouffer. Je ne l'ai pas cherché des yeux, je n'ai pas tourné la tête, je n'ai pas laissé mon regard dériver vers cette colonne de marbre où je devine sa silhouette figée, mais je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai reconnu à cette sensation de froid qui m'a parcouru l'échine, à ce frisson ancestral qui ne trompe pas.Adrien Morcant est venu, et il me regarde comme on regarde un fantôme, avec des yeux écarquillés d'incrédulité et de stupeur, comme s'il n'arrivait pas à croire que la femme qui se tient devant lui, dans cette robe de velours pourpre, au bras d'un autre
Chapitre 33AdrienLa soirée de gala de la Fondation Médéric est l'un de ces événements mondains que je fréquente depuis toujours sans jamais y prendre plaisir, une grand-messe de la philanthropie de façade où les hommes d'affaires en smoking échangent des poignées de main aussi creuses que leurs promesses de dons. La salle de bal de l'hôtel Excelsior ruisselle de dorures et de cristaux, les lustres monumentaux déversent une lumière ambrée sur les robes de haute couture qui bruissent comme des ailes de papillons, et l'orchestre, perché sur une estrade de velours grenat, joue une valse lente que personne n'écoute, couverte par le brouhaha des conversations et le tintement des flûtes de champagne. L'air saturé de parfums capiteux, de jasmin, de tubéreuse, de santal, tourne en volutes épaisses sous les plafon
Chapitre 32ÉlinaLe restaurant où Noam m'a donné rendez-vous est un endroit discret, presque secret, niché au sommet d'une falaise de granit qui surplombe l'océan, une bâtisse de pierre blanche aux volets bleu marine dont la terrasse vitrée semble flotter au-dessus des vagues. La nuit est tombée depuis longtemps, une nuit sans lune, et les étoiles s'accrochent au ciel comme une poussière de diamants sur un écrin de velours noir. Les tables sont espacées, nappées de lin blanc amidonné qui crisse sous les coudes, éclairées par des bougies dont la flamme vacille dans des photophores de verre dépoli, et l'air salin qui entre par les fenêtres entrouvertes se mêle aux parfums de la mer, du beurre fondu, du pain grillé et des herbes de Provence que le chef effeuille sur les plats. Le bruit des vagues qui se brisent contre les
Chapitre 31AdrienLe téléphone est glacé contre mon oreille, et la sonnerie résonne interminablement, une plainte monocorde qui semble narguer mon impatience, qui s'étire en un bourdonnement lancinant de seconde en seconde. Mon bureau est plongé dans une pénombre que je n'ai pas pris la peine de dissiper, les rideaux de velours tirés sur les fenêtres, la lampe de bureau éteinte, seule la lueur blafarde de l'écran d'ordinateur jette une clarté spectrale sur le sous-main de cuir, sur les dossiers éparpillés, sur la photo d'Élina que je ne range plus, que je garde posée contre le pied de la lampe.Cela fait trois jours que j'ai vu la conférence, trois jours que je ne dors plus, que je ne mange plus, que j'erre dans le manoir comme un spectre, obsédé par l'image de cette femme que j'ai perdue et qui rayonne sur tous les écrans du pays. Les cernes qui creusent mes yeux se sont agrandis, mes doigts tremblent quand je tiens un verre, et Chloé elle-même a cessé de me parler, lasse de mes sile
Chapitre 30ÉlinaLa conférence s'est achevée dans un tonnerre d'applaudissements, et depuis, le monde semble s'être abattu sur moi comme une vague déferlante qui ne cesse de grossir. Les sollicitations affluent par centaines, par milliers, une avalanche de papier et de voix qui menace de m'ensevelir : des appels téléphoniques qui sonnent sans interruption, des courriels qui s'accumulent par centaines dans ma boîte de réception, des lettres recommandées qui s'empilent sur mon bureau en tours branlantes, des messages de félicitations, des demandes d'interviews pour des journaux, des radios, des télévisions, des propositions de partenariats émanant des plus grands laboratoires pharmaceutiques, des invitations à des colloques aux quatre coins du monde, des menaces aussi, parfois, anonymes, griffonnées sur du papier quadrillé, que Noam intercepte avant qu'elles ne parviennent jusqu'à moi.Mon bureau, ce havre de paix où je passais des heures à travailler dans le silence complice des centr







