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CHAPITRE 6 : Ça sent le piège

Author: Eternel
last update publish date: 2026-09-20 06:19:09

JADE

Je tiens quarante-huit heures avant de le dire à Sana, ce qui, à l'échelle de notre amitié, constitue un record de rétention d'information et lui vaut le droit légitime de m'en vouloir pendant dix minutes.

Sana Diallo est ma meilleure amie depuis la sixième, c'est-à-dire depuis le jour où elle s'est assise à côté de moi en cours de technologie et m'a dit, sans préambule, tu as l'air intelligente, on va être copines, ce qui reste à ce jour la déclaration d'amitié la plus efficace de l'histoire. Elle est tout ce que je ne suis pas : bruyante, directe, incapable de mentir plus de quatre secondes, et dotée d'un instinct de survie social qui frôle le surnaturel. Sana flaire les choses. Elle flairait le prof remplaçant allait craquer avant les vacances de février, elle flairait que la cantine allait changer de prestataire. Elle a toujours raison. Je le sais. Et pourtant.

Nous sommes assises sur le muret derrière le gymnase, notre territoire, et je tends le mot de Noah sans rien dire. Elle le lit. Elle le relit. Elle le pose sur ses genoux et elle me regarde longuement, avec cette expression qu'elle a quand elle choisit ses mots pour ne pas me blesser, expression qui, chez Sana, est déjà une alerte rouge.

— Ça sent le piège, dit-elle enfin.

— Sana.

— Jade. Écoute-moi. Noah Delmas n'a jamais regardé une boursière. Jamais. Pas toi, pas moi, pas personne. Ce mec vit dans un monde où les gens comme nous sont des meubles. Et du jour au lendemain il t'écrit une lettre d'amour sur du papier à lettres ? Ça sent le piège à trois kilomètres.

— Ce n'est pas une lettre d'amour, je dis, et ma voix est plus froide que je ne voudrais. C'est une invitation au bal. Les gens s'invitent au bal, c'est le principe du bal.

— Les gens s'invitent au bal, oui. Les gens qui se parlent. Les gens qui se sont déjà adressé la parole au moins une fois dans leur vie. Est-ce qu'il t'a parlé une seule fois, Jade ? Une seule ?

Je ne réponds pas, parce que la réponse est non et que je ne veux pas entendre ce non à voix haute. Sana le voit, et sa voix change, elle descend d'un cran, elle se fait plus lente, plus grave.

— Tu te souviens de Lila, en quatrième ? Le faux message du garçon qu'elle aimait ? Devant tout le réfectoire ?

— Ce n'est pas la même chose.

— C'est toujours la même chose, Jade. Toujours. Il y a une fille invisible, il y a un garçon brillant, il y a un public qui s'ennuie. L'histoire existe depuis que les lycées existent et elle ne finit bien dans aucune version.

Je hausse les épaules. Je fais exactement ce geste, hausser les épaules, le geste le plus lâche du répertoire humain, et Sana s'énerve, elle se lève, elle s'assoit, elle me prend les deux mains.

— Je ne te dis pas que tu ne mérites pas qu'on te remarque. Tu mérites qu'on construise une statue de toi dans la cour, voilà ce que tu mérites. Je te dis que lui, en particulier, dans ce lycée, en particulier, avec un mot glissé dans un casier comme un lâche qui n'ose pas venir te voir en face... Écoute-moi. Regarde-moi. Ça sent le piège.

Et je la regarde, et je vois qu'elle a peur pour moi, une vraie peur, et je ressens de la tendresse pour cette peur, et ensuite je fais la chose qui décidera de tout, la petite chose minuscule : je décide que sa peur est une exagération, parce que je veux que ce soit une exagération.

— Je vais y réfléchir, je dis, ce qui, dans ma bouche, ce jour-là, signifie : c'est déjà décidé.

Sana me connaît. Elle entend ce que je n'ai pas dit. Elle me lâche les mains et regarde le gymnase un long moment, et elle dit, très bas, presque pour elle-même, une phrase que je me répéterai des centaines de fois après le bal :

— Alors prie pour que je me trompe. Pour une fois dans ma vie, je voudrais tellement me tromper.

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