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Chapitre 8

last update Tanggal publikasi: 2026-06-04 04:28:19

Chapitre 8

Adrien

Le lendemain matin, le soleil perce à peine les nuages bas qui traînent sur la vallée, et la lumière qui entre par les fenêtres du petit salon est une lumière d’étain, froide, sans éclat, qui fige les meubles dans une immobilité minérale. Je me suis levé avec une gueule de bois sourde, les tempes battantes, l’estomac noué par le champagne de la veille et par la perspective de la tâche qui m’attend. Le souvenir de ma conversation nocturne avec ma mère me pèse comme une chape de plomb ; ses révélations sur le scandale Vauclerc m’ont laissé un goût de cendre dans la bouche, non par pitié pour cet homme que je n’ai pas connu, mais par une sourde conscience que nous sommes allés trop loin, que nous avons bâti notre empire sur des ruines qui ne sont pas les nôtres.

Ma mère m’a suffisamment sermonné cette nuit pour que je comprenne que le temps des atermoiements est révolu : « Tu as fait ton devoir, maintenant fais ce que tu veux, mais fais-le proprement », a-t-elle conclu avant de regagner ses appartements. Chloé, que j’ai eue au téléphone ce matin, m’a rappelé avec cette douceur implacable qui est la sienne que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent mais que les siennes, à elle, n’attendent plus. « Je t’ai donné cinq ans, Adrien, cinq ans de ma jeunesse, cinq ans à t’attendre pendant que tu jouais les maris modèles dans cette sinistre baraque. Il est temps de choisir : c’est elle ou c’est moi. » Sa voix, d’ordinaire si mélodieuse, avait pris une dureté métallique qui ne laissait aucune place à la négociation.

Je convoque Élina dans le petit salon par un mot que je fais porter par une domestique, un simple carton blanc sur lequel j’ai griffonné « J’ai à vous parler » sans formules de politesse, sans préambule, parce qu’il n’y a jamais eu de préambule entre nous, parce que notre relation tout entière n’a été qu’une succession de silences et de portes fermées. Le petit salon est une pièce que je n’aime guère ; les murs sont tapissés d’un papier peint à rayures fanées, les fauteuils de velours élimé sentent la naphtaline, et la pendule sur la cheminée égrène les secondes avec une régularité obsédante. J’attends debout, les mains dans les poches, le col de ma chemise déjà humide d’une sueur que le froid de la pièce ne justifie pas.

Elle arrive quelques minutes plus tard, et quand elle pousse la porte, je suis frappé par son visage, par la pâleur de cire qui recouvre ses traits, par les cernes mauves qui creusent ses yeux gris, par cette immobilité de statue qui la caractérise mais qui, ce matin, prend une dimension presque inquiétante, comme si elle s’était absentée d’elle-même en ne laissant derrière elle qu’une enveloppe vide. Pourtant, dans ses prunelles, je crois déceler une lueur que je ne connais pas, une étincelle à peine perceptible qui vacille au fond de son regard et qui, l’espace d’un instant, me trouble plus que je ne voudrais l’admettre. Elle porte une robe grise, toute simple, un vêtement de laine qui ne flatte rien et ne cache rien, et ses cheveux tirés en un chignon strict dégagent un front lisse où ne passe aucune émotion. Ses mains sont croisées devant elle, immobiles, pâles comme deux colombes endormies.

— Vous vouliez me parler, dit-elle d’une voix neutre, une voix sans timbre, sans inflexion, qui traverse la pièce comme un courant d’air.

— Asseyez-vous, réponds-je en désignant le fauteuil qui fait face au mien.

Elle s’assied sans hâte, les mains posées sur ses genoux, les épaules droites, les yeux fixés sur un point au-dessus de mon épaule, et je cherche en vain un signe, un tremblement, une fissure dans cette façade de marbre. Il n’y a rien, rien qu’un calme absolu, une absence de réaction qui me déconcerte plus que ne l’auraient fait des cris ou des larmes. J’ai vu des femmes pleurer pour moins que cela, supplier, menacer, négocier. Elle, elle se tient là, droite, silencieuse, comme si elle attendait la suite d’une conversation commencée depuis longtemps et dont elle connaît déjà la fin.

Je respire un grand coup, je pose mes mains à plat sur les accoudoirs du fauteuil pour m’empêcher de les croiser, de me fermer, et je me jette à l’eau avec la brutalité d’un homme qui n’a jamais appris la délicatesse parce qu’on ne la lui a jamais enseignée.

— J’ai demandé le divorce, dis-je, et les mots tombent dans le silence comme des pierres dans un puits, sans écho, sans remous. Les papiers sont chez le notaire, ils vous seront envoyés dans la semaine. Vous n’aurez qu’à signer. Tout est réglé : vous recevrez une pension confortable, un appartement en ville si vous le souhaitez, et vous serez libre de refaire votre vie comme vous l’entendez.

Elle ne bouge pas, elle ne cille pas, elle ne détourne pas le regard de ce point invisible qu’elle contemple avec une intensité qui me met mal à l’aise, et son silence, ce silence que j’ai toujours pris pour de la docilité, se charge soudain d’une densité nouvelle, d’une épaisseur qui emplit la pièce et qui pèse sur ma poitrine. Je m’attendais à de la surprise, à de la tristesse, peut-être même à de la colère. Je n’avais pas prévu ce mutisme qui n’est pas de la soumission mais quelque chose de plus fier, de plus lointain, comme le silence d’une mer qui se retire avant le tsunami.

— Vous ne dites rien, insisté-je en me penchant en avant, les coudes sur les genoux, le regard planté dans le sien pour tenter d’y lire quelque chose, n’importe quoi. Vous ne voulez pas savoir pourquoi ? Vous ne voulez pas vous défendre, plaider, négocier ? C’est votre vie que je suis en train de défaire, Élina. Cela devrait vous arracher une réaction, au moins une parole.

— Pourquoi le ferais-je ? répond-elle enfin, et sa voix est si calme, si lointaine, qu’elle semble venir d’une autre pièce, d’un autre monde, d’une autre vie. Vous ne m’avez jamais demandé mon avis pour m’épouser, vous ne me le demanderez pas pour divorcer. Rien n’a changé, Adrien. Depuis le premier jour, je suis un meuble que l’on déplace au gré des besoins. Vous me mettez dans le salon quand il faut une épouse, vous me rangez dans le grenier quand l’épouse n’est plus nécessaire. Pourquoi voudriez-vous que je pleure ou que je supplie ? Cela ne changerait rien, et cela ne vous ferait pas changer d’avis. Alors, dites-moi simplement où je dois signer, et je signerai.

— Ce n’est pas… commencé-je en fronçant les sourcils, piqué au vif par cette absence de résistance qui ressemble à une condamnation muette, plus cinglante qu’un réquisitoire.

— Ce n’est pas quoi ? coupe-t-elle en tournant enfin les yeux vers moi, et dans ses prunelles grises je vois passer une lueur que je ne connais pas, une lueur qui n’est ni de la tristesse ni de la colère mais quelque chose de plus froid, de plus dur, de plus définitif. Ce n’est pas personnel ? Ce n’est pas votre faute ? Vous n’avez pas choisi tout cela, n’est-ce pas, Adrien ? Vous n’avez jamais rien choisi, vous avez toujours obéi, à votre père, à votre mère, à Chloé, à tout le monde sauf à vous-même. Vous êtes l’héritier, le fils, l’époux, l’amant, mais vous n’avez jamais été vous-même. Vous êtes une ombre portée par le nom que vous portez, et vous voulez que je pleure parce que cette ombre s’éloigne de moi ?

— Élina, protesté-je en me levant brusquement, le sang qui afflue à mes joues, les poings serrés. Vous n’avez pas le droit de…

— De quoi ? De dire la vérité ? Vous me quittez, Adrien, vous me jetez après m’avoir utilisée pour sauver votre réputation. Et en échange de cinq années de silence et de solitude, vous m’offrez une pension et un appartement. C’est cela, le grand amour des Morcant ? C’est cela, votre conception du devoir ?

Elle s’est levée à son tour, lentement, sans éclat, mais quelque chose dans sa posture a changé. Elle n’est plus la femme effacée qui baissait les yeux devant moi ; elle se tient droite, le menton levé, et son regard gris me transperce avec une intensité qui me coupe le souffle.

— Je vous donne tout ce que vous voulez, bredouillé-je, déstabilisé. La liberté, l’indépendance…

— Vous me donnez ce que vous auriez dû me laisser il y a cinq ans, coupe-t-elle. Vous ne me donnez rien, vous me rendez ce que vous m’avez volé. Ne vous méprenez pas sur mes intentions, Adrien. Je ne vous suis pas reconnaissante. Je ne vous remercierai pas. Je signerai vos papiers parce que je n’ai que faire de votre nom, de votre argent ou de votre toit. Je les signerai sans discuter, sans pleurer, sans rien exiger. Vous aurez votre divorce, vous épouserez Chloé, vous serez libre, et moi aussi.

Elle se dirige vers la porte sans hâte, ses pas feutrés sur le tapis. Au moment de franchir le seuil, elle s’arrête, tourne légèrement la tête, et me lance un dernier regard par-dessus son épaule, un regard qui me transperce et qui me poursuivra bien après qu’elle aura disparu.

— Une seule chose, ajoute-t-elle d’une voix si basse que je dois tendre l’oreille. Vous ne savez rien de moi, Adrien Morcant. Vous n’avez jamais rien su, et vous ne saurez jamais rien. C’est sans doute ce que vous regretterez le plus.

La porte se referme derrière elle avec un cliquetis discret, et je reste là, debout au milieu du petit salon vide, les bras ballants, la bouche sèche, le cœur battant je ne sais pourquoi, comme si je venais de perdre quelque chose dont j’ignorais la valeur et qui s’éloignait déjà, irrémédiablement, dans le silence du matin. Le tic-tac de la pendule remplit la pièce, et pour la

première fois de ma vie, le silence me pèse.

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