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Chapitre 2 — Le Poste

last update Veröffentlichungsdatum: 03.07.2026 10:10:05

Le commissariat sent le café froid et le papier humide. Léa est assise depuis quarante minutes sur une chaise en plastique gris, sa robe de mariée maculée de rien — de rien du tout, c'est bien ça le pire — pendue à ses épaules comme un linceul ridicule. Quelqu'un lui a posé une couverture polaire orange sur le dos. Elle ne se souvient pas de qui.

En face d'elle, le commissaire s'est présenté : Marc Aubert, division criminelle. Il a une soixantaine bientôt entamée, des cernes qui racontent trente ans de nuits blanches, et une manière de la regarder qui oscille entre compassion clinique et suspicion pure.

« Reprenons, Madame Fontaine. »

« Castel. »

« Nous y reviendrons. » Il pose un dossier fin — trop fin — sur la table entre eux. « Racontez-moi comment vous avez rencontré Adrien Castel. »

Léa ferme les yeux. Elle a raconté cette histoire des dizaines de fois, à sa mère, à ses amies, à Camille, avec la même chaleur émerveillée à chaque fois.

« Il y a huit mois. Dans une galerie d'art, rue de Seine. Je restaurais un tableau du XVIIIe pour un collectionneur privé, et il est entré pour admirer une exposition temporaire. On a parlé pendant trois heures devant un Fragonard abîmé. Il connaissait tout, l'histoire de l'art, la restauration, les pigments anciens. »

« Sa profession ? »

« Architecte. Il travaillait pour un cabinet international, beaucoup de déplacements, Londres, Genève, Dubaï. C'est pour ça qu'on se voyait de façon… irrégulière, au début. »

« Le nom du cabinet ? »

Léa ouvre la bouche. Se fige.

« Vermeulen & Associés. » Elle est sûre de ce nom. Certaine. « Il en parlait tout le temps. »

Aubert griffonne quelque chose, sort son téléphone, tape une recherche sous ses yeux, tourne l'écran vers elle.

Aucun résultat pour "Vermeulen & Associés architecture Paris".

« Ça n'a aucun sens, » murmure Léa. « Cherchez autrement, ce n'est peut-être pas exactement ce nom, il y a forcément — »

« Madame, nous avons interrogé douze cabinets d'architecture correspondant à peu près à cette description. Aucun n'a jamais employé d'Adrien Castel. Nous avons vérifié le fichier national des architectes inscrits à l'Ordre. Aucun Adrien Castel n'y figure, à aucun âge, dans aucune région. »

« C'est impossible. »

« Où viviez-vous ensemble ? »

« Rue Vaugirard, dans le quinzième. Un appartement qu'il louait avant notre mariage. On devait emménager ensemble officiellement le mois prochain, une fois que — »

Elle s'arrête. Une fois que quoi ? Elle cherche la raison dans sa mémoire et ne trouve qu'un vide poli, une excuse qu'elle a acceptée sans jamais vraiment l'interroger. Des travaux dans son appartement actuel. Une histoire de bail.

« Nous avons vérifié cette adresse, Madame Fontaine. L'appartement est loué depuis trois ans par une société civile immobilière basée au Luxembourg. Le gérant n'a jamais entendu parler d'Adrien Castel. »

« J'y suis allée ! J'ai dormi là-bas ! J'ai ses vêtements dans ma tête, sa brosse à dents, son odeur, je ne peux pas avoir inventé ça ! »

« Personne ne dit que vous avez tout inventé, » dit Aubert d'une voix plus douce, presque paternelle. « Mais je dois vous poser une question difficile, et je vous demande d'y répondre honnêtement. »

Il ouvre le fin dossier. Léa voit, à l'envers, un en-tête qu'elle reconnaît avec un coup au cœur : celui d'une clinique privée de la banlieue lyonnaise.

« Avez-vous été hospitalisée, il y a six ans, dans un établissement psychiatrique, pour un épisode que le dossier médical décrit comme une "rupture avec la réalité liée à un deuil pathologique" ? »

Le sang de Léa se glace.

« Comment avez-vous eu ce dossier ? Il est confidentiel. »

« Répondez à la question, Madame Fontaine. »

« Oui. » Sa voix devient minuscule. « Après la mort de mon père. J'ai fait un déni prolongé. Trois semaines en clinique. Je vais bien depuis. Complètement bien. Ça n'a rien à voir. »

« Le dossier indique des hallucinations. »

« C'était il y a six ans ! »

« Et ce soir, votre sœur affirme ne pas se souvenir du visage de l'homme que vous appelez votre mari. Le personnel du domaine n'a aucune photo de lui — nous avons vérifié plus de deux cents clichés pris ce soir par les invités, il n'apparaît sur aucun. Aucun acte de mariage n'existe. Aucun cabinet d'architecture ne le connaît. Aucun appartement ne lui est associé. Et vous prétendez l'avoir vu mourir, égorgé, sur un lit qui n'a pas une goutte de sang. »

Chaque phrase tombe comme une pierre sur la poitrine de Léa.

« Vous pensez que je suis folle. »

« Je pense, » dit Aubert en refermant lentement le dossier, « que soit vous êtes victime d'une manipulation d'une ampleur que je n'ai jamais rencontrée en trente ans de carrière. Soit vous vivez un nouvel épisode dissociatif, plus grave que le précédent. Il existe une troisième possibilité, que mon devoir m'oblige à considérer. »

« Laquelle ? »

« Que vous ayez tué quelqu'un ce soir — un homme réel, dont vous avez peut-être halluciné une partie de la biographie — et que votre esprit ait construit cette histoire pour échapper à ce que vous avez fait. »

Léa se lève d'un bond, la chaise raclant violemment le carrelage.

« Je n'ai tué personne ! Je l'aimais ! Je l'ai épousé ! »

« Rasseyez-vous, Madame Fontaine. »

« Vous ne comprenez pas — il était réel, je le sentais respirer contre moi chaque nuit, je connaissais le grain de sa peau, la cicatrice qu'il avait au genou depuis un accident de vélo à quinze ans, je — »

Elle s'arrête net. Une porte, quelque part dans sa mémoire, vient de s'entrouvrir sur un détail qu'elle n'avait jamais interrogé.

« Quoi ? » demande Aubert, remarquant son changement d'expression.

« Sa cicatrice. Au genou droit. Il disait qu'elle venait d'un accident de vélo à quinze ans, dans les Vosges, chez ses grands-parents. » Elle porte une main tremblante à sa bouche. « Mais un jour, ivre, à un mariage d'ami, il a raconté à quelqu'un d'autre que cette cicatrice venait d'un accident de voiture à vingt ans, en Espagne. »

« Vous ne l'aviez jamais remarqué ? »

« Je... je crois que je l'ai remarqué, sur le moment. Et puis j'ai oublié. Comme si mon cerveau avait décidé que ce n'était pas important. »

Aubert se penche en avant, soudain plus attentif.

« Y a-t-il eu d'autres incohérences comme celle-ci ? »

Léa ferme les yeux, et c'est comme si une digue cédait : des dizaines de petits détails oubliés remontent à la surface, des dates qui ne concordaient pas tout à fait, des anecdotes d'enfance racontées différemment selon les interlocuteurs, une photo de "sa mère" qui, à bien y réfléchir, ressemblait étrangement à une actrice publicitaire qu'elle avait vue quelque part.

« Oh mon Dieu, » murmure-t-elle. « Il mentait. Il mentait tout le temps. Mais pourquoi j'ai... pourquoi je n'ai jamais... »

« Parce que quelqu'un qui ment avec assez de talent, » dit doucement une voix depuis la porte, « ne laisse jamais à sa victime le temps de rassembler les morceaux. »

Léa se retourne. Une femme en tailleur sombre se tient sur le seuil, un badge de la police scientifique autour du cou, un dossier scellé sous le bras.

« Commissaire Aubert, il faut que vous voyiez ça immédiatement. »

Aubert se lève, sort dans le couloir. Léa les entend chuchoter, trop bas pour comprendre les mots, mais assez pour capter le ton : stupéfaction, puis quelque chose de plus proche de l'effroi.

Quand Aubert revient dans la pièce, son visage a changé. Toute trace de scepticisme professionnel a disparu, remplacée par une pâleur inquiète.

« Madame Fontaine. Les techniciens ont passé la chambre au Luminol. »

« Et alors ? »

« Il n'y a aucune trace de sang nulle part dans la pièce. Ni nettoyé, ni dissimulé. Rien. Le lit, le sol, les murs : négatifs à cent pour cent. »

Léa sent un vertige monter, presque un soulagement absurde. « Alors je n'ai pas halluciné un meurtre — il n'y a jamais eu de sang, donc je — »

« Ce n'est pas tout, » l'interrompt Aubert. « Ils ont également passé au crible les caméras de surveillance du couloir de l'étage. Il y a une caméra juste en face de la porte de votre suite. »

« Et ? »

« Elle montre que vous êtes entrée seule dans cette chambre à vingt-trois heures dix-sept. »

« C'est impossible, Adrien était avec moi, il — »

« Écoutez-moi bien, Madame Fontaine. » La voix d'Aubert se fait presque tremblante. « La caméra montre que personne — absolument personne — n'est entré dans cette chambre après vous, ni avant que les premiers témoins n'arrivent en réponse à vos cris. »

Il pose ses deux mains à plat sur la table, et pour la première fois depuis le début de l'interrogatoire, il ne la regarde plus comme une suspecte, ni comme une malade.

Il la regarde comme si elle venait de lui apprendre l'existence d'un fantôme.

« Vous étiez seule dans cette chambre depuis le début de la soirée, Léa. Et pourtant, cinq membres du personnel du domaine, sous serment, jurent tous avoir vu, croisé, ou servi à boire à votre mari pendant la réception. »

Il glisse une photographie vers elle — un cliché flou, pris par un serveur, montrant la piste de danse, elle dans sa robe blanche, tournoyant.

Les bras qui l'enlacent sont visibles, un smoking noir, une main posée dans le bas de son dos.

Il n'y a pas de visage au-dessus du col de la chemise.

Seulement un flou, dense et impossible, exactement à l'endroit où devrait se trouver la tête d'un homme.

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