登入Chapitre 4 — Élina (flash-back)
J'avais vingt ans et le monde m'appartenait, ou du moins c'est ce que je croyais en franchant chaque matin les portes vitrées du laboratoire de recherche où mes doigts dansaient sur les pipettes et les éprouvettes avec la grâce innée de ceux qui ont trouvé leur place dans l'univers.
Le bâtiment était une construction de verre et d'acier qui scintillait sous le soleil de la région lyonnaise, et j'y passais des heures si longues que les vigiles finissaient par me connaître, par me saluer d'un signe de tête quand je partais à l'aube après une nuit blanche passée à observer des cultures cellulaires se multiplier sous le microscope. Mon directeur de thèse, le professeur Marchetti, un homme aux cheveux blancs et aux yeux perçants qui ne distribuait jamais de compliments, m'avait dit un jour devant tout le laboratoire que j'étais la chercheuse la plus prometteuse qu'il avait rencontrée en trente ans de carrière, et cette phrase était restée gravée en moi comme une médaille invisible que je portais contre ma peau.
Mes parents habitaient une petite maison de briques roses à la sortie de la ville, une bâtisse modeste entourée d'un jardin que ma mère cultivait avec une patience infinie, ses gants de toile maculés de terre, ses cheveux gris relevés en un chignon lâche qui laissait échapper des mèches folles autour de son visage ridé par le soleil et les soucis. Mon père tenait une librairie ancienne dans le centre-ville, une caverne d'Ali Baba où les livres s'empilaient jusqu'au plafond, où l'odeur du vieux papier se mêlait à celle du café qu'il préparait pour les clients fidèles, et où chaque samedi je venais m'asseoir dans l'arrière-boutique pour lire les revues scientifiques qu'il commandait spécialement pour moi.
— Tu iras loin, me disait-il en posant sa main calleuse sur ma tête, plus loin que nous n'avons jamais pu aller, et c'est tout ce que je demande.
Ma mère souriait sans rien dire, ses yeux gris pleins d'une fierté silencieuse qui me réchauffait plus que tous les discours, et je travaillais avec l'acharnement de ceux qui veulent rendre fiers les êtres qu'ils aiment.
Mon projet de recherche était une révolution annoncée : une thérapie cellulaire capable de reprogrammer des tissus endommagés, de réparer des lésions que la médecine classique considérait comme irréversibles. Les articles que j'avais publiés dans des revues internationales faisaient sensation, les offres de laboratoires étrangers commençaient à affluer, et je me souviens de cette nuit où, penchée sur mon microscope, j'ai observé pour la première fois une cellule se transformer exactement comme je l'avais prédit. J'avais retenu un cri, les mains plaquées sur la bouche, et j'étais restée là, immobile, à contempler ce miracle minuscule qui dansait sous la lentille.
Puis tout s'est effondré un mardi d'octobre, un jour de pluie fine qui tombait sans discontinuer depuis le matin et qui noyait la ville dans une brume grisâtre.
Le téléphone avait sonné dans le laboratoire, un appel que j'avais failli ignorer parce que j'étais en pleine manipulation, les mains gantées, les yeux rivés sur une éprouvette. L'accident de voiture, le camion qui avait dérapé sur la chaussée mouillée, le choc frontal qui n'avait laissé aucune chance à mes parents. Les mots s'étaient plantés dans ma poitrine comme des éclats de verre, et je m'étais effondrée sur le carrelage froid du laboratoire, entourée de mes instruments stériles et de mes rêves brisés.
Les jours qui ont suivi ne sont qu'un brouillard de formalités administratives, de costumes noirs, de poignées de main molles et de regards compatissants qui glissaient sur moi sans jamais s'arrêter vraiment. La librairie a été vendue pour payer les dettes dont je ne soupçonnais même pas l'existence, la maison de briques roses saisie par les créanciers, et je me suis retrouvée à vingt-deux ans, seule dans un appartement minuscule, avec pour tout héritage une boîte de photographies jaunies et le souvenir d'une vie qui n'existait plus.
C'est à ce moment-là qu'ils sont apparus, les avocats de la famille Morcant, avec leurs mallettes de cuir, leurs costumes sur mesure et leurs sourires trop polis pour être honnêtes.
— Votre père avait des dettes envers nous, m'ont-ils expliqué d'une voix doucereuse, mais nous sommes prêts à tout effacer si vous acceptez une proposition.
La proposition était simple : épouser Adrien Morcant, l'héritier de l'empire financier, pour étouffer un scandale dont je ne comprenais pas tous les rouages mais qui, paraît-il, menaçait de faire s'écrouler leur fortune. Mon père, dans un geste de désespoir que je ne lui avais jamais connu, avait signé des documents qui le liaient à cette famille, et ces documents étaient devenus une chaîne que l'on passait maintenant à mon cou.
J'ai accepté, et je ne sais pas encore aujourd'hui si c'était par désespoir, par lassitude, ou par cette absurde petite flamme qui refusait de mourir en moi et qui me murmurait que peut-être, au fond, ce mariage serait l'occasion d'être aimée.
Le jour de la cérémonie, je portais une robe ivoire que je n'avais pas choisie, et je marchais vers un homme que je ne connaissais pas, les yeux fixés sur l'autel glacé de la cathédrale, en espérant que la vie m'accorderait une seconde chance.
Adrien Morcant ne m'a jamais regardée ce jour-là, pas vraiment, et quand l'anneau a glissé sur mon doigt, j'ai su que je venais d'enterrer la chercheuse prodige que j'avais été pour devenir l'ombre que je suis aujourd'hui.
Chapitre 34ÉlinaJe sais qu'il est là depuis l'instant où j'ai franchi le seuil de la salle de bal, car j'ai senti son regard se poser sur moi comme une brûlure, comme une main invisible qui se referme sur ma gorge et qui tente de m'étouffer. Je ne l'ai pas cherché des yeux, je n'ai pas tourné la tête, je n'ai pas laissé mon regard dériver vers cette colonne de marbre où je devine sa silhouette figée, mais je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai reconnu à cette sensation de froid qui m'a parcouru l'échine, à ce frisson ancestral qui ne trompe pas.Adrien Morcant est venu, et il me regarde comme on regarde un fantôme, avec des yeux écarquillés d'incrédulité et de stupeur, comme s'il n'arrivait pas à croire que la femme qui se tient devant lui, dans cette robe de velours pourpre, au bras d'un autre
Chapitre 33AdrienLa soirée de gala de la Fondation Médéric est l'un de ces événements mondains que je fréquente depuis toujours sans jamais y prendre plaisir, une grand-messe de la philanthropie de façade où les hommes d'affaires en smoking échangent des poignées de main aussi creuses que leurs promesses de dons. La salle de bal de l'hôtel Excelsior ruisselle de dorures et de cristaux, les lustres monumentaux déversent une lumière ambrée sur les robes de haute couture qui bruissent comme des ailes de papillons, et l'orchestre, perché sur une estrade de velours grenat, joue une valse lente que personne n'écoute, couverte par le brouhaha des conversations et le tintement des flûtes de champagne. L'air saturé de parfums capiteux, de jasmin, de tubéreuse, de santal, tourne en volutes épaisses sous les plafon
Chapitre 32ÉlinaLe restaurant où Noam m'a donné rendez-vous est un endroit discret, presque secret, niché au sommet d'une falaise de granit qui surplombe l'océan, une bâtisse de pierre blanche aux volets bleu marine dont la terrasse vitrée semble flotter au-dessus des vagues. La nuit est tombée depuis longtemps, une nuit sans lune, et les étoiles s'accrochent au ciel comme une poussière de diamants sur un écrin de velours noir. Les tables sont espacées, nappées de lin blanc amidonné qui crisse sous les coudes, éclairées par des bougies dont la flamme vacille dans des photophores de verre dépoli, et l'air salin qui entre par les fenêtres entrouvertes se mêle aux parfums de la mer, du beurre fondu, du pain grillé et des herbes de Provence que le chef effeuille sur les plats. Le bruit des vagues qui se brisent contre les
Chapitre 31AdrienLe téléphone est glacé contre mon oreille, et la sonnerie résonne interminablement, une plainte monocorde qui semble narguer mon impatience, qui s'étire en un bourdonnement lancinant de seconde en seconde. Mon bureau est plongé dans une pénombre que je n'ai pas pris la peine de dissiper, les rideaux de velours tirés sur les fenêtres, la lampe de bureau éteinte, seule la lueur blafarde de l'écran d'ordinateur jette une clarté spectrale sur le sous-main de cuir, sur les dossiers éparpillés, sur la photo d'Élina que je ne range plus, que je garde posée contre le pied de la lampe.Cela fait trois jours que j'ai vu la conférence, trois jours que je ne dors plus, que je ne mange plus, que j'erre dans le manoir comme un spectre, obsédé par l'image de cette femme que j'ai perdue et qui rayonne sur tous les écrans du pays. Les cernes qui creusent mes yeux se sont agrandis, mes doigts tremblent quand je tiens un verre, et Chloé elle-même a cessé de me parler, lasse de mes sile
Chapitre 30ÉlinaLa conférence s'est achevée dans un tonnerre d'applaudissements, et depuis, le monde semble s'être abattu sur moi comme une vague déferlante qui ne cesse de grossir. Les sollicitations affluent par centaines, par milliers, une avalanche de papier et de voix qui menace de m'ensevelir : des appels téléphoniques qui sonnent sans interruption, des courriels qui s'accumulent par centaines dans ma boîte de réception, des lettres recommandées qui s'empilent sur mon bureau en tours branlantes, des messages de félicitations, des demandes d'interviews pour des journaux, des radios, des télévisions, des propositions de partenariats émanant des plus grands laboratoires pharmaceutiques, des invitations à des colloques aux quatre coins du monde, des menaces aussi, parfois, anonymes, griffonnées sur du papier quadrillé, que Noam intercepte avant qu'elles ne parviennent jusqu'à moi.Mon bureau, ce havre de paix où je passais des heures à travailler dans le silence complice des centr
Chapitre 29AdrienLe salon du manoir est plongé dans une pénombre que troue seulement la lueur bleutée de l'écran de télévision, un écran large de près de deux mètres que Chloé a fait installer le mois dernier pour remplacer l'ancien poste qu'elle jugeait indigne de notre standing. Les rideaux de velours bordeaux sont tirés sur les hautes fenêtres à meneaux, le feu s'est éteint dans la cheminée de marbre depuis des heures, et un froid humide s'insinue sous les portes, rampe sur les parquets cirés, enveloppe les meubles dans un linceul de silence. Le silence de la grande bâtisse est si profond que j'entends mon propre cœur battre, un galop sourd et irrégulier qui résonne dans mes tempes, dans ma gorge, dans mes poignets, comme un tambour qui scande ma déroute.J'ai trouvé l'information par hasard, ou peut-être par ce mélange de hasard et d'obsession qui gouverne ma vie depuis des mois. Un bandeau défilant au bas de l'écran, sur une chaîne d'information en continu que je regardais sans







