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Il s'assoit à côté de moi un lundi, à la bibliothèque, et je ne le remarque que parce que personne ne s'assoit à côté de moi depuis le bal.
Je connais son visage sans connaître son nom. Elias, j'apprendrai après qu'il s'appelle Elias Ferreira, un de ces élèves qui vivent dans les angles morts de Saint-Aubin, pas invisible comme moi, plutôt translucide, présent mais jamais retenu, l
JADECette nuit-là, je rejoue le bal dans ma tête, mais différemment, avec les outils d'Elias, image par image, et ce que je trouve me retourne.Parce que si la vidéo ment sur la salle, alors mes souvenirs valent plus que la vidéo, et mes souvenirs, je les ai tenus à distance depuis des semaines, trop douloureux pour être consultés. Je les ouvre. Je laisse la soirée se dérouler derrière mes paupières, l'écran qui s'allume, la phrase au vitriol, les rires, et cette fois je ne me regarde pas moi, je regarde les autres, je regarde ce que la monteuse en moi aurait dû relever depuis le premier jour.Les rires n'étaient pas unanimes. C'est la vidéo qui les a rendus unanimes, en prélevant les pires et en les dupliquant. Dans mes souvenirs vrais, il y a des poches de silence dans la salle, des visages interloqués, une fille de seconde qui a cess&eac
JADEIl s'assoit à côté de moi un lundi, à la bibliothèque, et je ne le remarque que parce que personne ne s'assoit à côté de moi depuis le bal.Je connais son visage sans connaître son nom. Elias, j'apprendrai après qu'il s'appelle Elias Ferreira, un de ces élèves qui vivent dans les angles morts de Saint-Aubin, pas invisible comme moi, plutôt translucide, présent mais jamais retenu, le garçon du club audiovisuel, celui qu'on voit porter des trépieds dans les couloirs et qu'on ne voit jamais dans les soirées. Il a des écouteurs autour du cou, un carnet de croquis qui dépasse de sa poche, et il s'assoit en face de moi avec la tranquillité de quelqu'un qui n'a rien demandé à personne.— Tu es Jade, il dit. La fille du bal.Ce n'est pas une question, et ce n'est pas une moquerie non plus. Il dit ç
JADEJe décide de tout avouer le jeudi, et Sana m'en empêche le jeudi à dix-neuf heures, sous le porche de son immeuble, entre les boîtes aux lettres et la porte vitrée.J'ai tout préparé. J'ai le plan entier, l'ordonnancement, la séquence : j'écris au proviseur depuis le compte Zéro, je fournis un élément de preuve que seule Zéro peut fournir, une inédite, une vérité jamais publiée mais vérifiable, et je assume tout. Pas de détail technique qui trahisse le mouchard, juste assez pour libérer Sana. L'exclusion, probablement. La bourse, peut-être. Sandrine. Je ne pense pas à Sandrine, je me refuse à penser à Sandrine, parce que si je pense à Sandrine le plan s'effondre et Sana reste dans l'île.Je lui expose tout ça sous le porche, à voix basse, méthodiqu
JADEÇa commence par une rumeur, comme toujours, et ça finit par un peloton d'exécution, comme toujours.Le mercredi matin, quelque chose circule de téléphone en téléphone, quelque chose qui n'est pas une publication de Zéro, et ça, tout le monde le remarque tout de suite, parce que ça ne ressemble pas à Zéro. C'est un montage. Un assemblage de captures censées prouver que le compte Zéro a été consulté depuis l'ordinateur portable de Sana Okafor, une photo floue de son écran, une adresse IP partiellement visible, un message anonyme envoyé au proviseur et aussitôt fuité au lycée entier : Zéro, c'est elle.C'est grossier. C'est mal fait. La photo est prise de biais, l'adresse IP est tronquée, le raisonnement ne tient pas debout dix secondes pour qui veut bien le regarder en face. Mais l
Elle pose le carnet très doucement, comme on pose quelque chose de dangereux, et elle se lève, et elle marche jusqu'à la fenêtre, et elle reste là, le dos tourné, longtemps. Quand elle parle, sa voix n'est pas celle que j'attendais. Je m'attendais à la colère. J'ai quelque chose de bien pire : la peur.— Tu te rends compte de ce que tu risques ? Pas une exclusion, Jade, pas des heures de colle. Ce que tu publies, là, sur Colas, sur Chloé, sur les autres, c'est... des gens ont été détruits pour moins que ça. Le père de Chloé est président du conseil d'administration. Le père de Noah est trésorier. Tu crois que ces gens-là vont te chercher avec des convocations ? Et moi, et moi dans tout ça, tu m'as rien dit, rien, je découvre que ma meilleure amie est la personne la plus recherchée du lycée dans un carnet oublié sur un lit.— Je ne pouvais pas te...— Si ! Elle se retourne, et il y a des larmes sur son visage, et les larmes de Sana sont la seule force de la nature contre laquelle je n'
JADEC'est en rangeant, une semaine plus tard, que je le vois.Je range les archives du téléphone de Chloé, méthodiquement, comme je range tout : les preuves publiées d'un côté, les pistes en cours de l'autre, les conversations sans intérêt dans un dossier froid. Le mouchard a aspiré des mois de données, des milliers de fichiers, et je n'en ai exploré qu'une fraction, celle qui concernait la triche scolaire, parce que c'était le territoire de Zéro. Mais ce soir-là, en déplaçant un lot de photos, je tombe sur un dossier qui n'a rien à faire là.Il s'appelle : « Papa ».Un seul mot. Papa. Dans le téléphone d'une fille qui appelle son père « le président » en public, ce mot d'enfant, tout seul, posé sur un dossier protégé, ça sonne faux d'une façon que je n'arrive pas à définir. Et le dossier est protégé, chiffré, verrouillé par un code que le mouchard n'a pas capturé, ce qui, dans l'économie des secrets de Chloé Vasseur, le place immédiatement au-dessus de tout le reste. Les sujets d'ex







