LOGINChapitre 7
Élina
Le gala s’est achevé tard dans la nuit, et le manoir a retrouvé son silence de tombeau, ce silence que je connais si bien, qui suinte des murs et rampe sur les parquets comme une brume glacée. Je n’ai pas trouvé le sommeil, je ne le trouve jamais après ces soirées où je dois porter le masque de Madame Morcant, alors j’ai erré dans les couloirs obscurs, les pieds nus sur les tapis usés, la respiration lente, le cœur lourd. Les portraits des ancêtres Morcant me contemplent depuis leurs cadres dorés, leurs yeux peints suivent ma silhouette avec une sévérité muette, et les lustres éteints ressemblent à des squelettes de cristal suspendus aux plafonds. L’air est chargé de l’odeur de la cire d’abeille et du tabac froid qui imprègne les tentures depuis des générations, une odeur de richesse ancienne, de secrets enterrés.
J’ai ôté ma robe de gala, arraché les perles qui me serraient la gorge, et j’ai passé une vieille robe de chambre en laine dont la trame élimée gratte ma peau. Mes cheveux, libérés de leur chignon strict, retombent sur mes épaules en mèches emmêlées, et mes pieds nus foulent les tapis persans sans bruit. Le manoir est une carcasse endormie, une bête qui respire par ses horloges et ses courants d’air, et je vais, comme chaque nuit, chercher refuge dans l’aile abandonnée où m’attendent mes cahiers.
C’est alors que des éclats de voix percent le silence et m’arrêtent net au détour d’un corridor que je croyais désert.
La porte du bureau d’Adrien est entrouverte, un rai de lumière jaune filtre sur le plancher ciré, et les voix qui s’élèvent de l’intérieur sont celles de Béatrice et de son fils, des voix qu’ils ne prennent pas la peine d’étouffer parce qu’ils croient que tout le monde dort, que les domestiques sont dans leurs chambres, que la femme transparente qui hante ces murs est trop insignifiante pour écouter aux portes.
Je m’immobilise, le dos plaqué contre la tapisserie humide, les doigts crispés sur le tissu râpé de ma robe de chambre, et je retiens mon souffle. La tapisserie sent le moisi, le plâtre s’effrite sous mes ongles, mais je ne bouge pas, je ne respire pas, car une intuition fulgurante vient de me traverser : ce qui se dit derrière cette porte va changer le cours de ma vie.
— Tu as été d’une imprudence folle ce soir, Adrien, lance Béatrice d’une voix coupante qui claque comme un fouet. Cette façon de t’afficher avec Chloé devant tout le monde, devant les actionnaires, devant ta propre femme ! L’as-tu vue, au moins ? Non, bien sûr, tu ne l’as pas vue, tu ne la vois jamais. Elle était là pourtant, plantée près de la colonne, pâle comme un cierge, à vous regarder vous ridiculiser. Crois-tu que nous ayons traversé toutes ces épreuves pour que tu ruines tout par une crise d’adolescent amoureux ?
— Ma femme, ricane Adrien, et le mépris qui imprègne ce mot est une brûlure sur ma peau, une décharge électrique qui me fait tressaillir. Tu sais très bien que ce mariage n’a jamais été autre chose qu’une formalité, une signature au bas d’un contrat pour enterrer le scandale Vauclerc avant qu’il ne nous éclabousse. Alors ne viens pas me parler d’elle comme si elle comptait. Elle ne compte pas. Elle n’a jamais compté.
— Peu importe qu’elle compte ou non, rétorque Béatrice en tapant du poing sur un meuble, le bruit sourd du bois qui vibre me parvient à travers la cloison comme une percussion funèbre. Ce qui compte, c’est l’image, et l’image exige que tu restes discret jusqu’à ce que le divorce soit prononcé. Après, tu pourras épouser qui tu voudras, Chloé ou une autre, cela n’a aucune importance. Mais d’ici là, tiens-toi tranquille, cesse de t’exhiber, et ordonne à Chloé de faire preuve d’un minimum de retenue.
Un silence lourd suit ces paroles, un silence que seul troublent le tic-tac de l’horloge et le crépitement du feu dans la cheminée. Je n’ose plus respirer, mes poumons brûlent, mes jambes tremblent, mais je reste clouée au sol, une main plaquée contre le mur pour ne pas tomber.
— Parle-moi encore du scandale, demande Adrien d’une voix soudain plus basse, plus sombre, comme s’il remuait des cendres qu’il aurait préféré laisser refroidir. Je ne l’ai jamais su en détail. Père ne m’a jamais tout dit. Il m’a donné un ordre, j’ai obéi, mais j’aimerais savoir exactement à quoi j’ai sacrifié cinq ans de ma vie.
Béatrice laisse échapper un soupir, un bruit de gorge agacé, et j’entends le tintement d’un verre que l’on pose, le glouglou d’un alcool que l’on verse. Le parfum âcre du whisky flotte jusqu’à moi, mêlé à l’odeur du cuir et du cigare.
— Très bien, dit-elle enfin, puisque tu insistes. Le père d’Élina, ce pauvre Vauclerc, était un idéaliste doublé d’un imbécile. Il menait des recherches prometteuses sur les cellules souches, des brevets qui auraient pu lui rapporter une fortune, mais il n’avait pas le sens des affaires, et il avait besoin d’argent, terriblement besoin d’argent. Nous lui en avons prêté, beaucoup, en échange de garanties qu’il n’a jamais pu honorer. Quand les échéances sont arrivées, il s’est trouvé au bord du gouffre, acculé par les créanciers, menacé de tout perdre. C’est alors que nous avons eu l’idée géniale de lui proposer autre chose.
Elle marque une pause, prend une gorgée, et reprend d’une voix où perce une fierté rétrospective.
— Nous avons gonflé les accusations. Quelques documents falsifiés — des brevets antidatés, des fausses signatures, des relevés de compte trafiqués —, quelques témoignages achetés à prix d’or, et voilà ce brave homme transformé en escroc, en fraudeur, en paria. La presse s’est régalée, l’opinion publique s’est enflammée, et quand nous sommes venus à son secours en proposant le mariage de sa fille unique avec mon fils, tout le monde a crié au geste magnanime, à la rédemption par l’amour. Le scandale était étouffé, l’honneur des Morcant sauvé, et les dettes de Vauclerc effacées d’un trait de plume.
Sa voix est aussi calme que si elle racontait une transaction immobilière, et c’est ce calme, plus que tout, qui me glace le sang.
— Et Vauclerc ? demande Adrien, la voix neutre.
— Vauclerc ? Il s’est effondré, comme prévu. Brisé, ruiné, déshonoré. Il a signé tout ce qu’on voulait, y compris l’acte de mariage de sa fille, en échange de notre silence et de notre soutien financier pour les dernières années de sa femme. Sa femme est morte peu après, d’un cancer, dans une clinique que nous avions payée. Lui, il a traîné encore un peu, puis il est mort à son tour. Un homme fini, un homme que nous avons brisé pour le bien de la famille. Cela te choque ?
— Tu n’as aucun remords, constate Adrien d’une voix plate, ni étonnée ni réprobatrice, comme s’il commentait le temps qu’il fait.
— Des remords ? s’esclaffe Béatrice, un rire grinçant, inattendu, qui ricoche sur les murs du bureau comme une poignée de gravier. Pourquoi aurais-je des remords ? Nous avons sauvé cette fille de la misère, nous lui avons offert un nom, un toit, une existence. Si elle avait eu le moindre bon sens, elle nous aurait remerciés à genoux. Au lieu de quoi, elle se contente d’être là, à errer dans les couloirs comme un spectre, à nous rappeler ce que nous avons dû faire pour sauver notre honneur. Elle devrait nous être reconnaissante, Adrien. Sans nous, elle serait dans la rue, ou pire. Alors non, je n’ai pas de remords, et tu ne devrais pas en avoir non plus.
Les mots me parviennent comme à travers une épaisseur d’eau, déformés, lointains, et pourtant chaque syllabe est une lame qui s’enfonce dans ma chair. Mon père, innocent. Mon père, détruit par ceux-là mêmes qui m’ont recueillie. Mon père, sacrifié sur l’autel de leur réputation. Ma mère, morte en croyant que j’étais sauvée, alors que je n’étais qu’une pièce dans leur jeu. Ma vie volée, mes rêves étouffés, et tout cela pour que ces monstres puissent continuer à dîner dans de la porcelaine et à danser sous des lustres de cristal.
— Et maintenant ? demande Adrien après un long moment, la voix changée, plus lasse, comme si la fatigue de toutes ces années venait de s’abattre sur lui d’un coup.
— Maintenant, rien n’a changé, répond Béatrice en se levant, le froissement de sa robe de chambre en soie qui glisse sur le parquet. Le divorce suivra son cours, Élina signera ce qu’on lui dira de signer — elle ne sait rien, elle ne peut rien prouver, et elle est trop faible pour se défendre —, et dans quelques mois tu seras libre de mener ta vie comme tu l’entends. En attendant, tiens-toi tranquille. Et surveille Chloé. Une maîtresse, c’est utile, mais une maîtresse qui se donne en spectacle, c’est un boulet. Ne l’oublie pas.
Le claquement de ses talons se rapproche de la porte. Je me rejette en arrière, plaquée contre le mur, le souffle coupé, les yeux écarquillés dans l’obscurité, priant pour qu’elle ne me voie pas. Mon cœur bat si fort que je suis sûre qu’elle va l’entendre, qu’elle va ouvrir la porte et me trouver là, effondrée, anéantie. La porte s’ouvre en grand, la lumière du bureau se déverse dans le couloir comme une vague dorée, et Béatrice passe à quelques centimètres de moi sans tourner la tête, silhouette raidie par la satisfaction du devoir accompli, parfum de muguet et de poudre de riz qui flotte dans son sillage comme une traînée de poison.
Je reste immobile jusqu’à ce que le bruit de ses pas se soit éteint, jusqu’à ce que la porte du bureau se referme derrière Adrien, jusqu’à ce que le silence retombe sur le manoir comme une chape de plomb, et alors seulement je me laisse glisser le long du mur, les jambes coupées, les mains tremblantes, le visage baigné de larmes que je n’ai pas senties couler. Les larmes roulent sur mes joues, salées, brûlantes, et je ne fais rien pour les retenir. Mon père. Mon père était innocent. Ces monstres l’ont détruit, ils ont détruit ma mère, ils ont volé ma vie, et j’ai dormi pendant cinq ans sous le toit de ceux qui ont assassiné les miens sans même avoir la décence d’éprouver un regret.
Je reste prostrée là, dans le noir, à sangloter sans bruit, le poing enfoncé dans la bouche pour ne pas hurler. Chaque mot de Béatrice tourne dans ma tête comme une ritournelle empoisonnée : « documents falsifiés », « témoignages achetés », « geste magnanime ». Ils ont tout orchestré, tout, depuis le début, et je n’ai rien vu. J’ai été la marionnette docile de leur mise en scène, j’ai courbé la tête sous leurs insultes déguisées en compliments, j’ai souri à leurs invités, j’ai porté leur nom comme un collier de honte, et pendant tout ce temps, la vérité était là, derrière une porte entrouverte, à attendre que je l’entende.
Quelque chose se brise en moi, quelque chose qui ne se réparera jamais. Mais dans les décombres de cette révélation, une résolution de fer prend racine, une certitude aussi froide que la lame d’un couteau. Je ne suis pas faible. Je ne suis pas celle qu’ils croient. J’ai un don, un génie qu’ils n’ont jamais soupçonné, et ce don, je vais le mettre à leur service d’une manière qu’ils n’imaginent pas. Je partirai, je disparaîtrai, je deviendrai si puissante qu’ils regretteront chaque parole, chaque geste, chaque silence. Et quand ils viendront ramper à mes pieds, je serai prête.
Je me relève, essuie mes larmes du revers de la manche, et regagne ma chambre d’un pas silencieux. Le manoir dort, inconscient de la tempête qui vient de s’abattre sur moi, et pour la première fois depuis cinq ans, je ne vais pas dans l’aile abandonnée. Je m’assieds sur le bord de mon lit, les yeux fixés sur la fenêtre où l’aube commence à poindre, et j’attends, le cœur serré, l’esprit déjà en marche.
Chapitre 35AdrienJe quitte la salle de bal comme un naufragé abandonne une épave, les jambes lourdes, le souffle court, les tempes battantes d'une douleur qui n'a rien de physique et qui pourtant me déchire la poitrine. Les portes dorées de l'hôtel Excelsior se referment derrière moi avec un claquement sourd qui résonne dans le vestibule désert, et je m'arrête un instant, chancelant, une main appuyée contre le marbre glacé d'une colonne, l'autre crispée sur mon verre de champagne que je n'ai pas lâché, que je n'ai pas bu, que je tiens encore comme un idiot, comme un homme qui ne sait plus quoi faire de ses mains ni de sa vie.Le silence du vestibule est un baume empoisonné, un silence qui me renvoie à moi-même, à ma jalousie, à ma honte. Les lambris dorés, les miroirs biseautés qui reflètent mon visage défait, les tapis moelleux dans lesquels mes pas s'enfoncent, tout ce luxe qui m'entoure depuis toujours et que je ne vois plus, me semble soudain dérisoire, insultant, un décor de ca
Chapitre 34ÉlinaJe sais qu'il est là depuis l'instant où j'ai franchi le seuil de la salle de bal, car j'ai senti son regard se poser sur moi comme une brûlure, comme une main invisible qui se referme sur ma gorge et qui tente de m'étouffer. Je ne l'ai pas cherché des yeux, je n'ai pas tourné la tête, je n'ai pas laissé mon regard dériver vers cette colonne de marbre où je devine sa silhouette figée, mais je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai reconnu à cette sensation de froid qui m'a parcouru l'échine, à ce frisson ancestral qui ne trompe pas.Adrien Morcant est venu, et il me regarde comme on regarde un fantôme, avec des yeux écarquillés d'incrédulité et de stupeur, comme s'il n'arrivait pas à croire que la femme qui se tient devant lui, dans cette robe de velours pourpre, au bras d'un autre
Chapitre 33AdrienLa soirée de gala de la Fondation Médéric est l'un de ces événements mondains que je fréquente depuis toujours sans jamais y prendre plaisir, une grand-messe de la philanthropie de façade où les hommes d'affaires en smoking échangent des poignées de main aussi creuses que leurs promesses de dons. La salle de bal de l'hôtel Excelsior ruisselle de dorures et de cristaux, les lustres monumentaux déversent une lumière ambrée sur les robes de haute couture qui bruissent comme des ailes de papillons, et l'orchestre, perché sur une estrade de velours grenat, joue une valse lente que personne n'écoute, couverte par le brouhaha des conversations et le tintement des flûtes de champagne. L'air saturé de parfums capiteux, de jasmin, de tubéreuse, de santal, tourne en volutes épaisses sous les plafon
Chapitre 32ÉlinaLe restaurant où Noam m'a donné rendez-vous est un endroit discret, presque secret, niché au sommet d'une falaise de granit qui surplombe l'océan, une bâtisse de pierre blanche aux volets bleu marine dont la terrasse vitrée semble flotter au-dessus des vagues. La nuit est tombée depuis longtemps, une nuit sans lune, et les étoiles s'accrochent au ciel comme une poussière de diamants sur un écrin de velours noir. Les tables sont espacées, nappées de lin blanc amidonné qui crisse sous les coudes, éclairées par des bougies dont la flamme vacille dans des photophores de verre dépoli, et l'air salin qui entre par les fenêtres entrouvertes se mêle aux parfums de la mer, du beurre fondu, du pain grillé et des herbes de Provence que le chef effeuille sur les plats. Le bruit des vagues qui se brisent contre les
Chapitre 31AdrienLe téléphone est glacé contre mon oreille, et la sonnerie résonne interminablement, une plainte monocorde qui semble narguer mon impatience, qui s'étire en un bourdonnement lancinant de seconde en seconde. Mon bureau est plongé dans une pénombre que je n'ai pas pris la peine de dissiper, les rideaux de velours tirés sur les fenêtres, la lampe de bureau éteinte, seule la lueur blafarde de l'écran d'ordinateur jette une clarté spectrale sur le sous-main de cuir, sur les dossiers éparpillés, sur la photo d'Élina que je ne range plus, que je garde posée contre le pied de la lampe.Cela fait trois jours que j'ai vu la conférence, trois jours que je ne dors plus, que je ne mange plus, que j'erre dans le manoir comme un spectre, obsédé par l'image de cette femme que j'ai perdue et qui rayonne sur tous les écrans du pays. Les cernes qui creusent mes yeux se sont agrandis, mes doigts tremblent quand je tiens un verre, et Chloé elle-même a cessé de me parler, lasse de mes sile
Chapitre 30ÉlinaLa conférence s'est achevée dans un tonnerre d'applaudissements, et depuis, le monde semble s'être abattu sur moi comme une vague déferlante qui ne cesse de grossir. Les sollicitations affluent par centaines, par milliers, une avalanche de papier et de voix qui menace de m'ensevelir : des appels téléphoniques qui sonnent sans interruption, des courriels qui s'accumulent par centaines dans ma boîte de réception, des lettres recommandées qui s'empilent sur mon bureau en tours branlantes, des messages de félicitations, des demandes d'interviews pour des journaux, des radios, des télévisions, des propositions de partenariats émanant des plus grands laboratoires pharmaceutiques, des invitations à des colloques aux quatre coins du monde, des menaces aussi, parfois, anonymes, griffonnées sur du papier quadrillé, que Noam intercepte avant qu'elles ne parviennent jusqu'à moi.Mon bureau, ce havre de paix où je passais des heures à travailler dans le silence complice des centr







