MasukChapitre 6
Élina
Le gala annuel de la Fondation Morcant est un théâtre où chacun joue un rôle écrit depuis longtemps, et le mien, cette année comme les précédentes, consiste à me tenir droite dans l’ombre des projecteurs, à sourire quand on me regarde, à disparaître quand on m’oublie.
La salle de bal de l’hôtel Excelsior ruisselle de dorures et de cristaux qui capturent la lumière des lustres monumentaux pour la renvoyer en mille éclats aveuglants, et le parquet ciré, une étendue de chêne vieilli dont les lames dessinent des chevrons parfaits, vibre sous les talons des invités qui glissent avec cette aisance affectée que donnent la fortune et l’habitude des soirées mondaines. Les robes de haute couture sont des jardins ambulants, des corolles de soie, de tulle et de mousseline qui bruissent à chaque mouvement en libérant des effluves de parfums rares, jasmin, tubéreuse, santal, qui se mêlent dans l’air saturé de chaleur et de convoitise. Les hommes, sanglés dans des smokings noirs dont le revers de satin brille sous les candélabres, tiennent des flûtes de champagne dont le cristal taillé jette des feux pâles, et leurs voix graves composent une basse continue qui roule sous les rires cristallins des femmes.
Je me tiens près d’une colonne de marbre veiné de gris, assez loin de l’estrade pour qu’on ne me remarque pas, assez près pour que ma présence soit attestée si quelqu’un s’avisait de la chercher. Le marbre est froid contre mon épaule, sa surface lisse et impitoyable me rappelle que je suis un élément du décor, une statue parmi les statues, une ombre que l’on tolère parce qu’il serait plus gênant encore de l’absenter. Ma robe, une chose bleu pâle que Béatrice a choisie pour moi sans me consulter, est si discrète qu’elle se confond avec les tentures qui tapissent les murs ; elle est coupée dans un satin bon marché qui gratte mes poignets et mes hanches, une étoffe qui ne respire pas, qui m’emprisonne les jambes et me force à marcher à petits pas, comme une poupée mécanique dont on aurait limité les mouvements. Mes bijoux, un rang de perles trop petites pour être vraies, pèsent sur ma gorge comme un collier de silence ; chaque perle est une boule glacée qui roule sur ma clavicule quand je respire, une chaîne invisible qui me rappelle que je ne suis pas ici pour briller, mais pour ne pas gêner. Mes doigts serrent une flûte de champagne à laquelle je n’ai pas touché, les bulles montent en colonnes pressées et éclatent à la surface sans que j’y prête attention, et mon regard parcourt la foule en quête d’une ancre, d’un visage qui ne se détournerait pas.
Adrien est au centre de tout, comme toujours, aimanté par l’attention qu’il ne réclame jamais mais qui vient à lui aussi naturellement que l’eau va à la rivière. Son smoking est d’une coupe parfaite, le nœud papillon noir noué avec cette imperceptible asymétrie qui trahit le fait main, et quand il rit, ce rire rare qui plisse le coin de ses yeux sombres et découvre l’éclat de ses dents, un cercle d’admirateurs se forme autour de lui comme des phalènes autour d’une flamme. Je connais ce rire, ou plutôt je connais son absence ; il ne m’a jamais offert ce rire-là, cette lumière-là, cette chaleur qui semble jaillir de lui sans effort et qui, ce soir, est tout entière dirigée vers une autre. Sa main tient une flûte de champagne avec une élégance nonchalante, et de l’autre main, il caresse distraitement le poignet de celle qui se tient à son bras, un geste si naturel, si plein de familiarité, qu’il me serre la gorge plus sûrement qu’un cri.
Chloé Deveraux est une vision de soie émeraude, une robe qui tombe en cascade le long de son corps mince et qui fend l’air à chaque pas comme une eau profonde ; les diamants qui scintillent à ses oreilles et à son cou sont des étoiles arrachées au ciel pour célébrer sa beauté. Son rire, un carillon cristallin, s’égrène dans la salle et attire les regards, et elle les accueille avec la grâce d’une reine qui sait que son trône est assuré. Ses doigts aux ongles laqués de rouge caressent l’avant-bras d’Adrien avec une familiarité qui ne laisse aucun doute sur la nature de leur relation ; elle s’appuie contre lui, sa hanche épouse sa cuisse, et quand elle se penche vers lui pour murmurer quelque chose à son oreille, ses lèvres écarlates effleurent presque sa peau. Il incline la tête vers elle en un geste d’intimité absolue, et je vois ses lèvres former des mots que je n’entends pas mais que je devine : des promesses, des tendresses, ces choses qu’il n’a jamais daigné m’adresser.
Je les regarde, et je sais que tous les invités les regardent aussi. Les chuchotements derrière les éventails et les flûtes de champagne commentent ce couple éclatant, ce couple légitime aux yeux du monde, tandis que l’épouse officielle se tient dans l’ombre, invisible, oubliée, un fantôme que l’on invite par habitude et que l’on ne voit plus par commodité. Une vieille duchesse, engoncée dans une robe de velours prune, passe près de moi sans me voir ; son regard glisse sur ma silhouette comme sur un meuble, et elle va se joindre au cercle qui entoure Adrien et Chloé. Une autre femme, plus jeune, chuchote à l’oreille de son cavalier en désignant la piste de danse d’un mouvement de menton, et je les entends distinctement : « Ils forment un couple magnifique, on dirait qu’ils sont mariés depuis toujours. » Le cavalier acquiesce, et ni l’un ni l’autre ne remarquent la femme bleu pâle qui se tient à quelques pas, pétrifiée.
— Vous êtes bien silencieuse, ma chère.
La voix de Béatrice Morcant s’insinue dans mon oreille comme une coulée de mercure, froide, liquide, empoisonnée, et je sens sa main se poser sur mon poignet avec cette pression qui se veut affectueuse mais qui n’est qu’un geste de propriétaire vérifiant que son bien est à sa place. Elle porte ce soir une robe de velours pourpre qui lui donne l’allure d’une reine byzantine, et ses cheveux blancs sont relevés en un chignon si serré que la peau de ses tempes en est tirée, lissée, comme si le temps lui-même n’osait y creuser de rides. Ses bagues, d’énormes émeraudes montées sur or, s’enfoncent dans ma chair à travers le satin de mon gant, et l’odeur de son parfum — muguet et poudre de riz — me prend à la gorge, un parfum de vieille dame hautaine qui ne s’est jamais compromise.
— Je n’ai pas grand-chose à dire, réponds-je sans me tourner vers elle, les yeux toujours fixés sur Adrien et Chloé qui virevoltent maintenant sur la piste de danse, leurs corps aimantés l’un à l’autre, la main de mon mari plaquée au creux des reins de sa maîtresse.
— C’est une qualité que j’apprécie, reprend-elle en resserrant imperceptiblement son étreinte. Une femme qui sait se taire est une femme qui sait se tenir. Ce soir, plus que jamais, votre discrétion est requise. Les actionnaires sont présents, les journalistes aussi. Nous n’avons pas besoin de vagues, n’est-ce pas ?
Elle tourne la tête vers moi, et son sourire est un mince croissant de lune dans un ciel d’orage, un sourire qui n’atteint pas ses yeux gris, ces mêmes yeux qu’Adrien a hérités d’elle et qui me transpercent sans jamais me voir. Je sens son regard évaluer ma robe, mes perles, ma coiffure, et je lis dans ses prunelles une satisfaction glacée : je suis exactement ce qu’elle voulait que je sois, une ombre pâle, une absence.
— Vous voulez dire que je dois rester invisible, murmuré-je, et ma voix est si basse qu’elle se perd presque dans le bruissement des conversations.
— Exactement, approuve-t-elle en relâchant mon poignet comme on lâche un objet dont on n’a plus l’usage. Restez invisible, ma chère, c’est ce que vous faites de mieux. Ne dansez pas, ne riez pas, ne parlez pas. Contentez-vous d’être là sans être là, et tout le monde sera satisfait. Surtout, ne faites pas d’ombre à Chloé ; elle est la future madame Morcant, et il est temps que le monde s’y habitue.
Les mots claquent comme un fouet, et je ravale la boule qui monte dans ma gorge. Mon visage reste impassible, j’ai eu cinq ans pour apprendre à le sculpter, ce masque de glace qui ne trahit rien, ni la douleur, ni l’humiliation, ni la rage qui commence à gronder tout au fond de moi. Je hoche la tête, un mouvement presque imperceptible, et Béatrice m’adresse un dernier regard, un regard de propriétaire satisfaite, avant de s’éloigner, sa silhouette pourpre fendant la foule qui s’écarte devant elle avec la déférence que l’on doit à la matriarche.
Je reste seule contre ma colonne de marbre, le cœur battant si fort que je l’entends dans mes tempes, les doigts glacés malgré la chaleur moite de la salle. L’orchestre attaque une valse lente, les violons s’élèvent en une mélopée douce-amère, et Adrien entraîne Chloé dans un tourbillon de soie et de diamants. Je vois ses lèvres bouger tout près de son oreille, je vois le sourire de Chloé s’élargir, je vois la main d’Adrien remonter lentement le long de son dos nu, et je me dis que je devrais souffrir, que je devrais pleurer, que je devrais ressentir quelque chose, n’importe quoi, mais tout ce qui monte en moi est un vide immense, un gouffre blanc qui avale les émotions avant qu’elles ne puissent éclore. Pourtant, sous ce vide, une petite flamme vacille, une flamme que je croyais éteinte et que les paroles de Béatrice viennent de raviver : une colère froide, lucide, qui attend son heure.
Les heures s’égrènent dans un brouillard de musique et de lumières, les toasts se succèdent, les discours s’enchaînent, et je reste là, debout, le sourire vissé aux lèvres, la flûte de champagne toujours pleine entre mes doigts, invisible comme Béatrice me l’a ordonné, invisible comme je l’ai toujours été dans cette famille qui n’a jamais été la mienne. Quand le gala s’achève, aux premières lueurs de l’aube, je n’ai pas prononcé dix mots, et personne ne s’en est aperçu.
Chapitre 34ÉlinaJe sais qu'il est là depuis l'instant où j'ai franchi le seuil de la salle de bal, car j'ai senti son regard se poser sur moi comme une brûlure, comme une main invisible qui se referme sur ma gorge et qui tente de m'étouffer. Je ne l'ai pas cherché des yeux, je n'ai pas tourné la tête, je n'ai pas laissé mon regard dériver vers cette colonne de marbre où je devine sa silhouette figée, mais je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai reconnu à cette sensation de froid qui m'a parcouru l'échine, à ce frisson ancestral qui ne trompe pas.Adrien Morcant est venu, et il me regarde comme on regarde un fantôme, avec des yeux écarquillés d'incrédulité et de stupeur, comme s'il n'arrivait pas à croire que la femme qui se tient devant lui, dans cette robe de velours pourpre, au bras d'un autre
Chapitre 33AdrienLa soirée de gala de la Fondation Médéric est l'un de ces événements mondains que je fréquente depuis toujours sans jamais y prendre plaisir, une grand-messe de la philanthropie de façade où les hommes d'affaires en smoking échangent des poignées de main aussi creuses que leurs promesses de dons. La salle de bal de l'hôtel Excelsior ruisselle de dorures et de cristaux, les lustres monumentaux déversent une lumière ambrée sur les robes de haute couture qui bruissent comme des ailes de papillons, et l'orchestre, perché sur une estrade de velours grenat, joue une valse lente que personne n'écoute, couverte par le brouhaha des conversations et le tintement des flûtes de champagne. L'air saturé de parfums capiteux, de jasmin, de tubéreuse, de santal, tourne en volutes épaisses sous les plafon
Chapitre 32ÉlinaLe restaurant où Noam m'a donné rendez-vous est un endroit discret, presque secret, niché au sommet d'une falaise de granit qui surplombe l'océan, une bâtisse de pierre blanche aux volets bleu marine dont la terrasse vitrée semble flotter au-dessus des vagues. La nuit est tombée depuis longtemps, une nuit sans lune, et les étoiles s'accrochent au ciel comme une poussière de diamants sur un écrin de velours noir. Les tables sont espacées, nappées de lin blanc amidonné qui crisse sous les coudes, éclairées par des bougies dont la flamme vacille dans des photophores de verre dépoli, et l'air salin qui entre par les fenêtres entrouvertes se mêle aux parfums de la mer, du beurre fondu, du pain grillé et des herbes de Provence que le chef effeuille sur les plats. Le bruit des vagues qui se brisent contre les
Chapitre 31AdrienLe téléphone est glacé contre mon oreille, et la sonnerie résonne interminablement, une plainte monocorde qui semble narguer mon impatience, qui s'étire en un bourdonnement lancinant de seconde en seconde. Mon bureau est plongé dans une pénombre que je n'ai pas pris la peine de dissiper, les rideaux de velours tirés sur les fenêtres, la lampe de bureau éteinte, seule la lueur blafarde de l'écran d'ordinateur jette une clarté spectrale sur le sous-main de cuir, sur les dossiers éparpillés, sur la photo d'Élina que je ne range plus, que je garde posée contre le pied de la lampe.Cela fait trois jours que j'ai vu la conférence, trois jours que je ne dors plus, que je ne mange plus, que j'erre dans le manoir comme un spectre, obsédé par l'image de cette femme que j'ai perdue et qui rayonne sur tous les écrans du pays. Les cernes qui creusent mes yeux se sont agrandis, mes doigts tremblent quand je tiens un verre, et Chloé elle-même a cessé de me parler, lasse de mes sile
Chapitre 30ÉlinaLa conférence s'est achevée dans un tonnerre d'applaudissements, et depuis, le monde semble s'être abattu sur moi comme une vague déferlante qui ne cesse de grossir. Les sollicitations affluent par centaines, par milliers, une avalanche de papier et de voix qui menace de m'ensevelir : des appels téléphoniques qui sonnent sans interruption, des courriels qui s'accumulent par centaines dans ma boîte de réception, des lettres recommandées qui s'empilent sur mon bureau en tours branlantes, des messages de félicitations, des demandes d'interviews pour des journaux, des radios, des télévisions, des propositions de partenariats émanant des plus grands laboratoires pharmaceutiques, des invitations à des colloques aux quatre coins du monde, des menaces aussi, parfois, anonymes, griffonnées sur du papier quadrillé, que Noam intercepte avant qu'elles ne parviennent jusqu'à moi.Mon bureau, ce havre de paix où je passais des heures à travailler dans le silence complice des centr
Chapitre 29AdrienLe salon du manoir est plongé dans une pénombre que troue seulement la lueur bleutée de l'écran de télévision, un écran large de près de deux mètres que Chloé a fait installer le mois dernier pour remplacer l'ancien poste qu'elle jugeait indigne de notre standing. Les rideaux de velours bordeaux sont tirés sur les hautes fenêtres à meneaux, le feu s'est éteint dans la cheminée de marbre depuis des heures, et un froid humide s'insinue sous les portes, rampe sur les parquets cirés, enveloppe les meubles dans un linceul de silence. Le silence de la grande bâtisse est si profond que j'entends mon propre cœur battre, un galop sourd et irrégulier qui résonne dans mes tempes, dans ma gorge, dans mes poignets, comme un tambour qui scande ma déroute.J'ai trouvé l'information par hasard, ou peut-être par ce mélange de hasard et d'obsession qui gouverne ma vie depuis des mois. Un bandeau défilant au bas de l'écran, sur une chaîne d'information en continu que je regardais sans







