Se connecterCamille
La nuit tombe vite en automne.
À huit heures, le château n'est plus qu'un labyrinthe d'ombres où les torches dessinent des couloirs de lumière tremblante. Je monte l'escalier en colimaçon, mes cruches à la main, la lanterne accrochée à mon poignet. Chaque pas résonne sur la pierre.
Je compte les marches.
Trente-deux jusqu'au premier palier. Quarante-sept jusqu'au second. Soixante et une jusqu'à la porte de chêne.
Cette fois, je frappe.
Trois coups, comme le majordome m'a appris. Mes jointures contre le bois, le bruit sourd qui roule dans le couloir.
Pas de réponse.
J'attends. Une minute. Deux. Je frappe à nouveau.
Rien.
Ma main se pose sur la poignée. Elle est froide, en fer forgé, lourde. Je pousse.
La porte s'ouvre sans un bruit.
La pièce est vide. Le feu crépite dans la cheminée, plus modeste que la veille. Les tapisseries dansent dans la lumière. Le bassin de cuivre est là, vide, attendant l'eau.
Je pose mes cruches. Je regarde autour de moi. Une porte entrouverte sur la gauche — sa chambre, sans doute. Des bruits assourdis. Un grognement. Un souffle.
— Monseigneur ?
Ma voix est trop faible. Je me racle la gorge.
— Monseigneur ?
La porte s'ouvre en grand.
Il est nu.
Complètement nu, debout dans l'encadrement, les cheveux humides, le corps ruisselant comme s'il sortait d'une rivière. Je vois tout , ses épaules larges, son torse couvert de poils sombres, la ligne qui descend vers son ventre, et plus bas, ce que je ne devrais pas voir.
Mon souffle s'arrête.
Il me regarde, impassible, comme si être nu devant une servante était la chose la plus naturelle du monde.
— Tu es en retard, dit-il.
— Je... j'ai frappé. Vous n'avez pas répondu.
— J'étais dans le bain. Un bain froid. De l'eau de source, directement du puits. Tu sais pourquoi je prends des bains froids, Camille ?
Je secoue la tête, incapable de parler, incapable de détourner les yeux.
— Pour éteindre le feu. Le feu qui brûle à l'intérieur. Parfois ça marche. Parfois non.
Il s'avance vers moi. Je recule d'un pas, heurte le bord du bassin. Il est tout près maintenant, si près que je sens l'odeur de sa peau, une odeur d'eau froide et de quelque chose d'animal, de mâle.
— Aujourd'hui, dit-il, ça n'a pas marché. Alors je vais prendre un bain chaud. Et tu vas me laver.
Il contourne le bassin, s'y installe avec la lenteur d'un fauve qui prend possession de son territoire. L'eau que j'ai apportée est froide , je devais la chauffer sur le feu avant de la verser. Mais il ne dit rien. Il attend, les bras croisés sur le rebord, le regard fixé sur moi.
— Alors ?
Je m'active. Je vide les cruches dans la grande bassine en cuivre que je place sur le feu. Je rajoute du bois. Je regarde l'eau chauffer en essayant de ne pas trembler, de ne pas penser à ce qu'il a dit.
Tu vas me laver.
L'eau bout. Je la verse dans le bassin, cruche après cruche. Il ne bouge pas, immergé jusqu'à la poitrine, les yeux fermés. La vapeur monte autour de lui, emplit la pièce d'un brouillard odorant.
Quand la dernière cruche est vide, je reste là, ne sachant que faire.
— L'huile, dit-il sans ouvrir les yeux.
Je prends le flacon , lavande encore, c'est tout ce que j'ai et je verse quelques gouttes dans l'eau.
— Tu crois que ça suffit, verser l'huile ? Tu crois que c'est ça, préparer un bain ?
J'ouvre la bouche pour répondre, mais il n'attend pas de réponse.
— L'huile, il faut la frotter. La faire pénétrer. L'eau, il faut la brasser, la faire vivre. Un bain, c'est pas de l'eau chaude dans un bassin. C'est un corps qui s'offre à l'eau, et de l'eau qui s'offre au corps.
Il ouvre les yeux. Ils sont plus gris que jamais dans la vapeur, presque blancs.
— Entre.
— Monseigneur ?
— Entre dans l'eau. Tu as une robe légère. Elle ne craint rien. Entre et brasse l'eau, frotte l'huile, fais vivre ce bain.
C'est une folie. Une folie complète. Je devrais refuser, m'enfuir, descendre aux cuisines et dire à Margot que je ne remonterai plus jamais.
Mais mes pieds bougent.
Je soulève ma robe , une simple toile grise, usée jusqu'à la trame et je passe une jambe par-dessus le rebord du bassin. L'eau est brûlante. Je m'enfonce jusqu'à la taille, ma robe qui flotte autour de moi, qui se gonfle comme une fleur.
Il me regarde. Ses yeux parcourent mon corps, devinent mes formes sous le tissu mouillé.
— Approche.
Je fais un pas. Un autre. L'eau clapote contre mes cuisses, contre mes hanches. Je suis tout près de lui maintenant, si près que je pourrais toucher ses épaules.
— Tes mains.
Je tends les mains. Il les prend, les retourne, regarde mes paumes rougies, mes doigts abîmés par les lessives. Il porte mes mains à ses lèvres — et je sens sa bouche sur ma peau, chaude, humide, incroyablement douce.
— Tu as de belles mains, dit-il. Des mains qui ont travaillé. Des mains vraies.
Il les pose sur ses épaules.
— Lave-moi.
Et je commence.
Élise---Je les regarde dîner, cachée dans l'ombre du couloir des domestiques.La grande salle est éclairée comme pour un banquet, mais ils ne sont que deux. Deux seulement, à cette table immense, avec leurs couverts en argent et leurs verres en cristal et leurs sourires d'amoureux transis.C'est à vomir.Elle porte une robe verte. Du velours. Du vrai velours, pas cette étoffe rêche qu'on donne aux servantes. Ses cheveux sont coiffés, relevés, avec des épingles en nacre que je
Il sourit. Un vrai sourire, qui éclaire tout son visage, qui efface les cernes et les rides et les années de souffrance.— Bien. Je te laisse t'installer. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu n'as qu'à sonner. Une servante viendra.— Je n'ai pas besoin de servante.— Tu n'es plus servante, Camille. Il faut t'y faire.Il s'approche, pose un baiser sur mon front, léger comme une promesse.— À ce soir, dit-il. Pour le dîner. Dans la grande salle. Avec moi.— Avec toi ?
CamilleJe reviens au château un matin de janvier, dans le brouillard glacé qui monte de la rivière.La dernière fois que j'ai franchi ces grilles, j'étais nue sous une couverture, les pieds en sang, le visage marqué par la main de l'homme que j'aimais. Je m'étais juré de ne jamais revenir. Je m'étais juré de l'oublier, de reconstruire ma vie ailleurs, loin de ces pierres froides et de ces souvenirs brûlants.Mais les serments qu'on se fait à soi-même sont les plus faciles à trahir.Alistair marche à mes côtés. Il tient ma main gauche dans sa ma
Il m'embrasse de nouveau. Plus profondément cette fois. Sa langue rencontre la mienne, danse avec elle, l'apprivoise. Ses mains descendent dans mon dos, s'arrêtent au creux de mes reins, me pressent contre lui.Je sens son désir contre mon ventre. Dur. Pressant. Mais il ne bouge pas. Il attend.— Qu'est-ce que tu veux ? demande-t-il.— Toi.— Comment ?— Comme tu veux. Mais lentement. Comme tu as dit.Il sourit contre mes lèvres.
Le mot m'échappe avant que je puisse le retenir. Je vois ses yeux s'assombrir, ses pupilles se dilater.— Du désir, répète-t-il.— Oui. J'avais envie de toi. Depuis le premier jour. Depuis le premier regard. Et ça me terrifiait.— Pourquoi ?— Parce que je savais que je n'avais pas le droit. Je suis une servante. Tu es le Seigneur. Les gens comme moi n'aiment pas les gens comme toi. Ils les servent, ils les craignent, ils les haïssent parfois. Mais ils ne les aiment pas.— Et pourtant, tu m
Camille---Il ne me conduit pas vers le lit.Je m'attendais à ce qu'il le fasse. Je m'attendais à ce qu'il me prenne la main, qu'il m'attire vers les draps de soie, qu'il me déshabille avec cette lenteur calculée qui me faisait perdre la tête avant.Mais il ne le fait pas.Il me conduit vers le fauteuil près du feu. Il me fait asseoir de nouveau. Et lui, il s'agenouille devant moi. Pas comme un pénitent cette fois. Comme un homme qui veut être à ma hauteur, qui ne veut pas me dominer, qui veut me regarder dans les yeux sans que j'aie &
Sa main glisse de ma joue à mon cou. Ses doigts se referment, pas assez fort pour m'étouffer, juste assez pour que je sente leur pression.— Parce que quand tu es là, je ne contrôle rien. Je suis à toi, complètement, idiotement.
Je sens mes yeux qui piquent.— Je ne remonterai pas, dis-je. Pas si c'est pour me détruire. Mais je ne peux pas m'arrêter maintenant. Pas quand je l'aime. Pas quand il m'aime.— Tu es têtue.— Comme toi.Margot rit, c
Je reste silencieuse. Il a tout dit, tout deviné.— Écoute-moi, dit-il. Je ne sais pas ce que demain nous réserve. Je ne sais pas ce que les gens vont dire. Je ne sais pas comment on va faire pour vivre ce qui est arrivé. Mais je sais une cho
CamilleLe soir suivant, il pleut encore.Une semaine, bientôt, que je monte chaque soir. Une semaine que je le lave, qu'il me lave, qu'on se parle, qu'on se tait, qu'on s'aime , pas encore avec des mots, mais avec des gestes, des regards, des silences.Ce







