Mag-log inCamille
Ses épaules sont dures comme du bois.
Mes doigts glissent sur sa peau, suivant la courbe des muscles, s'attardant malgré moi sur chaque relief, chaque cicatrice. Il en a plusieurs — une longue sur l'omoplate droite, une plus courte près de la nuque, des petites sur les bras comme des morsures.
— La guerre, dit-il. Les tournois. La vie.
Sa voix est plus basse maintenant, presque un murmure. Il a fermé les yeux, sa tête renversée en arrière, offerte. L'eau danse autour de nous, la vapeur nous enveloppe, et je frotte, je masse, je fais glisser l'huile sur sa peau avec des gestes que je n'ai jamais appris mais que mon corps semble connaître.
— Plus bas.
Mes mains descendent le long de son dos. Je sens chaque vertèbre sous mes doigts, la colonne qui plonge vers l'eau, vers ce que je ne vois pas. Je m'arrête à la taille.
— Plus bas.
— Monseigneur, je...
— Tu as peur de toucher un homme ? Ou tu as peur de ce que ça te fait ?
Je n'ai pas de réponse. Parce que c'est vrai, j'ai peur. Peur de ce qui monte en moi, cette chaleur qui n'a rien à voir avec l'eau du bain. Cette tension dans mon ventre, cette humidité entre mes cuisses que je connais pour l'avoir ressentie seule, la nuit, en pensant à des choses que je ne devrais pas penser.
— Tourne-toi.
Il se lève dans l'eau.
Je le vois tout entier, debout devant moi, l'eau ruisselant sur son corps, dessinant chaque muscle, chaque poil, chaque partie de lui que je n'aurais jamais dû voir. Son sexe est là, à hauteur de mes yeux, imposant même au repos, et je sens mon visage brûler.
— Tu n'as jamais vu d'homme nu.
C'est pas une question.
— Non, Monseigneur.
— Tu n'as jamais été touchée par un homme.
— Non.
— Tu es vierge.
Je baisse la tête, incapable de soutenir son regard. L'eau clapote contre ma poitrine, ma robe collée à moi comme une seconde peau, transparente, révélant tout ce que je cache d'habitude.
— Regarde-moi.
J'obéis.
— Je ne te toucherai pas, Camille. Pas ce soir. Mais je veux que tu me regardes. Que tu voies ce qu'est un homme. Que tu apprennes à ne pas avoir peur.
Il s'assoit sur le rebord du bassin, les jambes dans l'eau, le buste offert.
— Lave-moi. Partout.
Je prends une inspiration. Mes mains tremblent quand je les pose sur son torse. Les poils sont doux sous mes paumes, surprenants. Je frotte, je fais mousser l'huile, je dessine des cercles autour de ses pectoraux, autour de ses tétons qui durcissent sous mes doigts.
Il gémit. Un petit bruit, à peine audible, mais je l'entends. Et ce bruit m'atteint au plus profond, fait trembler quelque chose en moi.
— Tu vois, murmure-t-il. C'est pas si terrible. C'est juste de la peau. De la chair. Un corps comme le tien, en plus grand. En plus vieux.
— Vous n'êtes pas vieux, Monseigneur.
Il rit. Ce même rire sans joie de la veille.
— J'ai trente-huit ans. Pour toi, c'est vieux.
— C'est pas vieux. C'est... c'est juste.
Mes mains continuent leur exploration. Je descends sur son ventre, sur ses abdominaux durs, sur cette ligne de poils qui plonge vers l'eau. Je m'arrête juste au-dessus.
— Continue.
— Monseigneur...
— Continue, Camille.
Mes doigts plongent dans l'eau. Je sens son sexe avant de le toucher — la chaleur, la proximité. Puis mes doigts rencontrent la peau, la douceur incroyable, la rigidité qui commence à naître sous mon contact.
Il prend une inspiration brusque.
— Doucement.
Je tiens son sexe dans ma main comme on tient un oiseau, comme on tient quelque chose de vivant et de fragile. Il grossit sous mes doigts, devient plus chaud, plus dur. Je ne sais pas quoi faire, alors je frotte, comme j'ai frotté le reste.
— Non, dit-il. Pas comme ça.
Sa main attrape la mienne, guide mes doigts. Il m'apprend le mouvement, lent d'abord, puis plus rapide. Il m'apprend à serrer juste assez, à glisser sur la peau, à trouver le rythme.
— Oui, souffle-t-il. Comme ça.
Ses yeux sont fermés, sa tête renversée. Je le regarde, fascinée. Je vois son ventre qui se contracte, ses cuisses qui tremblent, sa bouche qui s'ouvre sur des sons qu'il ne contrôle plus. Je sens le pouvoir que j'ai sur lui, soudain. Moi, la servante. Moi, la fille de rien.
— Arrête.
Je m'arrête aussitôt. Il ouvre les yeux, me regarde. Son souffle est court, son regard brûlant.
— Pas ce soir, dit-il. Pas comme ça. Pas la première fois.
Il se lève, sort du bain en une enjambée. L'eau ruisselle sur le sol. Il attrape une serviette, se sèche sans me cacher, sans pudeur. Je reste dans l'eau, immobile, ma robe collée à moi, mon corps vibrant de quelque chose que je ne comprends pas.
— Demain, dit-il en enfilant une robe de chambre. Même heure. Tu finiras ce que tu as commencé.
Il disparaît dans sa chambre. La porte se referme.
Je reste là, dans l'eau qui refroidit, ma main encore chaude de l'avoir touché. Je porte mes doigts à mon nez , je sens lui, cette odeur que je ne connais pas, salée, musquée, animale.
Je sors du bain. Je me sèche tant bien que mal, ma robe trempée collée à moi. Je ramasse mes cruches, ma lanterne, je sors sans faire de bruit.
Dans le couloir, je m'arrête.
Je m'appuie contre le mur, je ferme les yeux, je revois son visage quand il a gémi. Et ma main glisse entre mes cuisses, malgré moi, à travers le tissu mouillé.
Je gémis aussi.
Toute seule dans le couloir, je touche l'endroit qui brûle, qui pulse, qui réclame. Et quand le plaisir monte, quand je me mords la lèvre pour ne pas crier, c'est son nom que je pense.
Alistair.
Je prends une profonde inspiration. C'est le moment de vérité. Le moment que j'ai préparé, redouté, espéré depuis des semaines. Depuis que j'ai compris qu'Adam n'était pas un simple jardinier, et qu'il pouvait devenir bien plus qu'un pion sur mon échiquier.— Quand ma mère a été arrêtée, le clan Orsini a été démantelé. Mais pas entièrement. J'ai gardé des contacts. Des fidèles. Des gens qui croyaient en moi, ou qui détestaient Vincenzo, ou les deux. Pendant sept ans, j'ai reconstitué un réseau, dans l'ombre, sans que personne ne s'en aperçoive. Pas même Vincenzo. Surtout pas Vincenzo.— Quel genre de réseau ?— Des avocats, des banquiers, des policiers véreux, des hommes d'affaires. Des gens qui détenaient des informations, des preuv
ElenaLe salon est baigné de la lumière dorée de l'après-midi. Un soleil timide filtre à travers les voilages, dessinant des motifs mouvants sur le parquet ciré, sur les meubles lourds, sur l'échiquier de marbre qui trône au centre de la pièce.C'est moi qui ai demandé à Adam de venir ici. Dans le salon principal, la pièce la plus exposée de la villa. Un choix délibéré. Un choix stratégique. Si quelqu'un nous voit, nous aurons l'air de ce que nous sommes censés être : la femme du patron qui donne des instructions à un domestique. Rien de suspect. Rien de compromettant.Mais ce que j'ai à lui dire n'a rien d'innocent.Adam entre, le dos courbé, l'attitude humble du jardinier qu'on convoque. Il s'est changé , une chemise propre, un pantalon sans taches. Il a fait un effort, et j'appr&eac
Je me lève, les poings serrés. La colère est là, maintenant, une colère noire qui balaie tout sur son passage.— Donc tu m'as utilisé. Comme tu utilises tout le monde. Je n'étais qu'un pion dans ton jeu. Un moyen de t'échapper.— Au début, oui.— Et après ?— Après, je suis tombée amoureuse. Vraiment. Contre toute prudence, contre toute logique, contre tous mes plans. Je suis tombée amoureuse de toi, Adam. De tes mains calleuses, de tes yeux noirs, de ta façon de lire Homère en cachette. De ta maladresse quand tu m'as embrassée la première fois. De ta force quand tu m'as protégée. De ta vulnérabilité quand tu m'as avoué ton secret.— Menteuse. Tu m'as menti depuis le début.— Toi aussi, tu m'as menti. Nous sommes quittes.&mdas
AdamLa serre est plongée dans l'obscurité quand j'arrive. Pas de bougie, pas de lampe torche, pas de lune pour éclairer les vitres sales. Les nuages ont tout avalé, même les étoiles. Le vent s'est calmé, remplacé par un silence lourd, oppressant, qui donne l'impression que le monde retient son souffle avant l'orage.Elena est là, debout près de l'établi, une silhouette pâle dans l'ombre. Elle porte une robe sombre, un châle sur les épaules, et elle n'a pas entendu mes pas. Ou peut-être que si. Peut-être qu'elle m'attendait, immobile, comme une statue dans un temple abandonné.Je m'arrête à trois mètres d'elle. Je n'allume pas de lumière. Je ne veux pas voir son visage. Pas tout de suite. Je veux d'abord entendre sa voix. Je veux d'abord savoir si elle va continuer à jouer la comédie.&mda
AdamLa nuit est tombée depuis deux heures quand je me glisse hors du garage. Le vent est toujours là, un vent mauvais qui fait grincer les volets et gémir les cyprès. La villa est éclairée, toutes les fenêtres du rez-de-chaussée brillent dans l'obscurité. Vincenzo est rentré. J'ai entendu le bruit de sa voiture vers vingt heures, puis des éclats de voix, des ordres aboyés, des portes qui claquent. La colère du Parrain est tombée sur la maison comme une chape de plomb.Je ne vais pas à la serre. Elena m'attend peut-être là-bas, mais j'ai autre chose à faire avant. Quelque chose que j'aurais dû faire depuis longtemps.Je traverse le parc, courbé, silencieux, évitant les zones éclairées. Les gardes sont nombreux ce soir — j'en compte au moins six autour du périmètre, sans par
Je m'approche d'elle, la prends dans mes bras. Elle s'effondre contre moi, secouée de spasmes, incapable de parler. Maria. La vieille Maria qui lui servait de mère, de confidente, de protectrice. Maria qui lisait des romans d'amour et qui soupçonnait tout sans rien dire. Maria qui était peut-être la seule amie qu'Elena ait jamais eue dans cette maison.— Pourquoi ? balbutie Elena entre deux sanglots. Pourquoi Maria ? Elle n'a rien fait. Elle ne savait rien. Elle n'a rien dit à personne.— Qu'est-ce qui s'est passé ?— Je ne sais pas. Je descendais pour le petit-déjeuner, et je les ai vus entrer. Ils ont appelé Maria. Ils lui ont dit que Vincenzo voulait la voir. Elle est venue, elle n'avait pas peur, elle n'avait rien à se reprocher. Et puis le comptable a sorti son arme, et il a tiré. Sans un mot. Sans une explication. Comme on écrase un insecte.— Pourquoi ? je répète, sans attendre de réponse.— Parce qu'elle savait quelque chose. Ou parce qu'ils croyaient qu'elle savait. Ou parce
Il rit. Un rire amer, sans joie.— Tu es comme toutes les autres. Tu crois que l'amour donne des droits. Tu crois que parce que je t'ai dit je t'aime, tu peux tout savoir, tout comprendre, tout contrôler.— Ce n'est pas ce que...— Sors, Camille. Je ne veux plus
CamilleHuit heures sonnent au clocher du village.Je monte l'escalier en colimaçon pour la troisième fois. Mes jambes tremblent, mais pas de peur d'impatience. Chaque marche me rapproche de lui. Chaque tour de l'escalier me rapproche de l'eau, de la chaleur, de ses mains.Soixante et une marches.
CamilleJe reste trois jours chez ma mère.Trois jours à ne rien faire. Trois jours à regarder le feu, à écouter sa toux, à lui préparer des tisanes avec les herbes que Margot m'a données. Trois jours à essayer de ne pas penser à lui.Je n'y arrive pas.La nuit, dans le lit trop petit, je me tourne
CamilleJe marche dans la boue sans la voir.Mes pieds connaissent le chemin , la grand-rue du village, la place avec son puits, le sentier qui grimpe vers les chaumières des pauvres. Je pourrais le faire les yeux fermés. Et c'est un peu ce qui arrive : mes yeux regardent sans voir, mes oreilles en







