MasukChapitre 10
Adrien
Quelque chose a changé chez Élina, mais je serais bien incapable de dire quoi exactement. C’est une impression diffuse, une ombre qui flotte dans son sillage, une manière qu’elle a de me regarder — ou plutôt de ne pas me regarder — qui n’est plus la même. Avant, elle baissait les yeux quand je pénétrais dans une pièce, elle se recroquevillait sur elle-même comme une fleur privée de soleil, elle s’effaçait avec une discrétion qui confinait à l’absence. Maintenant, elle passe devant moi sans un mot, le regard droit, le visage lisse comme un lac gelé, et je ne sais pas ce qui me dérange le plus, de sa soumission d’autrefois ou de cette indifférence nouvelle qui ressemble à une force tranquille.
Je l’ai croisée ce matin dans le hall, près de la grande porte d’entrée. Elle portait un manteau sombre que je ne lui connaissais pas, un manteau de laine modeste, sans la coupe impeccable des tailleurs que ma mère choisit pour elle, et elle tenait à la main un sac de toile qui semblait bien lourd pour une simple promenade dans le parc. Je me suis arrêté, j’ai ouvert la bouche pour lui demander où elle allait, mais les mots n’ont pas franchi mes lèvres. Elle m’a regardé une seconde, une seconde seulement, et dans ses yeux gris, je n’ai rien lu, rien qu’un calme absolu, un calme qui m’a glacé plus qu’un reproche.
— Élina, ai-je dit enfin, le ton plus brusque que je ne l’aurais voulu, vous sortez ?
— Oui, a-t-elle répondu simplement, sans s’arrêter, sans me fournir d’explication, et elle a passé la porte, laissant derrière elle une bouffée d’air froid et le parfum discret de son savon, un parfum d’amande douce que je n’avais jamais remarqué auparavant.
Je suis resté planté dans le hall, le front collé à la vitre, à regarder sa silhouette s’éloigner dans l’allée de gravier, le dos droit, la démarche assurée, comme si elle se rendait à un rendez-vous important, comme si elle avait un but, une destination, une vie en dehors de ces murs. J’ai haussé les épaules, chassé cette image de mon esprit avec l’agacement que l’on réserve aux pensées importunes, et je suis retourné à mes dossiers, à mes chiffres, à mes certitudes.
Chloé est passée dans l’après-midi, une tornade de soie et de parfum, ses talons aiguilles claquant sur le marbre du vestibule avec une impatience qui ne présageait rien de bon. Elle portait une robe rouge, une robe de combat, de celles qu’elle met pour obtenir ce qu’elle veut, et ses yeux verts brillaient d’un éclat dur que je lui connais bien.
— Tu as signé ? m’a-t-elle demandé sans préambule, en posant son sac à main sur la console d’acajou avec un claquement sec.
— Pas encore, ai-je répondu en refermant le dossier que j’étais en train de parcourir. Les papiers viennent d’arriver chez le notaire, il faut qu’Élina les signe d’abord, et ensuite…
— Ensuite, rien du tout, m’a-t-elle coupé, les lèvres pincées, les poings sur les hanches. Cela fait des semaines que tu me rabâches la même chose, Adrien. Le notaire, les papiers, la signature. J’en ai assez, tu m’entends ? Assez d’attendre, assez de jouer la maîtresse cachée pendant que ton épouse légitime se promène dans cette maison comme si elle en était encore la maîtresse.
— Elle ne fait que passer, ai-je plaidé, la voix lasse. Donne-moi encore quelques jours, le temps que tout soit réglé.
— Quelques jours ! s’est-elle exclamée en tournant les talons, faisant voler ses boucles auburn. Tu me dis la même chose depuis des années, Adrien. Quelques jours, quelques semaines, quelques mois. Quand vas-tu te décider à agir comme un homme, pour une fois dans ta vie ?
Ses paroles ont touché un point sensible, un point que je croyais bien protégé, et je me suis levé brusquement, le visage en feu, les poings serrés.
— Chloé, prends garde à ce que tu dis, ai-je grondé. Je fais ce que je peux, je gère cette situation comme je l’ai toujours fait, avec prudence et discrétion.
— Prudence et discrétion, a-t-elle répété avec un ricanement amer. Comme c’est noble. Pendant que tu es prudent et discret, moi je vieillis, Adrien, moi j’attends, moi je supporte les regards en coin et les sourires hypocrites de toute la bonne société qui me voit comme une intruse. As-tu la moindre idée de ce que c’est que de vivre dans l’ombre d’une femme qui n’est même pas ta femme, d’une femme que tu n’aimes pas, que tu n’as jamais aimée ?
— C’est toi que j’aime, ai-je murmuré, la voix soudain rauque. Tu le sais bien.
— Alors prouve-le, a-t-elle lancé en s’approchant de moi, ses doigts glacés se refermant sur mon poignet. Prouve-le, Adrien. Accélère la procédure, fais pression sur le notaire, donne à Élina ce qu’elle veut pour qu’elle signe plus vite. Je ne peux plus supporter cette attente, ce suspense, cette humiliation quotidienne.
Ses yeux verts étaient humides, sa lèvre inférieure tremblait, et malgré sa colère, elle était si belle, si vibrante, que j’ai cédé. J’ai hoché la tête, vaincu, et je l’ai prise dans mes bras en enfouissant mon visage dans ses cheveux qui sentaient le jasmin.
— Très bien, ai-je soufflé. Je vais tout faire pour que cela aille plus vite. Dans une semaine, tout sera terminé.
— Tu me le jures ? a-t-elle demandé contre ma poitrine.
— Je te le jure.
Elle a levé la tête, m’a offert un sourire radieux, un sourire qui effaçait toute la dureté de ses traits, et elle a déposé un baiser léger au coin de mes lèvres, un baiser qui scellait une promesse que je n’étais pas certain de pouvoir tenir. Puis elle s’est écartée, a repris son sac sur la console, et a quitté la pièce dans un bruissement de soie et un claquement de talons.
Je suis resté seul, debout près de la fenêtre, à regarder le jour qui déclinait sur le parc. Quelque chose me tourmentait, une petite voix que j’essayais de faire taire, une image qui refusait de s’effacer : Élina franchissant le portail du manoir, le regard droit, la démarche assurée, comme si elle s’apprêtait à entrer dans une nouvelle vie. Je me suis secoué, j’ai chassé cette idée absurde, et je suis allé chercher un verre de whisky dans le bureau, pour noyer cette inquiétude qui n’avait pas lieu d’être. Après tout, ce n’était qu’Élina, cette femme silencieuse que j’avais épousée sans l’aimer, que j’allais quitter sans regret, et qui disparaîtrait bientôt de ma vie comme elle y était entrée : sans faire de bruit.
Chapitre 163Épilogue ÉlinaQuand vint mon tour, je me levai à mon tour, mes doigts serrés autour de mon verre, et je regardai Noam, cet homme qui avait changé ma vie, cet homme qui m'avait sauvée, protégée, aimée comme personne ne m'avait jamais aimée. Il se tenait debout près de sa chaise, sa haute silhouette se découpant contre la lueur des bougies, et je voyais dans ses yeux gris une émotion qu'il ne cherchait plus à dissimuler. Les bougies dansaient dans ses prunelles, et je vis qu'il retenait ses larmes, lui qui ne pleurait jamais, ou presque, lui qui avait affronté les pires dangers sans jamais trembler et qui, ce soir, devant tous nos amis, devant notre fille, devant notre petit-fils, laissait paraître son émotion, laissait tomber les masques, laissait parler son cœur. Je pris une longue inspiration, sentant le parfum des roses et de la lavande qui montait du jardin, et je commençai à parler, ma voix douce mais ferme.— Noam, quand je t'ai rencontré, je ne savais plus ce que
Chapitre 162NoamQuand vint mon tour de parler, je me levai lentement, mes doigts serrés autour du verre de cristal dont les facettes captaient la lumière des bougies et la renvoyaient en mille éclats, et je parcourus l'assemblée du regard, tous ces visages qui nous étaient chers, tous ces témoins de notre histoire, tous ces amis qui avaient traversé avec nous les tempêtes et les accalmies. Il y avait là Lucas, mon plus ancien compagnon d'armes, qui avait combattu à mes côtés dans les services secrets et qui m'avait sauvé la vie plus d'une fois ; il y avait Sarah, notre analyste en cybersécurité, qui avait démasqué tant d'ennemis et qui portait ce soir une robe vert émeraude qui faisait ressortir ses yeux ; il y avait les chercheurs d'Aurora Labs, ceux qui avaient travaillé avec Élina pendant des décennies et qui étaient devenus bien plus que des collègues ; il y avait les patients guéris, ceux qui devaient leur vie à ma femme et qui ne manquaient jamais une occasion de lui témoigner
Chapitre 16170 ansIls fêtèrent leur anniversaire de mariage par une soirée de septembre, dans le jardin du mas, sous la tonnelle de glycines centenaires qui les avait vus échanger leurs premiers vœux trente ans plus tôt, et qui avait été le témoin silencieux de toutes leurs joies, de toutes leurs épreuves, de toutes leurs victoires. Les tables étaient dressées sur la pelouse fraîchement tondue, nappées de lin blanc amidonné qui brillait doucement sous les étoiles, éclairées par des centaines de bougies qui dansaient dans des photophores de verre dépoli, et les guirlandes suspendues aux branches noueuses des oliviers centenaires jetaient une lumière douce et dorée sur les visages émus des invités. Tous leurs amis étaient là, ceux qui les avaient accompagnés depuis le début de leur aventure, les chercheurs d'Aurora Labs qui avaient travaillé avec Élina et qui étaient devenus comme une seconde famille, les patients guéris devenus des proches qui ne manquaient jamais une occasion de leu
Chapitre 160NoamLe soir tombait sur les collines de Provence, et le ciel s'embrasait de pourpre et d'or, comme un dernier hommage à notre histoire, comme une promesse d'éternité gravée dans les nuages qui s'effilochaient à l'horizon en longues traînées roses et orangées. Les oliviers centenaires étendaient leurs ombres allongées sur la terre rouge et craquelée par l'été, les cigales chantaient leur mélopée stridente dans les cyprès, et le parfum des lavandes montait du jardin comme une offrande, se mêlant à l'odeur de la pierre chauffée et du thym sauvage. Élina se tenait debout près de la balustrade de la terrasse, le petit Raphaël dans les bras, sa silhouette gracile découpée contre l'incendie du couchant, et je restai un instant en retrait, à la contempler, à graver cette image dans ma mémoire, à me dire que j'avais de la chance, la plus grande chance du monde, une chance que je n'aurais jamais osé imaginer.Elle avait vieilli, mais sa beauté n'avait rien perdu de son éclat ; ell
Chapitre 159ÉlinaComblée. Il n'y avait pas d'autre mot pour décrire ce que je ressentais, assise sur la terrasse du mas, quelques semaines plus tard, le petit Raphaël endormi dans mes bras. Le soleil de juin était doux, presque tendre, et il caressait ma peau sans la brûler, tandis que le vent portait le parfum entêtant des lavandes en fleur et le chant lointain des cigales qui stridulaient dans les cyprès élancés. Le bébé pesait à peine plus qu'un oiseau, qu'un moineau tombé du nid, mais son poids dans mes bras était celui du monde entier, de tout ce que j'avais traversé, de tout ce que j'avais construit, de tout ce que j'avais aimé. Sa respiration était légère, régulière, et je sentais son petit cœur battre contre ma poitrine, ce cœur qui venait de commencer sa longue route, ce cœur qui battrait bien après que le mien se serait arrêté.Je regardais le chemin parcouru, ce long chemin de ténèbres et de lumière qui m'avait menée jusqu'ici, jusqu'à cette terrasse, jusqu'à cet enfant,
Chapitre 158NoamL'enfant naquit par une nuit de mai, dans la chambre même où Livia avait vu le jour trente ans plus tôt, cette chambre aux murs de pierre blonde que nous avions repeinte en blanc cassé pour l'occasion, et quand la sage-femme déposa le petit être rouge et fripé dans mes bras, je sentis mon cœur s'arrêter, suspendu dans le silence de cette chambre baignée par la lumière douce des bougies qui dansaient dans leurs photophores de verre dépoli, puis repartir, plus fort, plus profond, plus vivant que jamais. C'était un garçon, un tout petit garçon aux poings serrés comme deux minuscules coquillages ramassés sur une plage, aux yeux encore clos bordés de longs cils noirs qui frémissaient à chaque battement de paupières, et il poussa un cri grêle, un cri qui emplit la pièce et qui me transperça l'âme comme une flèche de lumière. Il portait déjà le nom que Livia et son mari, ce jeune interne en cardiologie aux yeux doux et aux mains fines qu'elle avait fini par épouser après de
Chapitre 8AdrienLe lendemain matin, le soleil perce à peine les nuages bas qui traînent sur la vallée, et la lumière qui entre par les fenêtres du petit salon est une lumière d’étain, froide, sans éclat, qui fige les meubles dans une immobilité minérale. Je me suis levé avec une gueule de bois so
Chapitre 7ÉlinaLe gala s’est achevé tard dans la nuit, et le manoir a retrouvé son silence de tombeau, ce silence que je connais si bien, qui suinte des murs et rampe sur les parquets comme une brume glacée. Je n’ai pas trouvé le sommeil, je ne le trouve jamais après ces soirées où je dois porter
Chapitre 6ÉlinaLe gala annuel de la Fondation Morcant est un théâtre où chacun joue un rôle écrit depuis longtemps, et le mien, cette année comme les précédentes, consiste à me tenir droite dans l’ombre des projecteurs, à sourire quand on me regarde, à disparaître quand on m’oublie.La salle de b
Chapitre 5 AdrienLe restaurant où j'ai donné rendez-vous à Chloé est un écrin de velours grenat perché au sommet d'une tour haussmannienne, une adresse confidentielle que seuls les habitués connaissent et où les tables sont disposées assez loin les unes des autres pour que les conversations reste







