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Chapitre 10

last update Tanggal publikasi: 2026-06-04 04:36:08

Chapitre 10

Adrien

Quelque chose a changé chez Élina, mais je serais bien incapable de dire quoi exactement. C’est une impression diffuse, une ombre qui flotte dans son sillage, une manière qu’elle a de me regarder — ou plutôt de ne pas me regarder — qui n’est plus la même. Avant, elle baissait les yeux quand je pénétrais dans une pièce, elle se recroquevillait sur elle-même comme une fleur privée de soleil, elle s’effaçait avec une discrétion qui confinait à l’absence. Maintenant, elle passe devant moi sans un mot, le regard droit, le visage lisse comme un lac gelé, et je ne sais pas ce qui me dérange le plus, de sa soumission d’autrefois ou de cette indifférence nouvelle qui ressemble à une force tranquille.

Je l’ai croisée ce matin dans le hall, près de la grande porte d’entrée. Elle portait un manteau sombre que je ne lui connaissais pas, un manteau de laine modeste, sans la coupe impeccable des tailleurs que ma mère choisit pour elle, et elle tenait à la main un sac de toile qui semblait bien lourd pour une simple promenade dans le parc. Je me suis arrêté, j’ai ouvert la bouche pour lui demander où elle allait, mais les mots n’ont pas franchi mes lèvres. Elle m’a regardé une seconde, une seconde seulement, et dans ses yeux gris, je n’ai rien lu, rien qu’un calme absolu, un calme qui m’a glacé plus qu’un reproche.

— Élina, ai-je dit enfin, le ton plus brusque que je ne l’aurais voulu, vous sortez ?

— Oui, a-t-elle répondu simplement, sans s’arrêter, sans me fournir d’explication, et elle a passé la porte, laissant derrière elle une bouffée d’air froid et le parfum discret de son savon, un parfum d’amande douce que je n’avais jamais remarqué auparavant.

Je suis resté planté dans le hall, le front collé à la vitre, à regarder sa silhouette s’éloigner dans l’allée de gravier, le dos droit, la démarche assurée, comme si elle se rendait à un rendez-vous important, comme si elle avait un but, une destination, une vie en dehors de ces murs. J’ai haussé les épaules, chassé cette image de mon esprit avec l’agacement que l’on réserve aux pensées importunes, et je suis retourné à mes dossiers, à mes chiffres, à mes certitudes.

Chloé est passée dans l’après-midi, une tornade de soie et de parfum, ses talons aiguilles claquant sur le marbre du vestibule avec une impatience qui ne présageait rien de bon. Elle portait une robe rouge, une robe de combat, de celles qu’elle met pour obtenir ce qu’elle veut, et ses yeux verts brillaient d’un éclat dur que je lui connais bien.

— Tu as signé ? m’a-t-elle demandé sans préambule, en posant son sac à main sur la console d’acajou avec un claquement sec.

— Pas encore, ai-je répondu en refermant le dossier que j’étais en train de parcourir. Les papiers viennent d’arriver chez le notaire, il faut qu’Élina les signe d’abord, et ensuite…

— Ensuite, rien du tout, m’a-t-elle coupé, les lèvres pincées, les poings sur les hanches. Cela fait des semaines que tu me rabâches la même chose, Adrien. Le notaire, les papiers, la signature. J’en ai assez, tu m’entends ? Assez d’attendre, assez de jouer la maîtresse cachée pendant que ton épouse légitime se promène dans cette maison comme si elle en était encore la maîtresse.

— Elle ne fait que passer, ai-je plaidé, la voix lasse. Donne-moi encore quelques jours, le temps que tout soit réglé.

— Quelques jours ! s’est-elle exclamée en tournant les talons, faisant voler ses boucles auburn. Tu me dis la même chose depuis des années, Adrien. Quelques jours, quelques semaines, quelques mois. Quand vas-tu te décider à agir comme un homme, pour une fois dans ta vie ?

Ses paroles ont touché un point sensible, un point que je croyais bien protégé, et je me suis levé brusquement, le visage en feu, les poings serrés.

— Chloé, prends garde à ce que tu dis, ai-je grondé. Je fais ce que je peux, je gère cette situation comme je l’ai toujours fait, avec prudence et discrétion.

— Prudence et discrétion, a-t-elle répété avec un ricanement amer. Comme c’est noble. Pendant que tu es prudent et discret, moi je vieillis, Adrien, moi j’attends, moi je supporte les regards en coin et les sourires hypocrites de toute la bonne société qui me voit comme une intruse. As-tu la moindre idée de ce que c’est que de vivre dans l’ombre d’une femme qui n’est même pas ta femme, d’une femme que tu n’aimes pas, que tu n’as jamais aimée ?

— C’est toi que j’aime, ai-je murmuré, la voix soudain rauque. Tu le sais bien.

— Alors prouve-le, a-t-elle lancé en s’approchant de moi, ses doigts glacés se refermant sur mon poignet. Prouve-le, Adrien. Accélère la procédure, fais pression sur le notaire, donne à Élina ce qu’elle veut pour qu’elle signe plus vite. Je ne peux plus supporter cette attente, ce suspense, cette humiliation quotidienne.

Ses yeux verts étaient humides, sa lèvre inférieure tremblait, et malgré sa colère, elle était si belle, si vibrante, que j’ai cédé. J’ai hoché la tête, vaincu, et je l’ai prise dans mes bras en enfouissant mon visage dans ses cheveux qui sentaient le jasmin.

— Très bien, ai-je soufflé. Je vais tout faire pour que cela aille plus vite. Dans une semaine, tout sera terminé.

— Tu me le jures ? a-t-elle demandé contre ma poitrine.

— Je te le jure.

Elle a levé la tête, m’a offert un sourire radieux, un sourire qui effaçait toute la dureté de ses traits, et elle a déposé un baiser léger au coin de mes lèvres, un baiser qui scellait une promesse que je n’étais pas certain de pouvoir tenir. Puis elle s’est écartée, a repris son sac sur la console, et a quitté la pièce dans un bruissement de soie et un claquement de talons.

Je suis resté seul, debout près de la fenêtre, à regarder le jour qui déclinait sur le parc. Quelque chose me tourmentait, une petite voix que j’essayais de faire taire, une image qui refusait de s’effacer : Élina franchissant le portail du manoir, le regard droit, la démarche assurée, comme si elle s’apprêtait à entrer dans une nouvelle vie. Je me suis secoué, j’ai chassé cette idée absurde, et je suis allé chercher un verre de whisky dans le bureau, pour noyer cette inquiétude qui n’avait pas lieu d’être. Après tout, ce n’était qu’Élina, cette femme silencieuse que j’avais épousée sans l’aimer, que j’allais quitter sans regret, et qui disparaîtrait bientôt de ma vie comme elle y était entrée : sans faire de bruit.

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