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Chapitre 7 — Sous tension 7

Penulis: Eternel
last update Terakhir Diperbarui: 2025-08-23 22:55:35

ÉLISE

La chaleur d’août s’est transformée en moiteur du soir. À peine rentrée, je me suis glissée sous une douche brûlante, frottant ma peau comme pour effacer la poussière du chantier, effacer aussi… lui. J’ai enfilé une robe noire sobre, coupée droit, sans fioritures. Une armure discrète. Et me voilà.

La réception se déroule dans l’hôtel particulier des Delaunay, une bâtisse dont les dorures étincellent même de nuit. Les grilles en fer forgé, les parterres taillés au millimètre, les vitres hautes comme des promesses tout transpire la puissance tranquille de ceux qui n’ont jamais eu à la mendier.

À l’intérieur, les lustres de cristal diffusent une lumière presque cruelle. Trop parfaite, trop brillante. Le parquet craque à peine sous les pas élégants des invités, tous vêtus de noir, de rouge sombre, de bleu nuit. Le parfum entêtant des femmes se mélange aux cigares discrets des hommes. Chaque rire semble répété, poli, maîtrisé.

Je prends une coupe, j’ajuste ma robe, et j’endosse mon sourire professionnel. Un masque parmi d’autres.

Et je le vois.

Marcus.

Costume noir parfaitement taillé, chemise blanche ouverte au col. Rien de l’homme brut du chantier. Ici, il se tient droit, solide, entouré, accueilli. Les regards se tournent vers lui, comme si son entrée modifiait la gravité de la pièce.

Mon cœur s’arrête net.

Il n’a plus rien du contremaître. Ici, il est autre. Une créature de ce monde que je déteste, mais où je dois jouer.

Et puis, la phrase tombe.

— Je vous présente mon fils, Marcus, annonce Monsieur Delaunay, en posant une main paternelle sur son épaule.

Le monde se fissure.

Son fils.

Le fils de l’homme le plus influent du pays.

Je reste figée, la bouche entrouverte. Tout s’écroule : le gravier, la poussière, la sueur. Mes certitudes, mes insultes, mes colères. Tout se déplace d’un cran.

Il lève les yeux, me voit.

Et il sourit. Pas pour moi. Pour eux. Mais moi, je capte l’ombre derrière. Il sait l’effet que ça me fait.

Et moi, je me noie.

MARCUS

Elle n’était pas censée être là.

J’ai suivi mon père dans cette salle étouffante, j’ai serré des mains, j’ai encaissé les sourires des vautours en costards. J’étais prêt à jouer le rôle, à enfiler le masque qu’il exige.

Mais pas à croiser ses yeux.

Élise.

Sa robe noire, sa nuque offerte, ses épaules qu’il suffirait de mordre pour lui rappeler qu’elle n’est pas intouchable. Elle est belle à en crever. Ses lèvres entrouvertes trahissent le choc.

Et je le vois, l’instant où elle comprend.

Que je ne suis pas qu’un contremaître.

Que je suis son pire paradoxe : l’ouvrier qu’elle méprise et l’héritier qu’elle doit respecter.

Je pourrais me réjouir. La voir chanceler.

Mais non. Parce que je vois autre chose : la peur. La brèche. L’impossibilité de me ranger dans une case.

Et ça me détruit plus que ça ne me flatte.

ÉLISE

Je veux fuir. Mais mes jambes refusent. Le parquet luisant m’emprisonne.

Il vient vers moi. Lentement. Comme un fauve qui connaît déjà sa proie.

— Cheffe, souffle-t-il en se penchant, assez bas pour que seuls nous deux l’entendions.

Un frisson brutal me traverse.

Son sourire mondain reste en place, mais sa voix porte la morsure de ce qu’on a laissé inachevé.

Je m’accroche à ma coupe, comme à une bouée.

— Ici, vous n’êtes pas sur un chantier, dis-je, le ton glacé.

— Ici, je suis partout, réplique-t-il.

Un vertige me prend.

Des rires éclatent autour de nous, une poignée de main claque, mais j’ai l’impression que la salle se rétrécit, qu’il ne reste que lui, son souffle, et ce gouffre entre nos corps.

Un serveur s’approche, interrompt la tension. Marcus s’écarte d’un pas, reprend sa façade lisse. Mais ses yeux restent accrochés aux miens.

MARCUS

Je pourrais partir. La laisser trembler. Mais je n’ai pas traversé des années de mépris et de colères pour la fuir maintenant.

Je l’attends, près d’un couloir qui mène à la terrasse.

Quand elle passe, je me penche juste assez :

— Parle-moi, Élise.

Elle s’arrête, raide.

— Vous… vous m’avez menti.

— Non. Je ne t’ai rien dit. C’est différent.

— C’est pire.

Ses yeux brûlent. Sa main tremble autour de son verre.

J’ai envie de la plaquer contre le mur et d’arracher ce masque, de retrouver la femme qui a crié mon nom, qui m’a supplié. Mais je me retiens.

Alors je souffle, assez bas pour qu’elle seule entende :

— Tu croyais pouvoir me classer. Oublie. Je suis la contradiction que tu ne contrôles pas.

Et je m’éloigne.

Parce que si je reste, je vais l’embrasser devant tout le monde.

ÉLISE

Je le regarde s’éloigner.

La coupe tremble dans ma main. Les conversations autour de moi reprennent leur flot normal, comme si rien ne s’était passé. Comme si je n’étais pas en train de suffoquer.

Mais je sais une chose.

Cette nuit ne fait que commencer.

Et quand elle finira, plus rien ne sera comme avant.

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