LOGINLorenzo
Le dossier de Paolo est complet. Trop complet. Je sais maintenant tout de la vie d'Aude : son enfance sans père, son frère adoré, sa carrière solitaire, ses amitiés rares. Je sais qu'elle n'a pas eu d'homme sérieux depuis des années. Je sais qu'elle dort du côté gauche du lit, qu'elle a une cicatrice sur le genou droit d'une chute à vélo quand elle avait douze ans, qu'elle déteste l
AudeL'adresse que m'a donnée Roberto mène à un entrepôt désaffecté dans le dix-neuvième arrondissement. La nuit est tombée depuis deux heures quand je me gare dans une rue étroite, le chien endormi sur le siège passager. Je ne l'emmène pas cette fois. Les lieux sont trop incertains.— Attends-moi, mon vieux. Je reviens.Il lève un œil, grogne doucement, puis se rendort. Fidèle mais pas curieux. J'aime ça.L'entrepôt est un bloc de béton gris, tagué, les fenêtres brisées. Une seule lumière vacille au troisième étage. Je pousse la porte métallique qui grince, et l'odeur de moisi et d'urine me prend à la gorge. Mon cœur bat plus vite. Chaque pas dans cet escalier de béton résonne comme un coup de feu. J'ai le pistolet dans mon sac, mes doigts effleurent la crosse. Juste au cas où.Au troisième palier, une porte est entrouverte. Je frappe quand même, par réflexe. Une voix rauque répond de l'intérieur.— C'est ouvert.Je pousse la porte. L'appartement est un studio minuscule, un ancien at
LorenzoLe dossier de Paolo est complet. Trop complet. Je sais maintenant tout de la vie d'Aude : son enfance sans père, son frère adoré, sa carrière solitaire, ses amitiés rares. Je sais qu'elle n'a pas eu d'homme sérieux depuis des années. Je sais qu'elle dort du côté gauche du lit, qu'elle a une cicatrice sur le genou droit d'une chute à vélo quand elle avait douze ans, qu'elle déteste les endives et adore les pâtes à la carbonara.Je sais surtout qu'elle n'est pas une manipulatrice. Qu'elle a vraiment été trompée. Qu'elle a vraiment souffert.Et ça, ça change tout.Marco entre dans le bureau, l'air embarrassé.— Lorenzo, il y a quelqu'un pour toi.— Qui ?— Chiara.Mon ex-fiancée. Celle qui est partie quand les affaires sont devenues trop dangereuses
AudeLe studio d'Elena est caché dans une impasse d'Aubervilliers, au dernier étage d'un immeuble gris. J'ai sonné à l'interphone, donné un nom de code qu'elle avait convenu avec mon frère. Elle m'a ouvert sans poser de questions.Quand j'arrive devant sa porte, elle est déjà là, une petite femme brune aux yeux immenses, fatigués. Son fils, Matteo, est derrière elle, agrippé à sa jupe.— Aude, dit-elle doucement. Tu ressembles à Mathieu.La gorge serrée, j'entre dans cet appartement modeste, propre, plein de jouets. Sur une étagère, une photo de mon frère. La même que celle que j'ai sur ma table de nuit à Paris. Sauf que sur celle-ci, il tient Matteo dans ses bras, tout bébé.— Il voulait tant que tu connaisses ton neveu, continue Elena. Mais il avait peur. Peur que Vitale vous trouve,
AudeLa porte de l'appartement de ma mère est la même que depuis trente ans. Vernie verte, avec le heurtoir en forme de tête de lion que je soulevais à deux mains quand j'étais petite pour annoncer mon retour de l'école. Aujourd'hui, ma main tremble en soulevant ce lion.Le chien est resté dans la voiture. Je ne sais pas comment elle va réagir à mon arrivée surprise, alors un chien errant en prime, c'est peut-être trop.Je frappe.Des bruits à l'intérieur. Ses pas traînants, ses pantoufles sur le parquet. La porte s'ouvre.Ma mère me regarde. Ses yeux bleus, les miens, s'écarquillent. Elle voit mes vêtements froissés, mes cernes, mes cheveux en bataille. Elle voit tout.— Aude ? Qu'est-ce que...— Il faut qu'on parle.Ma voix est plate. Dure. Elle ne l'a jamais entendue comme ç
LorenzoJe la regarde partir.Du premier étage, derrière les volets entrouverts, je la regarde marcher sur le gravier, son sac à la main, ses cheveux fous dans le vent. Elle ne se retourne pas. Elle ne me fait pas ce cadeau.Mes poings sont serrés si fort que mes ongles s'enfoncent dans ma chair. La douleur est la seule chose qui m'empêche de courir après elle, de la rattraper, de la supplier de rester. De tout lui pardonner.Putain, je la supplierais.Je suis faible. Je le sais maintenant. Toute cette carapace, cette réputation d'homme froid, impénétrable, tout ça s'est brisé en une nuit. En une femme.La Fiat disparaît au bout de l'allée. Le nuage de poussière retombe. Et je reste là, immobile, à regarder le vide.Combien de temps je reste planté devant cette fenêtre ? Je ne sais pas. Le soleil monte, tape sur la vitre. J'ai soif. J'ai faim. Je n'ai rien. Je n'ai plus rien.Je finis par descendre. L'escalier me paraît interminable. Chaque marche me rappelle cette nuit, nos corps enl
AudeLe gravier crisse sous mes pas comme un million de petits os qui se brisent. Chaque bruit est une torture, chaque pas m'éloigne un peu plus de lui. Je sens son regard dans mon dos, un poignard de feu qui traverse mes omoplates et vient se loger directement dans mon cœur. Ne te retourne pas. Surtout, ne te retourne pas.La grille de la villa. La liberté. L'enfer.De l'autre côté de la route, une Fiat 500 poussiéreuse m'attend, louée à la gare de Grosseto sous un faux nom. L'ironie me noue l'estomac. Je suis montée dans cette voiture il y a des semaines en étant une autre. Une femme de vengeance. Aujourd'hui, j'en ouvre la portière, vidée de ma substance, une femme qui ne sait plus rien, si ce n'est qu'elle vient de laisser derrière elle l'unique homme qui ait jamais fait vibrer sa peau.Je démarre. Je ne pleure pas. Pas encore. Je suis en état de choc, anesthésiée. La route défile, les cyprès se succèdent comme des sentinelles moqueuses. La campagne toscane déploie sa beauté indéc







